Éthique conséquentialiste ou déontologique ?

Le N°149 de Philosophie magazine (mai 2021) est consacré à la notion d’utilité. Pour en débattre, la revue a organisé un dialogue passionnant entre deux stars mondiales de l’éthique contemporaine anglophone, Michaël Sandel et Peter Singer.

Belle performance de la part de la rédaction de la revue !

Mickaël Sandel

Michaël Sandel est l’un des plus connus des philosophes politiques américains vivants. Professeur à Harvard, il a publié notamment Justice, What’s The Right Thing to Do ? (2016), qui reprend son célèbre cours filmé, disponible en ligne, Justice.

Ses autres livres sont des succès d’édition : Ce que l’argent ne saurait acheter (2014), et La tyrannie du mérite, qui vient de paraître, en 2021. Pour lui, la morale est fondée sur un socle de valeurs qui échappent à la logique du marché.


Peter Singer

Peter Singer, philosophe australien, est professeur à Melbourne et à Princeton. Il est mondialement connu pour son engagement en faveur de la cause animale, formulé dans le best-seller La Libération animale (1975). Grand défenseur de l’utilitarisme, il développe, dans The Most Good You Can Do (2015), traduit en 2018 (L’Altruisme efficace), un nouveau chemin vers le bien, fondé sur un calcul de l’utilité.

L’utilitarisme, imaginé par le philosophe anglais Jeremy Bentham (1748-1832), puis développé par son disciple John Stuart Mill (1806-1873), juge une action à l’aune de ses conséquences (conséquentialisme vs déontologisme). Si cette action augmente le plaisir du plus grand nombre, ou diminue les souffrances du plus grand nombre, alors elle est jugée bonne, donc conforme à la morale.

Bien entendu Michaël Sandel réfute l’utilité comme seule mesure de la valeur d’une action, et comme « fin ultime et unique de la vie », comme l’affirme son contradicteur. Il se déclare aristotélicien, ce qui veut dire que, selon lui, une vie bonne consiste à apprendre à profiter des bonnes choses, mais aussi à souffrir si c’est nécessaire. Et, d’emblée, je me place du côté de Michaël Sandel, contre Peter Singer, dont les arguments me paraissent à la fois simplistes et rigides.

Les deux contradicteurs utilisent avec brio un certain nombre d’expériences de pensée, tirées des combats de chiens actuels ou de gladiateurs pendant l’Antiquité. Et il est également beaucoup question du mariage homosexuel d’une part, du racisme ou de la peine de mort d’autre part.

Michaël Sandel reproche à l’ « altruisme efficace » défendu par Peter Singer, une « marchandisation de l’altruisme ». Et, pour prouver ce qu’il avance, il propose à son interlocuteur une expérience de pensée touchant une personne fictive proche de lui (une supposée fille en l’occurrence), cette proximité familiale modifiant la perception du problème posé. En substance, il s’agit de savoir ce que Peter Singer conseillerait à sa fille (s’il en avait une) qui viendrait de finir ses études médicales, et qui envisagerait d’aider les habitants d’un pays pauvre en travaillant sur place pour une ONG. Mais un autre choix s’offrirait à elle, celui de gagner beaucoup d’argent dans une clinique de chirurgie esthétique, ce qui lui permettrait de financer le recrutement de médecins par l’ONG choisie. Et, bien entendu, ils ne sont pas d’accord sur le conseil à donner. Michaël Sandel fait le parallèle entre un homme qui payerait un soldat pour aller combattre dans une guerre juste, et un autre qui irait lui-même combattre, cette deuxième option lui paraissant plus méritoire que la première.

Ce qui m’amuse dans cette expérience de pensée, c’est son caractère improbable (comme la plupart d’entre elles en réalité) : il est exceptionnel que les médecins qui choisissent la chirurgie esthétique grassement rémunérée s’impliquent aussi dans la médecine humanitaire, sauf peut-être pour de courtes périodes, histoire de se donner bonne conscience. Ces deux modes d’exercice ne sont donc pas aussi incompatibles qu’il y paraît dans la réalité des parcours médicaux.

Michaël Sandel conclut par ces mots à l’adresse de Peter Singer : « Ce qui importe moralement, pour vous, ce sont les conséquences d’un acte, alors que, pour moi, c’est aussi qui accomplit cet acte ». Il est ici dans le registre de l’éthique dite de la vertu.


Luc de Brabndère

Tout autre chose, encore que cela ait à voir avec la notion d’utilité.

Je relis l’excellent livre que l’essayiste belge Luc de Brabandère a consacré en 2021 à la genèse des fake news, Petite philosophie des arguments fallacieux. L’auteur termine par un « envoi » que je résume ainsi : Un homme alla trouver Socrate pour lui dire « Socrate, il faut que je te dise comment ton ami s’est conduit. » Socrate lui répondit : « As-tu songé à passer ce que tu as à me dire au travers des trois tamis ? » L’homme ne comprend pas ce que Socrate veut dire. Explication de ce dernier : le premier tamis est celui de la vérité ; le deuxième celui de la bonté ; le dernier celui de l’utilité. L’homme, à chaque fois, dût convenir qu’il ne l’avait pas fait. Socrate conclut dans un sourire : « Si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et, quant à toi, je te conseille de l’oublier… » Cette parole me semble à méditer par ces temps de désinformation généralisée et de harcèlement médiatique.

On ne peut qu’acquiescer à ces propos de Socrate, à l’exception peut-être du tamis de la bonté. Car, si on l’utilise systématiquement, alors il devient impossible de critiquer quiconque, puisque la critique n’est pas jamais bonne à entendre, même si elle peut s’avérer bénéfique, donc utile.


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