top of page

André Comte-Sponville et les spiritualités

  • Photo du rédacteur: Christian Thomsen
    Christian Thomsen
  • 30 juil.
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 31 juil.


André Comte-Sponville a eu la gentillesse de me confier cette photo.
André Comte-Sponville a eu la gentillesse de me confier cette photo.

Le philosophe André Comte-Sponville a beaucoup écrit sur la question de la spiritualité, notamment une « étude éthique », L’esprit de l’athéisme – Introduction à une spiritualité sans Dieu (2006). Son dernier ouvrage, L’opportunité de vivre, publié en 2025, contient également une « étude » (c’est, en référence à Chopin, le nom qu’il donne à des textes plus élaborés que ceux qu’il appelle « propos » (comme le philosophe Alain) ou « impromptus » (par amour pour Schubert), intitulée Spiritualités. Le numéro 200 de Philosophie magazine, qui célèbre ses 20 ans d’existence, classe L’opportunité de vivre comme le livre de philosophie le plus marquant de l’année 2025.


Sur le plan personnel l’auteur a raconté à plusieurs reprises son parcours spirituel : parti d’une foi catholique sincère pendant son enfance et son adolescence, il s’en est totalement détourné vers l’âge de 18 ans pour adopter « religion marxiste » (le marxisme présente en effet toutes les caractéristiques d’une religion, mais laïque, ou « séculière », pour le dire comme Raymond Aron ; seuls les communistes refusent cette évidence), qu’il a assez rapidement quittée pour un athéisme marqué au coin de la spiritualité, notamment orientale (De l’autre côté du désespoir. Introduction à la pensée de Svâmi Prajnânpad). Il a raconté (une première fois dans L’esprit de l’athéisme, une seconde fois dans le numéro 201 de Philosophie magazine, consacré en grande partie au « sentiment océanique ») avoir fait, de manière unique et inoubliable, l’expérience mystique de ce sentiment océanique, expression que Freud a reprise de Romain Rolland, avec qui il correspondait.

On remarquera que quand un individu perd la foi, il devient athée, alors que celui qui ne l’a jamais eue se déclare plus volontiers agnostique qu’athée. Pour être certain que Dieu n’existe pas, il faut sans doute avoir été préalablement convaincu du contraire (ce qui est le cas de Michel Onfray, athée militant après avoir été catholique pratiquant pendant son enfance). Un être aussi anxieux que Comte-Sponville ne peut pas vivre, semble-t-il, sans le soutien d’une certaine forme de spiritualité. L’agnosticisme convient probablement mieux aux personnes dépourvues d’anxiété foncière.

Notre philosophe, pétri de culture catholique, est donc parfaitement qualifié pour nous aider à comprendre ce que sont les religions et les spiritualités, et ce qui les différencie. En effet, « toute spiritualité n’est pas religieuse ». Pour ne pas trahir sa pensée, je suivrai à la lettre le texte de cette étude, intitulée Spiritualités.

Selon Comte-Sponville, « lorsqu’on parle de ‘spiritualité’, de nos jours et en français, c’est le plus souvent pour désigner une partie somme toute restreinte  – quoi qu’ouverte sur l’illimité – de notre vie intérieure : celle qui a rapport avec l’absolu, l’infini ou l’éternité, que ceux-ci soient conçus comme transcendants et personnels (on parle alors de divinités ou de Dieu) ou bien comme immanents et impersonnels (auquel cas on parlera plutôt de l’être, de la nature ou du devenir), avec tous les degrés intermédiaires, entre ces deux pôles, qu’on peut imaginer ou rencontrer. C’est ce qui distingue la spiritualité de la religion, au sens restreint et occidental du terme (comme croyance en un ou plusieurs dieux), aussi bien qu’en son sens large et ethnographique (où l’on peut appeler ‘religion’ tout ce qui concerne le sacré, le surnaturel ou les rites qui y rendent). Il y a des spiritualités sans Dieu et sans sacré, donc des spiritualités non religieuses. »

L’auteur poursuit : « Toute religion relève, au moins pour une part (car elle peut inclure aussi une morale, une politique une ecclésiologie), de la spiritualité : c’est le cas de l’hindouisme, du judaïsme, du christianisme, de l’islam. Mais toute spiritualité n’est pas forcément religieuse : le bouddhisme ou le taoïsme, qui ne vénèrent aucun dieu et ne laissent guère de place au sacré (du moins dans leur forme pure ou primitive) n’en sont pas moins d’incontestables et très hautes spiritualités – au même titre d’ailleurs, en Occident, que l’épicurisme ou le stoïcisme, qu’on considère à juste titre comme des philosophies bien plus (quoi qu’elle ne fussent pas athées) que comme des religions. » Rappelons que, pour Épicure comme pour son disciple romain tardif Lucrèce, il y a des dieux, mais qui ne s’occupent nullement des affaires humaines.

Comte-Sponville pose ensuite la question essentielle : « Pourquoi la religion ? »

Pour la plupart des religions, notamment pour les trois monothéismes, c’est Dieu qui a créé le Monde et l’Homme, celui-ci à Son image. Et, ce faisant, Il leur a donné leur religion, pour pouvoir honorer leur Créateur. On parle de « religion révélée ». Mais si l’on se place dans une perspective athée ou même simplement agnostique, force est de constater que toutes les civilisations ont une forme de croyance religieuse, qui semble bien être un besoin fondamental de l’Homme.

« On ne connaît pas de société sans sacré, sans rites, sans mythes, sans croyances en certaines puissances invisibles ou surnaturelles. » La question devient donc : Pourquoi les hommes ont-ils autant besoin des religions ? À quelle nécessité universelle les religions répondent-elles ?


Nathalie Heinich. Photo récupérée sur sa fiche wikipedia
Nathalie Heinich. Photo récupérée sur sa fiche wikipedia

Avant de tenter de répondre à ces deux questions, écoutons la voix divergente de la sociologue Nathalie Heinich, élève de Pierre Bourdieu puis disciple de Norbert Elias, exprimée toujours dans ce numéro anniversaire de Philosophie magazine, dans lequel elle est interrogée par Ariane Nicolas à propos de son dernier livre, intitulé, de manière assez provocante, La religion n’existe pas ! Ce qu’elle veut dire par là, ce que « la » religion n’existe pas en tant que réalité objective. « Il n’existe que des religions, descriptibles et analysables, qui se déclinent selon des pratiques variées répondant à des fonctions différentes, qui peuvent s’exercer dans des contextes non religieux. »

Pour illustrer son propos, notre sociologue prend l’exemple des pèlerinages. Les gens qui venaient se recueillir en foule sur la tombe de Van Gogh à l’occasion du centième anniversaire de sa mort effectuaient, selon elle, un vrai pèlerinage, de nature non religieuse. Nathalie Heinich en déduit qu’il existe une « fonction pèlerinage », dont les pèlerinages religieux ne seraient qu’un des aspects. L’interview se termine sur le constat de l’augmentation des phénomènes d’adhésion publique à des configurations religieuses, ce que d’aucuns appellent le « retour du religieux » , qu’il s’agisse de l’islam radical, de certaines franges du catholicisme (cf. J. D. Vance), ou encore de l’évangélisme protestant (cf. la frange « MAGA » de l’électorat de Trump). Face à cette menace de croyance religieuse fanatisée, Nathalie Heinich conclut par ces mots, auxquels je souscris totalement : « Il me paraît bon de rappeler que l’on peut très bien vivre sans croire, et que l’on peut aussi croire sans que cette croyance soit religieuse. »

La réponse aux deux questions citée plus haut se trouvera dans un article publié ultérieurement.

Posts récents

Voir tout

Commentaires


bottom of page