Notes de lecture

Fernando Pessoa, l’orthonyme, et Bernardo Soares, l’hétéronyme, tous deux intranquilles


Le 30 novembre 1935, âgé seulement de 47 ans, Fernando Pessoa mourait d’une cirrhose alcoolique décompensée. Ce jour-là disparaissait un génie singulier de la littérature portugaise, un des géants de la littérature mondiale du XXème siècle. Et d’ailleurs le Portugal ne s’y est pas trompé, qui fit transférer en 1988, pour le centenaire de sa naissance, ses cendres au monastère des Hiéronymites, l’équivalent de notre Panthéon (voir la photo ci-dessous), non loin du tombeau de la plus grande gloire de la poésie portugaise, Luis de Camoes.
Il est difficile de dire qui était vraiment Fernando Pessoa, d’une part parce qu’en tant qu’homme de lettres il possédait des talents multiples, tout à la fois critique, polémiste, et surtout poète bilingue, en portugais mais aussi en anglais (quasiment sa langue maternelle), d’autre part parce que, pour chacune de ses activités littéraires, chacune des facettes de sa personnalité complexe et protéiforme, il s’était inventé des masques, des « hétéronymes », néologisme dont il est l’auteur. Certains hétéronymes ont même des pseudony mes, ce qui repousse très loin les limites de la dissimulation littéraire. On a recensé plusieurs dizaines d’hétéronymes de Pessoa, lui-même étant l’orthonyme, qui écrit (et parfois publie) sous son nom propre. Certains d’entre eux sont plus importants que d’autres, notamment Alberto Caiero, Alvaro de Campos (selon lequel Fernando Pessoa, en toute rigueur, n’existe pas, d’autant qu’en portugais Pessoa signifie « personne », mais dans le sens d’un individu), Ricardo Reis, et surtout Bernardo Soares, son quasi orthonyme (Pessoa parle plutôt de son « demi-hétéronyme »), à qui il attribue l’écriture de son livre majeur, Le Livre de l’intranquillité (Livro do Desassossego por Bernardo Soares). Le mot intranquillité, d’une rare poésie, est également une superbe création de Pessoa. Selon Soares, «l’intranquillité » est l’incapacité, pour sa conscience fluctuante, volatile, de s’amarrer au réel, à soi-même, au monde, pour être quelque chose ou quelqu’un (cité par Robert Bréchon dans sa préface). Selon le critique portugais Eduardo Lourenço, cet univers étrange dans lequel vit Bernardo Soares est celui des « limbes », sorte de non-lieu, entre veille et sommeil, entre temps et éternité (R. Bréchon).
Un moment, Pessoa avait envisagé que son livre soit écrit par Vicente Guedes, autre hétéronyme. Pessoa parle de lui en ces termes : « Constitué tout naturellement pour l’ambition, il savourait lentement de n’en avoir aucune. » Et, plus loin : « Ce livre n’est pas de lui : c’est lui-même… Pour Vincent Guedes, avoir conscience de soi-même constituait un art et une morale, rêver était sa religion. »
Le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares est un livre posthume, un non-livre, devrait-on plutôt dire, car ce que l’on tient dans ses mains sous le nom de Livre de l’intranquillité est une reconstitution tirée des innombrables fragments retrouvés dans une malle après la mort de Pessoa, comme l’explique, dans sa préface, Robert Bréchon, co-directeur de la publication des Œuvres de Fernando Pessoa en 8 volumes chez Christian Bourgois éditeur, de 1988 à 1992. Pessoa y a travaillé de 1913 à sa mort, en 1935, sans laisser aucun fil conducteur qui permette de reconstituer le puzzle. Tout au plus Pessoa a-t-il fait figurer les initiales L.I. sur certains fragments, indiquant par là qu’il les destinait au Livre de l’intranquillité.
Le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares est composé de deux parties très différentes, dont les titres sont de Pessoa lui-même: les Grands Textes, et une Autobiographie sans événements, qui est une sorte de journal (dont seuls certains numéros sont datés), fait de réflexions, pour la plupart assez courtes, mais parfois un peu plus développées (de quelques lignes à une page, rarement deux). Le lecteur y suit avec délectation le travail quotidien d’une âme rêveuse, qui aimerait vivre ses rêves mais se contente de rêver sa vie, celle d’un modeste employé de bureau lisboète, aide-comptable sans ambition (« … et de la hauteur majestueuse de tous mes rêves – me voici aide-comptable en la ville de Lisbonne », fragment N°4), dont la vie est à peu près vide d’événements, et qui passe l’essentiel de sa non-vie à essayer de ressentir ses pensées et de penser ses sensations, comme il l’exprime à de nombreuses reprises, et cela dès le texte initial.
Ce livre extraordinaire peut être lu de deux façons, comme tous les livres qui ne racontent pas d’histoire : « à sauts et à gambades », comme le préconisait Montaigne pour la lecture de ses Essais, ou dans la continuité, ce que je préfère de loin, ne serait-ce que par respect pour le travail des éditeurs qui ont composé ce livre en reconstituant le puzzle des fragments trouvés dans la fameuse malle.
J’aimerais faire partager à mes éventuels lecteurs quelques morceaux choisis par mes soins dans l’Autobiographie sans événements, précédés par le numéro qu’ils portent dans l’édition française du livre dont la publication portugaise princeps remonte à 1982 aux Editions Atica. La version que je lis est la troisième édition, publiée en portugais par Richard Zenith en 2009 chez Assirio & Alvim, et dont Christian Bourgois éditeur a publié la traduction française de Françoise Laye. Je reproduis à la lettre, en italiques et entre guillemets le texte des fragments sélectionnés.
Je commence par le fragment 12, qui me semble être le meilleur résumé de ce qu’est ce livre somptueux : « J’envie – sans bien savoir si je les envie vraiment – ces gens dont on peut écrire la biographie, ou qui peuvent l’écrire eux-mêmes. Dans ces impressions décousues, sans lien entre elles (et je n’en souhaite pas non plus), je raconte avec indifférence mon autobiographie sans événements, mon histoire sans vie. Ce sont mes Confessions, et si je n’y dis rien, c’est que je n’ai rien à dire.
Que peut-on donc raconter d’intéressant ou d’utile ? Ce qui nous est arrivé, ou bien est arrivé à tout le monde, ou bien à nous seuls ; dans le premier cas, ce n’est pas neuf, et dans le second cela demeure incompréhensible. »
Pour terminer cette présentation succincte, voici comment Pessoa parle de Soares : « C’est que Bernardo Soares, s’il diffère de moi par ses idées, ses sentiments, ses façons de voir et de comprendre, ne se distingue pas de moi, cependant, par la façon de les exposer. Je dépeins sa personnalité différente en usant du style qui est tout naturellement le mien, et il ne reste pour nous distinguer que le ton particulier qui naît inévitablement de la spécificité même des émotions. »On comprend donc pourquoi Pessoa considérait Soares comme son hétéronyme le plus proche.
J’espère donner ainsi l’envie de lire Le Livre de l’intranquillité dans son intégralité. Pour ma part, j’ai l’impression d’avoir toujours espéré lire un tel livre, que je connaissais de réputation sans avoir eu l’audace de l’aborder. C’est chose faite. Je sais que l’œuvre de Proust fait aussi cet effet à de nombreux lecteurs potentiels, qui remettent à plus tard, et donc souvent à jamais, la lecture de La Recherche. Mais avant de démarrer, je vous livre une petite anecdote personnelle troublante. Me promenant à Lisbonne le 1er mai 2018, dans le quartier de Baixa, qui est celui dans lequel vivait Bernardo Soares, le présumé auteur du Livre de l’intranquillité, je lève les yeux et tombe par le plus parfait des hasards sur la plaque que je reproduis plus bas, qui se trouve être celle de la Rua dos Douradores. Or il se trouve que c’est précisément dans cette rue que travaille, comme aide-comptable totalement dénué d’ambition, le narrateur du Livre de l’intranquillité. Je vous laisse deviner ma surprise et mon émotion.
Voici donc, sous forme d’un feuilleton, les passages sélectionnés, non pas pour leur valeur objective (comment le pourrait-on ?), mais parce que ce sont ceux qui me parlent le plus. J’espère que ces fragments sauront vous toucher aussi.

Photo 1 : Plaque de la rue où travaille Bernardo Soares comme aide-comptable (supra). Photo 2 : Façade du monastère des Hiéronymites où se trouve le tombeau de Fernando Pessoa (infra).




Le livre contre la mort - Livre posthume d’Élias Canetti - 2018


Qui était E. Canetti ? Élias Canetti est un écrivain majeur du XXème siècle, couronné comme tel par le Nobel de littérature en 1981. Né en Bulgarie en 1905, il suit sa famille qui s’installe à Manchester en 1911, puis à Vienne, où il fait ses études. En 1916, la famille Canetti emménage à Zurich, ville où notre auteur retournera vivre en 1971, et où il mourra en 1994, après un long détour par Londres où il s’installe en 1939. Canetti, qui écrivait en allemand, est souvent associé à la littérature autrichienne. La langue allemande n’était pas sa langue maternelle, mais le deviendra pendant son enfance, sous l’influence de sa mère. Il aurait tout aussi bien pu écrire en anglais ou en français, langues qu’il maîtrisait, tout comme le bulgare et le ladino, qui est l’espagnol parlé par les juifs séfarades, et qui fut sa première langue maternelle.
Tout comme Stefan Zweig, il fut un parfait représentant de la culture européenne dans ce qu’elle a de meilleur.
Ses œuvres les plus importantes sont son unique roman Auto-da-fé, un essai majeur d’anthropologie sociale, Masse et Puissance, et de nombreux et passionnants écrits autobiographiques. Il a publié un certain nombre de recueils de réflexions, notamment Le territoire de l’homme. C’est à ce genre littéraire qu’appartient Le livre contre la mort, publié à titre posthume en 2014 dans son édition originale en allemand (Das Buch gegen den Tod), et en 2018 pour la traduction française.
Canetti a eu deux frères qui ont vécu et travaillé en France : Jacques (Nissim), qui a « lancé » Jacques Brel et créé les Trois Baudets, célèbre cabaret montmartrois ; et Georges (Georg), médecin et biologiste spécialiste de la tuberculose. Une fratrie éclectique de haute tenue, en somme.

Le livre contre la mort

Il s’agit d’un recueil inédit compilant des notes manuscrites accumulées pendant toute la vie de l’auteur, depuis 1942 jusqu’à sa mort en 1994, et dont l’édition française vient de paraître en 2018. Certaines de ces réflexions ont déjà été publiées, notamment dans le Territoire de l’homme, mais la plupart étaient restées inédites. Le titre, Le Livre contre la mort, traduction exacte de l’original allemand, semble bien étrange. Personne ne peut se déclarer « contre » la mort. Alors, qu’a-t-il voulu dire ? Il donne un élément de réponse dans une note de 1942 : Je ne puis laisser passer cette guerre sans forger en mon cœur l’arme qui vaincra la mort (P. 29). Et, plus loin (P. 30), parlant de Blaise Pascal : Il nous a laissé en vrac ses Pensées vouées à la défense du christianisme. Je veux rédiger mes pensées vouées à défendre l’homme contre la mort.

Citations

Je propose une sélection personnelle de ces courtes réflexions, publiées par ordre chronologique, avec l’espoir d’inciter mes lecteurs à se plonger dans ce livre passionnant.

1942

P. 25 Le mot liberté exprime avant tout une tension violente, peut-être la plus violente de toutes. L’homme veut toujours aller plus loin et, lorsqu’il ne connaît pas le nom de cet ailleurs qui l’obsède, imprécis au point qu’il n’en peut distinguer les contours, il l’appelle liberté.

P. 26 Mais la liberté, à l’origine, réside simplement dans le fait de respirer. Chacun peut respirer l’air qui l’entoure, et la liberté de respirer est bien la seule qui n’ait été foulée aux pieds à ce jour.
Ce texte a déjà été publié dans Le territoire de l’Homme, recueil de réflexions datant de 1942 à 1972 et publié en 1978. Lorsque ce texte a été écrit en 1942, l’auteur n’était pas au courant de ce qui se passera dans les chambres à gaz nazies, et qui le contredit complètement et définitivement, puisque ce qui s’y est déroulé, c’est précisément l’interdiction de respirer faite aux victimes. Mais, au moment de la publication, il l’était forcément, et d’autant plus certainement que Canetti était juif. Alors ... Inattention malencontreuse ?

P. 27 Il n’y a plus de mesure pour rien depuis que la vie humaine n’est plus la mesure.

On meurt trop facilement. On devrait mourir beaucoup plus difficilement.

La promesse de l’immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L’ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l’humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu’ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d’immortalité.

P. 28 Les guerres sont menées pour elles-mêmes. Aussi longtemps qu’on ne l’admettra pas, on ne pourra pas les combattre efficacement.

P. 29 J’ai décidé aujourd’hui de noter mes pensées contre la mort telles que le hasard me les apporte, dans le désordre et sans les soumettre à un plan contraignant. Je ne puis laisser passer cette guerre sans forger en mon cœur l’arme qui vaincra la mort. Elle sera cruelle et sournoise, à son exemple.
Toute la page 29 serait à citer, mais je préfère me contenter de suggérer.

P. 30 Il (Pascal) nous a laissé ses Pensées en vrac vouées à la défense du christianisme. Je veux rédiger mes pensées vouées à défendre l’homme contre la mort.

Il préfère mourir qu’être mort, tant lui importent à cet égard les moindres nuances.

Il est assurément ennuyeux que deux motifs diamétralement opposés se confondent en rapport avec la mort : la mort des autres et la sienne propre. On a du mal à les séparer et on ne pense souvent qu’à soi lorsqu’on déplore la mort des autres.

P. 32 Il y a cinq ans aujourd’hui que ma mère est décédée. Depuis lors, la terre s’est retournée de l’intérieur vers l’extérieur. Pour moi, c’est comme si c’était arrivé hier. Ai-je vraiment pu vivre cinq ans sans qu’elle en ait rien su ? Je veux l’arracher à son cercueil, dussé-je en retirer chaque vis avec les lèvres. Je sais qu’elle est morte. Je sais qu’elle est décomposée. Mais je ne puis l’accepter. Je veux lui redonner vie.

P. 33 Il se plaisait, douillettement couché, à exhaler son dernier soupir.

P. 35 Et Dieu regarde comment la mort soustrait chaque homme au suivant.




Le livre de l’intranquillité - Fragments 101 à 200


101 : « Si notre vie pouvait se passer éternellement à la fenêtre, et si nous pouvions rester ainsi, tel un panache de fumée immobile, et vivre à jamais le même instant crépusculaire venant endormir la courbe des collines… »
102 : « La vie se ramène pour nous à ce que nous pouvons en concevoir. Aux yeux du paysan, pour lequel son champ est tout au monde, ce champ est un empire. Aux yeux de César, pour qui son empire est encore peu de chose, cet empire n’est qu’un champ. En fait, nous ne possédons jamais que nos impressions ; c’est donc sur elles, et non sur ce qu’elles perçoivent, que nous devons fonder la réalité de notre existence. »
103 : « Je cultive la haine de l’action comme une fleur de serre. Je me flatte moi-même de ma dissidence envers la vie. »
L’ataraxie épicurienne selon Soares.
107 : « Je suis de ces âmes que les femmes disent aimer, et qu’elles ne reconnaissent jamais quand elles les rencontrent ; de ces âmes que, si elles les reconnaissaient, elles ne reconnaîtraient pas pour autant. Je supporte la délicatesse de mes sentiments avec une attention dédaigneuse. Je possède toutes les qualités qui font que l’on admire les poètes romantiques, et jusqu’à l’absence de ces mêmes qualités, qui fait que l’on est un vrai poète romantique. Je me trouve décrit (partiellement) dans divers romans, comme protagoniste de diverses intrigues ; mais l’essentiel de ma vie, comme de mon âme, c’est de n’être jamais le protagoniste. »
Dandysme baudelairien.
111 : « Quand on aime, de nos jours, si l’on possède une stature morale et une envergure intellectuelle qui ne soient ni d’un pygmée, ni d’un rustre, c’est d’un amour de type romantique. L’amour romantique est le produit ultime, après des siècles et des siècles, de l’influence chrétienne ; et aussi bien pour ce qui touche à sa substance qu’aux phases de son développement, on peut le faire connaître, à ceux qui ne le comprennent pas, en le comparant à un vêtement ou un costume que l’âme ou l’imagination confectionnent pour en revêtir les êtres humains qu’elles peuvent rencontrer et auxquels, à leur avis, ce costume peut convenir.
Mais un costume, n’étant pas éternel, ne dure que ce qu’il dure ; et bientôt, sous le vêtement de l’idéal que nous avons façonné et qui tombe en lambeaux, apparaît le corps réel de la personne que nous en avions revêtue.
L’amour romantique, par conséquent, est un chemin menant à la déception, sauf lorsque la déception, acceptée dès le début, décide de changer constamment d’idéal et de tisser non moins constamment dans les ateliers de l’âme, de nouveaux costumes lui permettant de renouveler constamment l’aspect de la personne qui en est revêtue. »
Ou comment l’amour peut survivre à la passion.
112 : « Nous n’aimons jamais vraiment quelqu’un. Nous aimons uniquement l’idée que nous nous faisons de ce quelqu’un. Ce que nous aimons, c’est un concept forgé par nous – et en fin de compte, c’est nous-mêmes. »
Ceci explique aussi que l’on puisse ne pas s’aimer soi-même.
114 : « La vie nuit à l’expression de la vie. Si je vivais un grand amour, jamais je ne pourrais le raconter.
Je ne sais pas moi-même si ce moi qui vous expose, tout au long de ces pages sinueuses, existe réellement, ou n’est qu’un concept esthétique et faux que j’ai forgé de moi-même. Eh oui, c’est ainsi, je me vis esthétiquement dans un autre. J’ai sculpté ma propre vie comme une statue faite d’une matière étrangère à mon être. Il m’arrive de ne pas me reconnaître, tellement je me suis placé à l’extérieur de moi-même, tellement j’ai employé de façon purement artistique la conscience que j’ai de moi-même. Qui suis-je, derrière cette irréalité ? Je dois bien être quelqu’un. »
De la difficulté de se connaître.
115 : « Organiser notre existence de façon qu’elle soit aux yeux des autres un mystère, et que ceux mêmes qui nous connaissent le mieux nous méconnaissent seulement de plus près que les autres. J’ai façonné ainsi ma vie, presque sans y penser, mais avec tant d’art et d’instinct que je suis devenu pour moi-même une individualité qui n’est ni clairement ni entièrement définie, mais absolument mienne.
116 : « Ecrire, c’est oublier. La littérature est encore la manière la plus agréable d’oublier la vie. La musique nous berce, les arts visuels nous stimulent, les arts vivants (tels que la danse et le spectacle) nous divertissent. La première, cependant, s’éloigne de la vie, car elle en fait un sommeil ; les seconds, en revanche, ne s’éloignent pas de la vie –les uns parce qu’ils ont recours à des formules visuelles, donc vitales, les autres parce qu’ils vivent de la vie humaine elle-même.
Ce n’est pas le cas de la littérature, qui, pour son compte, simule la vie. Un roman, c’est l’histoire de quelque chose qui ne s’est jamais passé, et un drame est un roman sans narration. Un poème est l’expression d’idées ou de sentiments coulés dans un langage que personne n’emploie, car personne ne parle en vers. »
118 : « Si je regrette que personne ne lise ce que j’écris ? Je l’écris pour me distraire, et je le publie parce que telle est la règle du jeu. Si demain tous mes écrits étaient perdus, j’en éprouverais de la peine, mais il me semble que ce ne serait pas une douleur intense et folle comme on pourrait s’y attendre, puisque j’ai mis en eux ma vie entière. »
Effectivement, seule une petite partie de l’œuvre de Pessoa a été publiée de son vivant. A plusieurs reprises, il parle de la publication imminente du Livre de l’intranquillité, mais rien n’est jamais venu de son vivant.
120 : « Cette obscure malignité, presqu’impondérable, qui réjouit n’importe quel cœur humain devant la souffrance des autres et la détresse de ses semblables, je la mets en pratique pour examiner mes propres souffrances, et je la pousse si loin que lorsque je me sens minable ou ridicule, je savoure le spectacle comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. »
Cruauté envers soi-même et les autres ! Est-ce bien sincère ?
121 : « Comme tous les êtres doués d’une grande mobilité mentale, j’éprouve un amour organique et fatal pour la fixité. Je déteste les nouvelles habitudes et les endroits inconnus. »
122 : « L’idée de voyager me donne la nausée.
J’ai déjà vu tout ce que je n’ai jamais vu.
J’ai déjà vu tout ce que je n’ai pas encore vu. »
127 : « Je ne m’indigne pas, car l’indignation est le fait des âmes fortes ; je ne me résigne pas, car la résignation est le fait des âmes nobles ; je ne me tais pas non plus, car le silence est le fait des grandes âmes. Or, je ne suis ni fort, ni noble, ni grand. Je souffre et je rêve. Je me plains parce que je suis faible, et, comme je suis artiste, je me distrais en risquant des plaintes musicales et en disposant mes rêves de la façon qui plaît le mieux à l’idée que je me fais de leur beauté.
Je ne suis pas pessimiste, je suis triste. »
131 : « N’ayant rien à faire, ni à penser devoir faire, je m’en vais coucher sur le papier la description de mon idéal – une brève esquisse.
La sensibilité de Mallarmé coulée dans le style de Vieira ; rêver comme Verlaine dans le corps d’Horace ; être Homère au clair de lune. »
Sacrée ambition pour un simple aide-comptable ! Aucune fausse modestie.
134 : «Je me cherche, sans me trouver. J’appartiens à des heures chrysanthèmes, aux lignes nettes dans l’étirement des vases. Dieu a fait de mon âme quelque chose de décoratif. »
135 : « Toute ma vie, j’ai été futile métaphysiquement, et sérieux pour de rire. Je n’ai jamais rien fait sérieusement, malgré tous mes efforts. »
138 : « Il est une érudition de la connaissance, qui n’est pas ce que l’on appelle proprement l’érudition, et une érudition de l’entendement, qui est ce que l’on appelle la culture. Mais il y a aussi une érudition de la sensibilité.
Cette érudition de la sensibilité n’a rien à voir avec l’expérience de la vie. L’expérience de la vie n’enseigne rien, de même que l’histoire ne nous informe sur rien. La véritable expérience consiste à restreindre le contact avec la réalité, et à intensifier l’analyse de ce contact. Ainsi la sensibilité vient-elle à se développer et à s’approfondir, car tout est en nous-mêmes ; il nous suffit de le chercher, et de savoir le chercher. »
141 : « Il pleut sans fin. Mon âme est toute humide de l’entendre. Quelle pluie… Ma chair devient aqueuse, liquéfiée autour de cette sensation de pluie. »
Quand parler du temps qu’il faut relève de la pure poésie…
142 : « Ce qu’il y a de plus repoussant dans les rêves, c’est que tout le monde en fait. »
144 : « Après ces jours de pluie, le ciel ramène l’azur dérobé aux profondeurs de l’espace… C’est dimanche, et je n’ai rien à faire. Je n’ai même pas envie de rêver, tellement la journée est belle…. Je me promène, comme un employé en liberté. Je me sens vieux, pour le seul plaisir de me sentir rajeunir. »
145 : « Plus un homme monte haut, plus nombreuses sont les privations qu’il doit s’imposer. Au sommet, il n’y a de place que pour l’homme seul. Plus il est parfait, plus il est entier ; et plus il est entier, moins il est quelqu’un d’autre que lui-même ».
146 : « Certains ont dans leur vie un grand rêve, et ils le trahissent. D’autres n’ont pas dans leur vie le moindre rêve – et ils le trahissent tout autant. »
148 : « L’homme parfait des païens était la perfection de l’homme tel qu’il est ; l’homme parfait des chrétiens, la perfection de l’homme tel qu’il n’est pas ; l’homme parfait des bouddhistes, la perfection d’un état où l’homme n’existe pas.
Tout ce que l’homme expose ou exprime est une note en marge d’un texte totalement effacé. Nous pouvons plus ou moins, d’après le sens de la note, déduire ce qui devait être le sens du texte ; mais il reste toujours un doute, et les sens possibles sont multiples. »
150 : « La persistance de l’instinct chez les êtres vivants, sous les apparences de l’intelligence, est pour moi l’un des spectacles les plus intimes et les plus constants. Le déguisement irréel de la conscience ne sert qu’à mettre en relief, à mes yeux, cette inconscience qui ne déguise rien.
De la naissance à la mort, l’homme vit esclave de cette extériorité à lui-même qui est celle des animaux. Durant sa vie entière, il ne vit pas, mais végète, à un degré supérieur et avec une plus grande complexité. Il suit certaines normes sans même savoir qu’elles existent, ni qu’il les suit, et ses idées, ses sentiments, ses actes sont tous inconscients – non pas qu’il manque aux hommes la conscience, mais parce qu’ils n’ont pas deux consciences.
L’intuition vague de ne posséder qu’une illusion – voilà le lot, et pas davantage, des grands hommes. »
En fait la pratique de l’hypnose nous apprend l’existence de deux consciences, la conscience critique et la conscience virtuelle, activée dans la transe hypnotique.
152 : « Je reste toujours ébahi quand j’achève quelque chose. Ebahi et navré. Mon instinct de perfection devrait m’interdire d’achever ; il devrait même m’interdire de commencer. Mais voilà : je pêche par distraction, et j’agis. Et ce que j’obtiens est le résultat, en moi, non pas d’un acte de ma volonté, mais bien d’une défaillance de sa part. Je commence parce que je n’ai pas la force de penser ; je termine parce que je n’ai pas le courage de m’interrompre. Ce livre est celui de ma lâcheté.
Pourquoi donc écrire, si je n’écris pas mieux ? Mais que deviendrais-je si je n’écrivais pas le peu que je réussis à écrire, même si, ce faisant, je demeure très inférieur à moi-même ? Je suis un plébéien de l’idéal, puisque je tente de réalise ; je n’ose pas le silence, tel un homme qui aurait peur d’une pièce obscure. Je suis comme ceux qui apprécient davantage la médaille que l’effort, et qui se parent des plumes du paon.
Pour moi, écrire c’est m’abaisser ; mais je ne puis m’en empêcher. Ecrire, c’est comme la drogue qui me répugne et que je prends quand même, le vice que je méprise et dans lequel je vis. Il est des poisons nécessaires, et il en est de fort subtils, composés des ingrédients de l’âme. »
Allusion probable à l’alcoolisme de Pessoa.
155 : « Certains travaillent par ennui : de même j’écris, parfois, de n’avoir rien à dire. Cette rêverie où se perd tout naturellement l’homme qui ne pense pas, je m’y perds par écrit, car je sais rêver en prose. Et il est bien des sentiments sincères, bien des émotions authentiques que je tire du fait même que je n’éprouve rien. »
160 : « Qu’on soit révolutionnaire ou réformateur, l’erreur est la même. Impuissant à dominer et à réformer sa propre attitude envers la vie, qui est tout, ou son être lui-même, qui est presque tout, l’homme cherche une échappatoire en essayant de changer les autres et le monde extérieur. Tout révolutionnaire, tout réformateur est un évadé. Combattre, c’est être incapable de se combattre. Réformer, c’est être incapable de s’améliorer.
L’homme doué d’une sensation juste et d’une raison droite, s’il se soucie du mal et de l’injustice dans le monde, cherche tout naturellement à les corriger d’abord dans ce qui le touche de plus près : c’est-à-dire lui-même. Cette tâche l’occupera durant sa vie entière. »
Donc, l’idéal de l’homme de bien est de s’améliorer lui-même, plutôt que de chercher à améliorer le monde pour qu’il s’adapte à lui.
161 : « Rien ne me rebute autant que les vocables de la morale sociale. Déjà le seul mot de « devoir » m’offusque comme le ferait un intrus. Mais les termes de « devoir civique », « solidarité », « humanitarisme », et d’autres du même acabit, me répugnent comme autant d’ordures qu’on me jetterait à la tête du haut d’une fenêtre. Je me sens offensé de la simple supposition, que d’aventure l’on peut faire, que de pareilles expressions puissent me concerner, et que je puisse leur trouver, je ne dis pas même une certaine valeur, mais seulement un sens quelconque.
S’il est une chose que je déteste, c’est bien le réformateur. Le réformateur est un homme qui discerne les maux superficiels du monde et se propose de les guérir, en aggravant du même coup les maux fondamentaux. Le médecin tente de conformer le corps malade au corps sain ; mais nous ne savons pas ce qui est sain ou malade dans la vie sociale. »
Difficile d’aller plus loin dans le politiquement incorrect. A ne pas mettre entre toutes les mains.
162 : « Tout ce qui nous arrive de déplaisant dans la vie – les situations ridicules où nous nous trouvons, nos mauvaises actions, nos manquements à l’une ou l’autre vertu -, tout cela doit être considéré comme de simples accidents extérieurs, incapables d’atteindre la substance de notre âme. Traitons-les comme des rages de dents ou des cors au pied de la vie elle-même, comme des choses gênantes, extérieures quoi que situées en nous, et dont ne peut souffrir que notre existence organique, ou se soucier seulement les éléments vitaux en nous.
Lorsque nous parvenons à cette attitude (qui, sur un autre mode, est celle des mystiques), nous nous trouvons défendus non seulement contre le monde, mais contre nous-mêmes ; car nous surmontons ce qui, en nous, est extérieur, ce qui est un autre, ce qui est notre contraire, et qui est donc notre ennemi. »
163 : «L’expérience directe est le subterfuge, ou bien le refuge, des gens dépourvus d’imagination.
En lisant le récit des risques encourus par le chasseur de tigres, j’ai couru autant de risques que cela en valait la peine – sauf celui du risque lui-même, qui valait si peu la peine qu’il est déjà passé !
Les hommes d’action sont les esclaves involontaires des hommes de réflexion. Les choses n’ont de valeur que par l’interprétation qu’on en donne. On voit donc les uns créer certaines choses pour que les autres, les transmuant en signification, les transforme en vie. Raconter, c’est créer, car vivre ce n’est qu’être vécu.
164 : « L’inaction console de tout. Ne pas agir nous donne tout. Imaginer est tout, pourvu que cela ne tende jamais à l’action. Personne ne peut être roi du monde, autrement qu’en rêve. Et chacun de nous, s’il se connaît vraiment, désire être roi du monde.
Ne pas être, tout en pensant, c’est posséder un trône. Ne pas vouloir, tout en désirant, c’est recevoir une couronne. Nous possédons tout ce à quoi nous renonçons, parce que nous le conservons intact, en le rêvant éternellement à la lumière du soleil qui n’existe pas, ou de la lune qui ne peut exister. »
168 : « Quant à moi, qui déteste la vie avec timidité, j’ai peur de la mort avec fascination. Je redoute ce néant qui peut être autre chose, et je crains simultanément ce néant et cet autre chose ; comme s’il pouvait unir en lui le nul et l’horrible, comme si on allait enfermer dans mon cercueil la respiration éternelle d’une âme corporelle, comme si on y torturait de claustration quelque chose d’immortel. L’idée de l’enfer, que seule une âme diabolique a pu inventer, me semble résulter d’une confusion de ce genre, du mélange de deux terreurs différentes, qui se contredisent et se corrompent mutuellement.
169 : « Je relis, lentement, lucidement, morceau par morceau, tout ce que j’ai écrit. Et je trouve que cela est nul, et que j’aurais mieux fait de ne jamais l’écrire. Les choses réalisées, que ce soit des phrases ou des empires, acquièrent, de ce seul fait, le pire côté des choses réelles, celui d’être périssables. Ce n’est pas cela, cependant, que je ressens et qui m’afflige, au cours de ces lentes heures où je me relis. Ce qui m’afflige réellement, ce que cela ne valait pas la peine de l’écrire, et que le temps perdu à le faire, je ne l’ai gagné que dans l’illusion, maintenant évanouie, que cela en valait la peine. »
170 : « Je me suis senti heureux, simplement parce qu’il m’était impossible de me sentir malheureux. »
171 : « Sage est celui qui monotonise la vie, car le plus petit incident acquiert alors la faculté d’émerveiller.
Un homme doté de la véritable sagesse peut savourer le spectacle du monde entier en restant assis sur sa chaise, sans même savoir lire, sans parler à quiconque, rien que par l’usage de ses sens et grâce à une âme ignorant la tristesse. »
176 : « La raison, c’est la foi dans les choses qu’on peut comprendre sans la foi ; mais c’est encore une forme de foi, parce que comprendre part du présupposé qu’il existe quelque chose de compréhensible. »
184 : « Entre la fin de l’été et la venue de l’automne, dans cette période encore estivale où l’air nous pèse et les couleurs s’adoucissent, les fins d’après-midi se revêtent d’un costume sensible de fausse gloriole. Elles sont comparables à ces artifices de l’imaginaire où nos regrets ne portent sur rien, et se prolongent indéfiniment comme le sillage de navires se succédant pour former toujours le même serpent.
Par ces après-midi je m’emplis, comme la mer à marée haute, d’un sentiment pire que l’ennui mais auquel ne convient aucun autre nom que celui d’ennui – un sentiment de désolation sans lieu précis, de naufrage de l’âme toute entière.
Et cette lune large et haute dans le ciel, par ces nuits paisibles, toutes tièdes d’angoisse et d’intranquillité ! La paix sinistre de cette beauté céleste, l’ironie froide de cet air chaud, d’un noir bleuté, tout embrumé de lune, tout timide d’étoiles.
187 : « La tragédie essentielle de ma vie est, comme toutes les tragédies, une ironie du destin. Je rejette la vie réelle comme une condamnation ; jes rejette le rêve comme une libération infâme. Mais je vis ce qu’il y a de plus sordide, de plus quotidien dans la vie réelle ; et je vis ce qu’il y a de plus intense et de plus constant dans le rêve. Je suis comme un esclave qui s’enivrerait pendant la sieste – deux déchéances en un seul corps. »
189 : Jour de pluie « L’air est d’un jaune voilé, comme un jaune pâle vu à travers un blanc sale. C’est à peine s’il y a du jaune dans la grisaille de l’air. La pâleur de ce gris, pourtant, recèle un peu de jaune dans sa tristesse. »
191 : « Parfois je songe, avec une volupté triste, que si un jour, dans un avenir auquel je n’appartiendrai plus, des louanges viennent prolonger la vie de ces pages, j’aurai enfin quelqu’un qui me « comprenne », une vraie famille où je puisse naître et être aimé. Mais, bien loin d’y naître, je serai mort depuis longtemps. Je ne serai compris qu’en effigie, quand l’affection ne pourra plus compenser, pour le mort, la désaffection qu’il aura seule connue de son vivant.
192 : « Ces trois jours de canicule sans répit, d’orage latent et de malaise sous-jacent à la quiétude ambiante, ont apporté, comme l’orage avait filé ailleurs, une agréable, légère et tiède fraîcheur, à la surface limpide des choses. De même, au cours de notre existence, il arrive parfois que notre âme, ayant souffert du poids de la vie, éprouve soudain un soulagement qu’aucun événement ne peut expliquer.
J’imagine que nous sommes des sortes de climats, sur lesquels pèsent des menaces de tempête qui vont se concrétiser ailleurs.
L’immensité vide des choses, le vaste oubli qui règne dans le ciel et sur la terre… »
196 : « Les sentiments qui nous font le plus souffrir, les émotions qui nous étreignent le plus douloureusement, sont aussi les plus absurdes : l’envie de choses impossibles, justement parce qu’elles sont impossibles, la nostalgie de ce qui n’a jamais été, le désir de ce qui aurait pu être, la douleur de ne pas être différent, l’insatisfaction de voir le monde exister. Tous ces demi-tons de la conscience créent en nous un paysage douloureux, un éternel soleil couchant de ce que nous sommes. La sensation que nous avons de nous-mêmes est alors celle d’une campagne déserte qui va s’assombrissant ; tristesse des roseaux au bord d’un fleuve où nul bateau ne passe, coulant clairement des eaux noires entre des rives lointaines. »
197 : « Je ressens le temps avec une immense douleur. Quitter quelque chose me cause toujours un choc disproportionné.
200 : « La banalité est un foyer. Le quotidien est maternel. Après une longue incursion dans la grande poésie, vers les sommets des aspirations sublimes, vers les cimes du transcendant et de l’occulte, on trouve délicieux, on trouve toute la chaleur de la vie au retour à l’auberge où s’esclaffent les imbéciles heureux, où l’on boit avec eux, imbécile à son tour et tel que Dieu nous a faits, satisfait de l’univers qui nous a été donné, en laissant le reste à ceux qui escaladent les montagnes, pour ne rien faire une fois là-haut. »




Le livre de l’intranquillité - Fragments 1 à 100


1 : « Je suis né en un temps où la majorité des jeunes gens avait perdu la foi en Dieu, pour la même raison que leurs ancêtres la possédaient – sans savoir pourquoi. Et comme l’esprit humain tend tout naturellement à critiquer, parce qu’il sent au lieu de penser, la majorité de ces jeunes gens choisit alors l’Humanité comme succédané de Dieu. J’appartiens néanmoins à cette espèce d’hommes qui restent toujours en marge du milieu auquel ils appartiennent, et qui ne voient pas seulement la multitude dont ils font partie, mais également les grands espaces qui existent à côté. C’est pourquoi je n’abandonnai pas Dieu, aussi totalement qu’ils le firent, mais n’admis jamais non plus l’idée d’Humanité. Je considérai que Dieu, tout en étant improbable, pouvait exister ; qu’il pouvait donc se faire qu’on doive l’adorer ; quant à l’Humanité, simple concept biologique ne signifiant rien d’autre que l’espèce humaine, elle n’était pas plus digne d’adoration que n’importe autre espèce animale. Ce culte de l’Humanité, avec ses rites de Liberté et d’Egalité, m’a toujours paru une reviviscence des cultes antiques, où les animaux étaient tenus pour des dieux, et où les dieux avaient des têtes d’animaux. » Ce fragment N°1, daté du 29 mars 1930, est intitulé Texte initial.
2 : « Il me faut choisir entre deux attitudes détestées – ou bien le rêve, que mon intelligence exècre, ou bien l’action, que ma sensibilité a en horreur ; ou l’action, pour laquelle je ne me sens pas né, ou le rêve, pour lequel personne n’est jamais né.
Il en résulte, comme je déteste l’un et l’autre, que je n’en choisis aucun, mais comme, dans certaines circonstances, il me faut bien ou rêver, ou agir, je mélange une chose avec l’autre. »
Première apparition de deux thèmes majeurs du livre : le rêve, qu’il pratiquerait avec délectation si son intelligence ne la réprouvait pas ; et la dichotomie entre pensée et sensation, source majeure de son intranquillité.
4 : « Quelle gloire nocturne que d’être grand sans être rien ! Quelle sombre volupté que celle d’une splendeur inconnue… Et j’éprouve soudain ce qu’a de sublime le moine dans son désert, l’ermite dans sa solitude, conscient de la substance du Christ dans les pierres et dans les grottes de son éloignement du monde. »
Ce morceau me fait penser à la célèbre tirade de Cyrano à l’acte II, ponctuée de Non, merci, et dans laquelle il conclut, en réponse à son ami Le Bret : Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul. Dans cette tirade, il se demande s’il faut, Pour un oui ou un non, se battre, - ou faire un vers ! Ce qui correspond bien au choix douloureux de B. Soares, si l’on remplace « se battre » par « agir ». Et ceci, quelques lignes plus haut : Rêver, rire, passer, être seul, être libre. En somme, Bernardo Soares, ce serait Cyrano sans le rire ni le panache, juste le Cyrano poète.
6 : « J’ai demandé si peu à la vie – et ce peu lui-même, la vie me l’a refusé. Un rayon d’un reste de soleil, la campagne, un peu de calme avec un peu de pain, une conscience d’exister qui ne me soit pas trop douloureuse, et puis ne rien demander aux autres, ne rien me voir demander non plus. Cela même m’a été refusé, de même qu’on peut refuser une aumône non par manque de cœur, mais pour éviter d’avoir à déboutonner son manteau. »
Pas franchement gai, le Bernardo … Mais tellement bien exprimé !
10 : « Je suis donc ainsi fait, futile et sensible, capable d’élans fougueux qui m’absorbent tout entier, bons et mauvais, nobles et vils – mais jamais d’un sentiment durable, jamais d’une émotion qui persiste et qui pénètre la substance de l’âme. »
11 : « Nous ne nous accomplissons jamais.
Nous sommes deux abîmes glissant vers l’abîme – un puits contemplant le Ciel. »
14 : « … le monde d’images rêvées dont se composent, à parts égales, ma sagesse et ma vie…
Le souci de l’heure présente ne pèse rien pour moi, et ne dure pas davantage. J’ai faim de l’étendue du temps, et je veux être moi sans conditions. »
17 : « L’heure est venue peut-être de faire ce seul et unique effort : considérer ma vie. Je me vois au cœur d’un désert immense. Je surgis de ce que j’ai été naguère, littéralement parlant, et je tente de m’expliquer comment j’en suis arrivé au point où je suis. »
18 : « J’ai connu de grandes ambitions, des rêves démesurés – mais tout cela, le garçon de course ou la cousette l’ont connu aussi, parce que tout le monde fait des rêves : ce qui nous distingue, c’est la force de les réaliser, ou la chance de les voir se réaliser pour nous. »
22 : « J’écris avec un accablement étrange, esclave d’une asphyxie intellectuelle née de la perfection de cette fin de jour. Ce ciel d’un bleu précieux, s’évanouissant en des tons de rose pâle sous une brise égale et douce, m’éveille à une conscience de moi-même qui me donne envie de crier. Ecrire, en fin de compte, est une fuite et un refuge.
J’évite les idées. J’oublie les expressions exactes et elles se mettent à resplendir pour moi dans l’acte physique de l’écriture, comme si ma plume les créait elle-même. »
Dommage que le Livre ne contienne pas plus de descriptions, car celle qui nous est donnée de ce ciel de fin d’après-midi est de toute beauté.
26 : « Donner à chaque émotion une personnalité, à chaque état d’âme, une âme. »
28 : « Un souffle léger de musique ou de rêve, n’importe quoi pour nous faire presque sentir, n’importe quoi pour nous empêcher de penser. »
La musique est assez peu présente dans l’univers de Pessoa, pour autant que je puisse en juger. Dommage, car ce qu’il aurait pu nous en dire aurait sûrement été merveilleusement exprimé. C’est si difficile de bien parler de la musique, surtout quand on est musicien.
32 : Symphonie d’une nuit tourmentée
« Tout dormait, comme si l’univers entier était une erreur ; et le vent qui flottait, incertain, était une bannière informe déployée sur une caserne inexistante.
On sentait s’effilocher du rien du tout dans l’air bruyant des hauteurs, et les châssis des fenêtres secouaient les vitres pour qu’on entende bien vibrer les bords. Au fond de tout, muette, la nuit était le tombeau de Dieu.
Et soudain – un nouvel ordre de l’univers agissait sur la ville – le vent sifflait dans un intervalle du vent, et on avait une idée endormie de mouvements tumultueux dans les hauteurs. Ensuite, la nuit se refermait comme une trappe, et une grande quiétude vous donnait envie d’avoir dormi. »
Quelle brillante variation sur le thème de la tempête !
34 : « Ni le plaisir, ni la gloire, ni le pouvoir : mais la liberté, rien que la liberté.
Passer des fantômes de la foi aux spectres de la raison, c’est simplement changer de cellule. L’art, qui nous libère des idoles officielles et abstraites, nous libère aussi des idées généreuses et des préoccupations sociales – simples idoles, elles aussi. »
38 : « J’envie le monde entier de n’être pas moi. Comme, de toutes les impossibilités, celle-ci m’a toujours paru la plus impossible de toutes, c’est elle qui est devenue, au plus haut degré, un désir éperdu, quotidien, et mon désespoir dans toutes les heures de détresse. »
40 : « Je me demande alors quelle est cette chose que nous appelons mort. Je ne parle pas du mystère de la mort, que je ne puis pénétrer, mais de la sensation physique de cesser de vivre. L’humanité a peur de la mort, mais de façon incertaine ; un homme normal se bat bien à l’armée, et c’est bien rarement qu’un homme normal, vieux ou malade, contemple avec horreur l’abîme de ce néant qu’il attribue à ce même abîme. Tout cela par manque d’imagination.
Pour moi, lorsque je vois un mort, la mort m’apparaît alors comme un départ. Le cadavre me fait l’impression d’un costume qu’on a laissé derrière soi. Quelqu’un est parti, sans éprouver le besoin d’emporter son seul et unique vêtement. »
43 : « Il est une certaine fatigue de l’intelligence abstraite, et c’est la plus affreuse de toutes. Elle ne pèse pas comme la fatigue physique, elle ne trouble pas comme celle qui naît de la connaissance et de l’émotion. C’est le poids de notre conscience du monde, c’est de ne pouvoir respirer avec notre âme. »
45 : « Vivre une vie cultivée et sans passion, au souffle capricieux des idées, en lisant, en rêvant, en songeant à écrire, une vie suffisamment lente pour être toujours au bord de l’ennui, suffisamment réfléchie pour n’y tomber jamais. Vivre cette vie loin des émotions et des pensées, avec seulement l’idée des émotions, et l’émotion des idées. Stagner au soleil en se teignant d’or, comme un lac obscur bordé de fleurs. Avoir, dans l’ombre, cette noblesse de l’individualisme qui consiste à ne rien réclamer, jamais, de la vie. Être, dans le tournoiement des mondes, comme une poussière de fleurs, qu’un vent inconnu soulève dans le jour finissant, et que la torpeur du crépuscule laisse retomber au hasard, indistincte au milieu des formes plus vastes. Être cela de connaissance sûre, sans gaieté ni tristesse, mais reconnaissant au soleil de son éclat, et aux étoiles de leur éloignement. En dehors de cela, ne rien être, ne rien avoir, ne rien vouloir… Musique de mendiant affamé, chanson d’aveugle, objet laissé par un voyageur inconnu, traces dans le désert de quelque chameau avançant, sans charge et sans but… »
46 : « Je relis passivement – et j’en tire comme une inspiration, comme une délivrance – ces phrases toutes simples de Caeiro, parlant tout naturellement des dimensions modestes de son village, et de ce qui en découle. »
Vertigineuse mise en abyme de l’hétéronyme citant un autre hétéronyme, procédé courant chez Pessoa.
47 : « Une tristesse crépusculaire, tissée de lassitudes, de faux renoncements, un ennui immédiat à la moindre sensation, une douleur comme un sanglot retenu, ou une vérité soudain révélée. Mon âme inattentive voit se dérouler ce paysage de mes abdications – longues allées de gestes interrompus, hauts massifs de rêves que je n’ai pas même bien rêvés, inconséquences, telles des clôtures de buis séparant des chemins déserts, suppositions pareilles aux jets d’eaux muets – tout s’emmêle et se visualise médiocrement dans ce triste fracas de mes sensations confuses. »
Atmosphère à la Verlaine. On pense à l’incipit célèbre de Clair de Lune, tiré des Fêtes galantes : Votre âme est un paysage choisi.
48 : « La solitude me désespère ; la compagnie des autres me pèse. La présence d’autrui dévie de mes pensées ; je rêve cette présence avec une distraction d’un type spécial, que toute mon attention analytique ne parvient pas à définir. »
53 : « Lorsque, telle une nuit d’orage à laquelle succède le jour, le christianisme a cessé de peser sur les âmes, on a pu voir alors les ravages qu’il avait causés, de façon invisible ; le désastre qu’il avait entraîné n’a été perceptible que lorsque lui-même a disparu. Certains ont alors cru que le désastre était causé par cette disparition; mais celle-ci l’avait seulement révélé, et non pas provoqué.
Il ne resta plus alors, dans le monde des âmes, que le désastre bien visible, le malheur évident, que ne cachait plus une nuit faussement miséricordieuse. Les âmes se virent telle qu’elles étaient.
On vit poindre alors, dans les âmes toutes nouvelles, cette maladie que l’on a appelé le romantisme, ce christianisme sans illusions et sans mythes que reflète justement la sécheresse de son essence maladive.
Tout le mal du romantisme provient de la confusion entre ce qui nous est nécessaire et ce que nous désirons. Nous avons tous besoin des choses indispensables à la vie, à son maintien et à sa continuité ; et nous désirons tous une vie plus parfaite, un bonheur total, la réalisation de nos rêves.
Il est humain de vouloir ce qui nous est nécessaire, et il est humain aussi de désirer, non ce qui nous et nécessaire, mais ce que nous trouvons désirable. Ce qui est maladif, c’est de désirer avec la même intensité le nécessaire et le désirable, et de souffrir de notre manque de perfection comme on souffrirait du manque de pain. Le mal romantique, le voilà : c’est vouloir la lune tout comme s’il existait un moyen de l’obtenir. »
Pessoa disciple d’Epicure ?
54 : « Et les sables recouvrent tout – ma vie, mes écrits, mon éternité. J’emporte avec moi la conscience de ma défaite, comme l’étendard d’une victoire. »
55 : « J’ai beau appartenir, de cœur, à la lignée des romantiques, je ne trouve la paix que dans la lecture des classiques. Leur étroitesse même, par laquelle s’exprime leur clarté, m’apporte je ne sais quel réconfort. J’en retire une impression joyeuse de vie ample, qui contemple de vastes espaces sans les parcourir. Les dieux païens eux-mêmes s’y reposent du mystère.
Je lis, et me voici libre… Je lis comme si j’abdiquais… Je lis comme si je passais. »
60 : « Si vous me demandez, ô lecteurs, si je suis heureux, je vous répondrai que non. »
Fragment intitulé Intervalle douloureux. On fait, j’ai l’impression que la douleur est omniprésente, sans intervalle entre deux moments qui seraient heureux.
61 : « Il est noble d’être timide, glorieux de ne point savoir agir, grand de n’être pas doué pour vivre.
La seule façon de s’accepter quand on a une telle personnalité, c’est de la valoriser à l’extrême. Sinon, le suicide n’est jamais loin. Mais l’alcoolisme est un lent suicide.
64 : « Je pleure sur ces pages imparfaites, mais les générations futures, si jamais elles les lisent, seront plus sensibles à mes larmes qu’elles ne le seraient à leur perfection – si je pouvais la réaliser -, car elle m’empêcherait de pleurer, et par conséquent m’empêcherait même d’écrire. Ce qui est parfait ne se manifeste pas. Le sait pleure, et il est humain. Dieu se tait. C’est pourquoi nous pouvons aimer le saint, mais pas Dieu.
65 : « Cette divine, cette illustre timidité qui est la gardienne des trésors et des regalia de l’âme.
En latin médiéval, les regalia sont des privilèges, ou des insignes, royaux, d’où l’adjectif régalien.
66 : « Nous attribuons généralement à nos idées sur l’inconnu la couleur de nos conceptions sur le connu : si nous appelons la mort un sommeil, c’est qu’elle ressemble, du dehors, à un sommeil ; si nous appelons la mort une vie nouvelle, c’est qu’elle paraît être une chose différente de la vie. C’est grâce à ces petits malentendus avec le réel que nous construisons nos croyances, nos espoirs – et nous vivons de croûtes de pain baptisées gâteaux, comme font les enfants pauvres qui jouent à être heureux. »
71 : « Ce qui produit en moi, me semble-t-il, ce sentiment perpétuel et profond de discordance avec les autres, c’est que la plupart des gens pensent avec leur sensibilité, et que moi je sens avec ma pensée.
Pour l’homme ordinaire, sentir c’est vivre, et penser, c’est savoir vivre. Pour moi, c’est penser qui est vivre, et sentir n’est rien d’autre que l’aliment de la pensée. »
Est-il une définition plus limpide de celui que l’on nomme (ou qui se nomme lui-même) un intellectuel ? Cette dichotomie entre penser et sentir revient très souvent sous la plume de notre auteur, dont on a tendance à ne pas croire qu’il est censé n’être qu’un « simple employé de commerce ».
74 : « Dans l’entre-deux de nuées immobiles, le bleu du ciel devenait sale à force de transparente blancheur.
Le commis, au fond du bureau, suspend un instant la ficelle autour de son éternel paquet…
« Un orage comme ça, je n’en ai vu qu’une fois », commente-t-il en bon statisticien.
Ô ma Lisbonne, mon foyer ! »
77 : « Il m’arrive souvent, pour me distraire – car rien ne distrait autant que les sciences, ou les choses ayant une allure scientifique, pratiquées de manière futile –, d’étudier scrupuleusement mon psychisme tel que les autres peuvent le concevoir. C’est un plaisir rarement mélancolique, bien que parfois douloureux, que je prends à cette tactique futile.
D’une façon générale, je cherche à étudier l’impression que je produis chez les autres, et j’en tire mes conclusions. Généralement, je suis un homme avec lequel les autres sympathisent, et sympathisent même avec un vague et curieux respect. Personne n’éprouvera jamais pour moi d’amitié chaleureuse. C’est pourquoi tant de gens peuvent me respecter. »
Curieux comme j’ai l’impression de pouvoir dire la même chose de moi-même !
80 : « Si loin que je m’enfonce en moi-même, tous les sentiers du rêve me ramènent aux clairières de l’angoisse. »
84 : « J’ai réfléchi aujourd’hui – lors d’une pause dans mes sensations – au genre de prose qui est la mienne. En somme, comment est-ce que j’écris ? J’ai eu, comme bien d’autres, le désir perverti de posséder un système et des normes. Certes, j’ai écrit bien avant d’avoir l’un ou l’autre ; mais, en cela non plus, je ne diffère guère des autres.
M’analysant cet après-midi, je m’aperçois que mon système stylistique repose sur deux principes, et tout aussitôt, à la bonne vieille manière de nos bons classiques, j’érige ces deux principes en règles fondamentales de tout art d’écrire : dire ce que l’on éprouve exactement comme on l’éprouve – clairement si c’est clair ; obscurément si c’est obscur ; confusément si c’est confus ; et bien comprendre que la grammaire n’est jamais qu’un outil, et non pas une loi. »
L’Art poétique selon Pessoa.
87 : « La métaphysique m’a toujours paru être un prolongement de notre folie latente. Si nous connaissions la vérité, nous la verrions, et le reste n’est que systèmes et fioritures. Si nous y réfléchissons, il nous suffit de constater l’incompréhensibilité de l’univers ; vouloir le comprendre, c’est être moins qu’un homme, car être homme, c’est savoir qu’on ne le comprend pas. »
88 : « Où donc est Dieu, même s’il n’existe pas ? Je voudrais prier et pleurer, me repentir de crimes que je n’ai pas commis, et savourer le pardon comme une caresse qui ne serait pas vraiment maternelle. »
89 : « La seule attitude digne d’un homme supérieur, c’est de persister tenacement dans une activité qu’il sait inutile, respecter une discipline qu’il sait stérile, et s’en tenir à des normes de pensée, philosophique et métaphysique, dont l’importance lui apparaît totalement nulle. »
Là encore, je repense à Cyrano, homme supérieur s’il en fut, et à la bouleversante scène finale, qui m’arrache des larmes à chaque fois que je revois le film de J.P. Rappeneau, lorsque Roxane s’aperçoit que Cyrano ne lit pas la lettre de Christian parce qu’il la connaît par cœur, pour l’avoir écrite lui-même lors du siège d’Arras :
« Que dites-vous ?... C’est inutile ?... Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! Non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! »
92 : « Je n’ai jamais rien fait que rêver. Cela, et cela seulement, a toujours été le sens de ma vie. Je n’ai jamais eu d’autre souci véritable que celui de ma vie intérieure. Les plus grands chagrins de mon existence se sont estompés dès lors que j’ai pu, ouvrant la fenêtre qui donne sur moi-même, m’oublier en contemplant son perpétuel mouvement. »
93 : « L’intensité des sensations a toujours été plus faible, chez moi, que l’intensité de la conscience que j’en avais. J’ai toujours souffert davantage de ma conscience de la douleur que de la souffrance même dont j’avais conscience La vie de nos émotions a choisi de s’installer, dès l’origine, dans les salons de la pensée, et j’ai toujours vécu là plus largement ma connaissance émotive de la vie.
Et comme la pensée, lorsqu’elle héberge l’émotion, devient plus exigeante qu’elle, ce régime de la conscience, où j’ai opté de vivre ce que je ressentais, a rendu ma manière de sentir plus quotidienne, plus titillante et plus épidermique. »
94 : « Vivre, c’est être un autre. Et sentir n’est pas possible si l’on sent aujourd’hui comme l’on a senti hier : sentir aujourd’hui la même chose qu’hier, cela n’est pas sentir – c’est se souvenir aujourd’hui de ce qu’on a ressenti hier, c’est être aujourd’hui le vivant cadavre de ce que fut hier la vie, désormais perdue.
Tout effacer sur le tableau, du jour au lendemain, se retrouver neuf à chaque aurore, dans une revirginité perpétuelle de l’émotion – voilà, et voilà seulement ce qu’il vaut la peine d’être, ou d’avoir, pour être ou avoir ce qu’imparfaitement nous sommes.
Cette aurore est la première du monde. Jamais encore cette teinte rose, virant délicatement vers le jaune, puis un blanc chaud, ne s’est ainsi posée sur ces visages que les maisons du côté ouest, avec leurs vitres comme des milliers d’yeux, offrent au silence qui s’en vient dans la lumière naissante. Jamais encore une telle heure n’a existé, ni cette lumière, ni cet être qui est le mien. »
97 : « Le sage véritable adopte intérieurement une attitude telle que les événements extérieurs ne viennent l’affecter que de façon absolument minime. Il doit, dans ce but, se cuirasse en s’entourant de réalités plus proches de lui que les faits eux-mêmes, et qui les filtrent pour les mettre en accord avec elles-mêmes avant de lui parvenir. »
99 : « Il est des moments où tout nous fatigue, même ce qui devrait nous reposer. Ce qui nous fatigue parce que c’est fatigant ; et ce qui devrait nous reposer parce que la seule idée de l’obtenir nous fatigue. Il y a des accablements de l’âme qui se situent plus bas que toute angoisse et toute douleur ; et seuls les ignorent, à mon sens, ceux qui se dérobent aux angoisses et aux douleurs humaines, et qui déploient assez de diplomatie envers eux-mêmes pour esquiver jusqu’à l’ennui. Ainsi diminués, ainsi cuirassés contre le monde, on ne peut s’étonner qu’en de certains moments, où ils prennent conscience d’eux-mêmes, ils sentent d’un seul coup tout le poids de cette cuirasse, et que la vie soit alors pour eux une angoisse à l’envers, une douleur perdue.
Il y a infiniment plus de sommeil en moi que je ne peux en contenir. Et je ne veux rien, ne préfère rien, et ne dois échapper à rien non plus. »
100 : « Je vis toujours au présent. L’avenir, je ne le connais pas. Le passé, je ne l’ai plus. L’un me pèse comme la possibilité de tout, l’autre comme la réalité de rien. Je n’ai ni espoirs ni regrets. »
A méditer par les philosophes qui glosent à perte de vue et à longueur de livres sur le passage du temps.




Comment la philosophie peut aider à vivre


À propos du livre d’André Comte-Sponville, L’inconsolable et autres impromptus Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur. Le meilleur des mondes n’est pas un monde où l’on obtient ce que l’on désire, mais un monde où l’on désire quelque chose. La lecture des philosophes m’a souvent aidé à vivre. L’un d’eux en particulier, André Comte-Sponville, philosophe en activité (pour l’anecdote, il a juste un an de moins que moi) dont j’apprécie les idées et le style limpide et efficace, qui se décrit comme un grand mélancolique mais qui parle si bien de ce qu’il avoue ne pas vraiment connaître de première main, la joie de vivre. C’est le titre qu’il donne au deuxième de ses impromptus dans son dernier ouvrage, paru début 2018, L’inconsolable et autres impromptus, en référence revendiquée aux Impromptus de Schubert (qui n’est pas le seul compositeur à avoir écrit des impromptus, mais les siens sont tout simplement sublimes). Dans ce chapitre, La joie de vivre, il explique très bien les différences qu’il y a entre le bonheur, la gaîté, la joie, et ce qu’il appelle la joie de vivre, qui me rappelle la fin de la si belle chanson de Barbara, Le mal de vivre, dans laquelle la joie de vivre succède au mal de vivre (« Et sans prévenir ça arrive, ça vient de loin, ça s’est promené de rive en rive, le rire en coin… »). Il cite évidemment deux de ses auteurs de chevet, Montaigne et Spinoza, et également un très beau texte du philosophe Alain, paru en 1906, dont je vous livre quelques extraits choisis pour illustrer mon propos : « La vie est bonne par elle-même […] On n’est pas heureux par voyage, richesse, succès, plaisir. On est heureux parce qu’on est heureux. Le bonheur, c’est la saveur même de la vie. Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur […] Exister est bon […] Agir est une joie. Percevoir est une joie, et c’est la même […] Vivre, c’est vouloir vivre. Toute vie est un chant d’allégresse ». Et André Comte-Sponville d’ajouter : « J’ai toujours envié Alain d’avoir écrit cela. Non seulement pour la beauté de sa prose, qui est en effet enviable, mais aussi et surtout pour ce qu’il y exprime de lui-même. Comme il faut être doué pour la vie, pour pouvoir écrire une telle page ! » Comte-Sponville le mélancolique peu doué pour le bonheur se déclare incapable, non pas d’écrire une aussi belle page (sa prose n’a rien à envier à celle d’Alain), mais de penser ainsi. Quant à moi, qui adhère totalement aux propos d’Alain, je serais bien entendu incapable d’écrire un aussi beau texte. Dans le chapitre suivant, consacré à « L’ennui à l’école », je trouve cette belle pensée : « Le bonheur n’est pas dans l’avoir, ni même dans l’être ; il est dans l’agir. » Et quand l’action devient difficile, voire impossible, par exemple du fait de l’âge, l’ennui s’installe. Mais le bonheur est-il encore possible sans l’action ? Saint Augustin a écrit une phrase souvent citée, notamment par Frédéric Lenoir (« spécialiste » du bonheur) qui me semble s’appliquer parfaitement au bonheur conjugal durable (eh oui, cela existe bel et bien, et j’ai la chance d’en savoir quelque chose et de l’expérimenter au quotidien !) : « Le bonheur, c’est de continuer à désirer ce que l’on possède déjà. ». Dans ces conditions, le bonheur conjugal reste-t-il possible quand l’un des membres d’un couple heureux disparaît, et que celui qui reste ne possède plus ce qui le rendait heureux à force de persévérer à le désirer ? Tout cela a été magnifiquement mis en paroles et en musique par Jacques Brel dans sa sublime Chanson des vieux amants : « Oh mon amour, mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour, de l’aube claire jusqu’à la fin du jour, je t’aime encore, tu sais, je t’aime… ». Le grand Jacques parlait tellement bien de ce qu’il n’a pas vraiment connu, lui qui est mort beaucoup trop jeune pour avoir été un « vieil amant ». J’invite ceux de mes lecteurs qui ne le connaissent pas à découvrir ce chef d’œuvre, ou à l’écouter de nouveau s’ils le connaissent déjà. Et, pour conclure, quelques mots sur un philosophe mort début 2018, Clément Rosset, dont deux des thèmes essentiels sont précisément le désir et la joie, par où il rejoint Alain mais aussi Spinoza. Un dossier lui est consacré par la revue Philosophie magazine (N°119 de mai 2018), dans lequel on peut lire les phrases suivantes : « L’extinction du désir (qui caractérise la dépression, selon Clément Rosset, qui parle d’expérience) n’est rien d’autre que le malheur absolu. Inversement, le fait de désirer est un symptôme de santé miraculeuse. Le meilleur des mondes n’est pas un monde où l’on obtient ce que l’on désire, mais un monde où l’on désire quelque chose. C’est pourquoi le réel (concept central de la philosophie de Clément Rosset) ne fait pas obstacle au désir. Le désir est plutôt l’attitude la plus saine qui soit par rapport au réel. »





 
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© Christian Thomsen