Écrit à quatre mains


Depuis que j’ai découvert Irvin Yalom, il y a une quinzaine d’années, je lis systématiquement tous ses livres à leur parution en France, sauf ceux, spécialisés, qu’il destine à ses collègues psychothérapeutes (à l’exception toutefois du Jardin d’Épicure, qui est assez accessible à un lecteur de base comme moi). C’est un ami anesthésiste montpelliérain qui me l’avait fait connaître. Qu’il en soit remercié.

Quelques mots sur cet auteur passionnant me semblent nécessaires avant de parler de son dernier livre, co-écrit avec son épouse Marilyn. Il est aujourd’hui âgé de 90 ans et vit à Palo Alto, en Californie, ville où est implantée l’université privée de Stanford où il fut enseignant (comme les intellectuels français Michel Serres et Raymond Girard) pendant de très nombreuses années (il a été titularisé en 1968). Psychiatre de formation, il est connu des thérapeutes du monde entier pour ses ouvrages qui développent sa théorie de la psychothérapie existentielle. Son livre le plus connu en la matière est tout simplement intitulé Thérapie existentielle. Mais le grand public le connaît au travers de ses nouvelles (La Malédiction du chat hongrois) et surtout de ses romans qui ont tous, à des degrés divers, à voir avec l’univers de la psychothérapie : Et Nietzsche a pleuré ; Mensonges sur le divan ; La Méthode Schopenhauer ; Le Problème Spinoza (je ne cite que les livres que j’ai lus). Tous ces livres sont fascinants par leur exploration de l’âme humaine.

J’ignorais complètement qu’il était marié depuis 65 ans avec Marilyn, une universitaire d’un an sa cadette, qu’il a connue à l’âge de 15 ans. Elle n’est pas très connue en France, mais apparemment assez célèbre aux États-Unis pour ses études historiques sur le féminisme (elle a en particulier écrit un livre sur les femmes remarquables de la Révolution française). Elle est également spécialisée en littérature européenne, notamment anglaise et française, et elle est une grande lectrice de Proust.

La santé d’Irvin Yalom est déclinante, avec des problèmes cardiaques, des troubles de l’équilibre qui rendent sa marche laborieuse, et une mémoire de plus en plus défaillante qui l’oblige à arrêter son activité de psychothérapeute à 88 ans, comme il le raconte dans le livre qui est l’objet de ce billet, et dont je ne vais pas tarder à rendre compte. En effet quand il s’est aperçu qu’il ne reconnaissait pas la psychothérapeute écossaise qui avait traversé l’Atlantique pour le voir une dernière fois en consultation, il a compris qu’il ne pouvait plus rendre service à ses patients. Ce fut pour lui un vrai déchirement, comme une petite mort, tant son métier l’a passionné pendant toutes ces décennies.


Mais c’est surtout la santé de sa tendre épouse Marilyn qui leur pose problème. Les médecins lui ont diagnostiqué un myélome multiple (pour faire simple, une hémopathie maligne qui atteint les os). Elle souffre énormément, non seulement du fait de son cancer, mais aussi des effets secondaires de sa lourde chimiothérapie.

En sortant d’une consultation auprès de son oncologue à laquelle il l’a, comme toujours, accompagnée, elle lui fait une demande surprenante, qui va le déstabiliser en profondeur. Elle se doute que ses jours sont comptés, et aimerait raconter à quatre mains avec Irvin les étapes de la fin de sa vie, jusqu’à son décès. Son idée est que son parcours soit raconté du point de vue des deux protagonistes, chacun étant libre de raconter les choses comme il les ressent. Et le livre est composé de l’alternance de chapitres écrits par Irvin et Marylin, du moins jusqu’à la mort de celle-ci, qui intervient au bout de deux cents pages (le livre en compte trois cents), en novembre 2019. Leur témoignage s’appelle Une question de mort et de vie, qui est la traduction littérale du titre américain (A matter of death and life).

Marilyn est très sereine par rapport à la perspective de sa mort prochaine. Elle estime avoir eu une très belle vie, et ne supporte plus l’état dans lequel la maladie la fait vivre, au point qu’elle envisage, quand le moment des soins palliatifs sera venu, de recourir au suicide médicalement assisté, autorisé en Californie. En revanche Irvin est terrorisé par la perspective de perdre son épouse, pour qui il éprouve depuis toujours un amour et une admiration sans bornes et parfaitement réciproques. Et, paradoxalement, c’est Marilyn qui va le soutenir sur le plan psychologique, et lui faire accepter ce qui leur arrive.


Au fil des chapitres nous assistons à l’aggravation de l’état de santé de Marilyn. La chimiothérapie, très mal tolérée et peu efficace, sera remplacée par une immunothérapie qui sera interrompue quand les examens montreront qu’elle n’infléchit pas le cours de la maladie. Marilyn demandera alors à être placée en soins palliatifs à domicile (les Américains bénéficient comme nous de l’HAD, l’hospitalisation à domicile). Et elle insistera de plus en plus pour bénéficier, le moment venu, de l’assistance médicale au suicide. Comme on l’observe en France, les médecins qui s’occupent d’elle sont très partagés sur ce sujet (je rappelle que le suicide assisté n’est pas autorisé chez nous, mais qu’un agonisant peut bénéficier d’une « sédation profonde et continue » jusqu’à son décès). Son oncologue n’y est pas très favorable, contrairement au médecin des soins palliatifs, qui en a une grande pratique, et qui approuve sa décision, sans savoir si elle y aura recours le moment venu.


Une des choses les plus frappantes dans ce témoignage singulier, c’est la différence de ton entre les deux protagonistes. C’est Irvin qui prend la parole le premier, en avril 2019, pour nous raconter comment et pourquoi on lui a implanté en urgence un pace maker. Au fil de sa narration il n’hésite pas à se montrer sous un jour assez pathétique, déniant la gravité de la maladie de Marilyn, refusant d’admettre qu’elle va mourir prochainement et de comprendre pourquoi elle souhaite que sa fin de vie ne dure pas trop longtemps. Lui qui a passé toute sa vie professionnelle à aider des patients à faire le deuil d’un proche se montre complètement dépassé par ce qui lui arrive. Et, dans l’ensemble, Irvin parle certes beaucoup de la maladie de Marilyn, mais aussi de lui, et de sa déchéance physique et cognitive. Il évoque avec une parfaite lucidité ses pertes de mémoire, qui lui rendent difficile jusqu’au simple fait de regarder un film. Comment fera-t-il quand sa femme ne sera plus à ses côtés ?

Marilyn, au contraire, est d’une très grande dignité. Comme elle l’écrit, elle espère « accepter mon destin avec élégance ». Elle ne décrit pratiquement jamais ses souffrances, et, quand elle en parle, c’est pour faire comprendre à Irvin que, s’il souffrait autant qu’elle, il admettrait qu’elle n’ait pas envie que son calvaire s’éternise. Elle aime rapporter toutes les marques d’affection et d’estime qu’elle reçoit de la part de sa famille, de ses amies et de ses collègues. Et le lecteur partage sa légitime fierté d’avoir eu une vie si bien remplie.


Une scène est assez typique de cette différence d’approche. Quand l’oncologue lui explique qu’il n’y a plus de traitement envisageable, Marilyn a une réaction tout à fait habituelle en la matière : elle lui demande combien il lui reste approximativement de temps à vivre. La spécialiste répond qu’elle n’est sûre de rien, mais qu’un délai d’environ deux mois lui semble probable. Marilyn est désagréablement surprise par la brièveté de ce sursis, qui lui laisse peu de temps pour dire adieu à tous ceux qui comptent pour elle, mais l’accepte sans état d’âme. Au contraire Irvin est effondré par cette annonce ; jamais il n’avait envisagé que la fin pourrait être aussi proche. Que va-t-il devenir ?


Les lecteurs français seront sûrement émus de lire le chapitre que Marilyn consacre à sa chère bibliothèque française. C’est le dernier chapitre qu’elle aura écrit avant de mourir. Alors qu’elle a donné la plupart de ses livres à une collègue, pour qu’ils soient mis à la disposition des étudiants de Stanford, elle n’a pas pu se séparer de son exemplaire de Cyrano de Bergerac, dédicacé par sa professeure de français au collège, en 1950, ni de la nouvelle traduction du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir réalisée par deux de ses amies. Quand Irvin, qui n’avait pas été prévenu, découvre les bibliothèques de sa femme vidées de leur contenu, il reconnaît que lui-même serait totalement incapable de se dépouiller de ses quelque mille cinq cents volumes de son vivant.


Marilyn dit, non sans humour, qu’elle aurait aimé vivre jusqu’à la destitution de Donald Trump, qui, on le sait, n’arrivera jamais. Comme je la comprends !

Tous deux avaient espéré que Marilyn vivrait jusqu’à Thanksgiving (le quatrième jeudi de novembre), pour passer cette importante fête en famille, mais ce ne sera pas le cas. Comme elle l’a souhaité, leurs quatre enfants seront présents quand elle demandera à avaler le cocktail mortel préparé par le médecin qui l’accompagne depuis qu’elle est en soins palliatifs. La loi californienne exige que le mourant soit suffisamment conscient pour absorber lui-même le mélange de médicaments, qui ne peut légalement pas être administré par injection. Irvin pose ses lèvres sur la joue déjà froide de sa femme. « Ce baiser glacial me hantera jusqu’à la fin de mes jours ».


Les pages qui suivent sont consacrées aux éloges funèbres prononcés aux funérailles de Marilyn. Son plus jeune fils, Ben, dit en particulier ceci : « Ma mère avait une façon bien à elle de voir le monde, une façon très influencée par le temps qu’elle avait passé en France. La façon ou la manière correcte de faire les choses, disait-elle en français. » Qui aurait cru qu’une certaine conception française de la façon de bien se comporter dans la vie pourrait influencer une famille californienne aisée !


Les cent dernières pages du livre commun sont consacrées à la vie d’Irvin sans Marilyn. Il se dit « stupéfait de s’en sortir si bien », alors qu’il a aimé passionnément cette femme qui n’est plus là, et qu’il n’imaginait pas, un mois plus tôt, pouvoir vivre sans elle. Mais il est aidé par les corrections de la dernière édition de son manuel de thérapie de groupe, qui l’occupent beaucoup. Aidé également par « son caractère introverti, qui atténue sa solitude ». Comme ils ont toujours vécu ensemble depuis leur jeunesse, il va devoir « apprendre à vivre seul comme un adulte indépendant ».


Après trois mois de tristesse infinie quand il pense à Marilyn, dont il oublie régulièrement qu’elle n’est plus là, et de procrastination pour toutes les tâches à accomplir, qu’il sous-traite à ses enfants, Irvin commence à refaire surface, et à revoir du monde. Il arrive même à regarder la photo de Marilyn qui est dans le salon, tournée contre le mur car sa vue lui faisait trop mal jusque-là. L’envie lui prend de relire ses romans, qu’il avait en grande partie oubliés. Et cette lecture lui fait du bien, l’aide à faire son deuil.

Le livre se termine quatre mois après la mort de Marilyn, par une longue lettre qu’Irvin lui écrit. Il lui raconte les débuts de la pandémie de Covid-19, et le premier confinement, qui a touché une grande partie de la planète, en particulier la France qu’elle aimait tant. Elle a réussi à suivre le conseil de Nietzsche, partir au bon moment.


Quant à moi, je sais que je vais relire les romans de mon cher Irvin Yalom dans les mois qui viennent. Je me l’étais promis depuis longtemps, persuadé qu’il n’écrirait plus de livre, du fait de son grand âge. Il a fallu que Marilyn l’y contraigne pour que ce magnifique et bouleversant livre voie le jour.

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