Confinés volontaires (2)

Mis à jour : juin 11

Les Dubreuil sont donc arrivés à Angoulême le lundi 16 mars dans la soirée, dans une maison prête à les accueillir. Leur dernier séjour ne remonte en effet qu’à quinze jours. Le mardi 17 au matin, ils sont allés faire des courses avant que le confinement ne commence réellement, à midi, et surtout avant que les habitants de la ville et des environs ne se ruent dans les magasins pour faire, comme d’habitude en pareilles circonstances et de manière totalement irrationnelle, des stocks de tout et de n’importe quoi, notamment de papier toilette. Les Dubreuil ne craignent pas la pénurie alimentaire, mais ont acheté de quoi tenir suffisamment longtemps pour n’avoir à faire les courses alimentaires qu’une fois par semaine.

Jacques et Astrid ont toujours été passionnés par l’actualité et la politique, et ont prévu de se renseigner assidûment sur l’évolution de la situation sanitaire et économique, certes pas de manière exhaustive, mais sérieuse tout de même, en suivant les JT du service public, certaines chaînes d’info en continu, les journaux en ligne auxquels ils sont abonnés. Et ils apprécient beaucoup les émissions de la 5, notamment C dans l’air, du lundi au samedi, et C à vous juste après, du lundi au vendredi. Le samedi, C l’hebdo prend le relais, avec l’excellent Ali Baddou. Ils le savent, ils vont « bouffer » du Covid-19 pendant des semaines.

Comme Jacques a décidé de tenir son Journal du temps de l’épidémie (titre choisi sur le modèle du Journal de l’année de la peste, publié il y a 300 ans par Daniel Defoe), il prend beaucoup de notes et passe tous les jours au moins une bonne heure à les mettre au propre, ce qui lui procure un réel plaisir d’écriture. De plus la revue Philosophie magazine, à laquelle il est abonné depuis son premier numéro, a eu l’excellente idée de publier quotidiennement, grâce à ses collaborateurs en télétravail, une newsletter qu’ils ont judicieusement intitulée, en référence sartrienne assumée, les Carnets de la drôle de guerre. Il les lit quotidiennement avec grand intérêt, et en recopie des extraits dans son Journal. Ces Carnets l’aideront beaucoup à réfléchir au sens de toute cette période totalement inédite, réflexions qu’il partagera avec sa femme et ses enfants.

Pendant toute cette période Jacques va recevoir par mail, comme tous les médecins de France, des informations diffusées par des organismes officiels, comme la Direction générale de la santé, la DGS dirigée par le Pr Jérôme Salomon, très présent dans les médias, Santé publique France (présidée par la très discrète Marie-Caroline Bonnet-Galzy), le Conseil de l’Ordre (CNOM et CDOM, le N pour le National et le D pour le Départemental, celui de Paris puisque c’est au tableau de Paris qu’il est inscrit en tant que médecin). Ces informations ont l’avantage d’être officielles, ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’elles soient exactes,puisque beaucoup d’inconnues existent et subsisteront longtemps sur ce nouveau virus, le SARS-CoV-2 et cette nouvelle maladie, le Covid-19, que certains proposeront de mettre au féminin, la Covid-19, puisque cet acronyme anglais est le nom d’une maladie. Le parfait exemple de ces vérités fluctuantes qui évolueront au fil des semaines est représenté par le port du masque, au sujet duquel les Français entendront tout et son contraire, alors que la réalité est très simple : en l’absence d’étude clinique, personne ne sait vraiment si le masque est utile pour se protéger soi-même ; en revanche, il est assez intuitif de penser que le masque protège les gens qui passent à portée de postillons. Par ailleurs l’exécutif ne reconnaîtra jamais que les consignes officielles étaient dictées par la pénurie initiale, au point que certains n’hésiteront pas à parler de « mensonges d’état ».

Mais du moins Jacques est sûr que ces organismes ne diffusent pas de fake news.

Le télétravail se met en place pour chacun des membres de la famille. Paul et Mélanie suivent leurs cours en enseignement à distance, grâce à leurs professeurs qui, dans l’ensemble, jouent plutôt bien le jeu. Les parents se posent la question de savoir comment ils doivent surveiller tout cela. Jacques considère que, dans la mesure où ce sont de bons élèves, il faut leur faire confiance et ne pas trop s’en mêler, comme en temps normal. Astrid, au contraire, pense que tout cela est nouveau pour eux, et qu’il faut s’assurer que leurs enfants travaillent dans de bonnes conditions, et surtout avec tout le sérieux nécessaire, sans se laisser distraire, par exemple par les jeux vidéo dont ils raffolent. Et puis elle a toujours pensé qu’il est indispensable de suivre de près la scolarité des enfants, même quand tout se passe bien, pour qu’ils n’aient pas l’impression que leurs parents se désintéressent de leur parcours scolaire. Cette divergence de point de vue est un sujet récurrent de dispute entre eux. Astrid a toujours pensé que Jacques n’en fait pas assez, et lui qu’elle en fait trop. Mais en fait ils n’ont jamais vraiment demandé aux enfants quels étaient leurs souhaits en la matière. Peut-être que leurs enfants ont chacun leur vision du problème, qui les surprendrait probablement. Qui sait ?

Pour Astrid, le télétravail se passe très bien, d’autant qu’elle est déjà habituée aux visioconférences, fréquentes en temps normal dans son boulot. Elle se fera assez vite la réflexion qu’elle est plus efficace en télétravail, car elle n’est pas dérangée par les sollicitations incessantes qui sont le quotidien de son travail au cabinet. Mais quand même, la présence physique de ses collègues lui manque depuis le début, et ce manque se fera de plus en plus sentir au fil des semaines. Elle s’est par ailleurs posée la question de savoir comment s’habiller et se maquiller pour le télétravail. Elle a opté pour une solution mixte : dans la mesure où ses interlocuteurs ne verront que le haut de son corps, et principalement son visage, elle a choisi de se présenter comme d’habitude pour le haut, et en tenue décontractée pour le bas, n’hésitant pas à garder ses pantoufles. Mais elle constatera vite que beaucoup de ses collègues, hommes ou femmes, feront de moins en moins d’efforts vestimentaires au fur et à mesure de l’avancée du confinement, sans parler des coiffures de plus en plus déstructurées du fait de l’absence de coiffeur.

Pour Jacques, c’est un peu différent. Comme il s’est organisé pour que ses patients aient l’impression qu’il est physiquement présent avec eux, il a décidé de s’habiller comme il l’a toujours fait au travail, c’est-à-dire dans un style décontracté chic, toujours impeccable des pieds à la tête.

La première semaine il y aura quelques couacs. Certains patients n’ont pas adhéré au principe de la téléconsultation, d’autres n’ont pas osé sortir pour aller voir leur psy, même avec une attestation en bonne et due forme, estimant qu’il ne s’agissait pas là d’un motif valable de sortie du domicile. Mais Marlène va vite remettre tout cela en ordre, et, à partir de la deuxième semaine, il n’y aura pratiquement plus de problèmes. Sur le plan technique, tout ce que Jacques a mis en place fonctionne parfaitement.

Les loisirs ont nécessité une organisation assez stricte. Pour le sport, ce sera à chacun son tour de descendre à la cave, spécialement aménagée pour l’activité physique avec un tapis de marche, un vélo statique et des tapis pour la gymnastique, un par personne. Un espace pour s’entraîner au golf avait même déjà été aménagé, car ils pratiquent tous les quatre ce sport idéal pour une activité familiale, les enfants depuis leur plus jeune âge.

Par ailleurs ils jouent tous d’un instrument à cordes : le violon pour Mélanie, le violoncelle pour Paul, et le piano pour les parents. Le piano est installé dans la bibliothèque, la pièce où Jacques travaille. Astrid devra donc attendre qu’il ait terminé ses consultations pour s’exercer au piano. Les enfants travailleront leur instrument chacun dans sa chambre. Et, tant que durera le confinement, il a été décidé d’un commun accord qu’ils ne joueraient pas ensemble en musique de chambre, comme ils ont l’habitude de le faire, et qu’ils respecteraient la distanciation physique pour écouter de la musique. Astrid aime beaucoup la télévision, Jacques la lecture, et les enfants sont sur leurs portables, seuls ou en communication avec leurs copains. Ils ont donc chacun leur pièce de prédilection, le salon pour elle, la bibliothèque pour lui, et leur chambre pour les deux adolescents. Ils ne se rencontrent que pour les repas, pris en commun, et éventuellement le soir s’ils ont choisi de regarder le même programme de télévision, ce qui n’arrive pas très souvent. Et, autant que faire se peut, ils trouvent quotidiennement un moment pour discuter ensemble de la situation, et de la façon dont chacun la vit. Globalement cette première semaine s’est plutôt bien passée pour chacun des membres de la famille. Mais ce n’est que le début du confinement.


Extraits du Journal du temps de l’épidémie de Jacques Dubreuil.

J’ai choisi de vous donner quelques extraits de ce Journal, uniquement consacrés à la maladie et à ses conséquences (j’ai exclu toute note personnelle), assortis parfois de commentaires rétrospectifs. Pour les différencier, les extraits du Journal sont placés entre guillemets, et pas mes commentaires. Les extraits cités tels quels sont en italique.

Mardi 17 mars

« Une bonne partie des citadins, du moins ceux qui en avaient la possibilité, a fui les villes, pour se réfugier à la campagne, en prenant les trains d’assaut tant qu’il était encore possible de circuler. Certains évoquent l’exode de 1940. Ceux qui l’ont vécu jugeront probablement cette comparaison un peu excessive. »

Le soir ils regardent en famille l’interview du Premier ministre, Édouard Philippe, en visioconférence. « L’exercice est nouveau. Il est mené par la présentatrice du JT de France 2, Anne-Sophie Lapix. Ce premier essai est un échec : les questions sont mal posées, et les réponses trop longues. Ce sera mieux la prochaine fois. Il est question de la polémique lancée à grands fracas par Agnès Buzyn, ministre de la Santé démissionnaire, qui explique avec beaucoup de mauvaise foi qu’elle avait prévenu le Président depuis longtemps de la gravité potentielle de cette épidémie si elle arrivait en France. Elle qualifie les élections municipales de mascarade, ce qui s’explique probablement par son mauvais score à Paris, où elle était candidate. » Elle regrettera plus tard cette expression.

Mercredi 18 mars 

Il est beaucoup question de la polémique soulevée par les propos d’Agnès Buzyn, et, sur les réseaux sociaux, de la piètre prestation d’Anne-Sophie Lapix.

Jeudi 19 mars 

« Plus de 4000 personnes ont été verbalisées à hauteur de 135 € pour non présentation de l’attestation dérogatoire de déplacement, pourtant obligatoire. » Jacques apprendra par la suite que peu de pays ont dû recourir à ce type d’attestation. Aux États-Unis, elle serait totalement impensable. En France, il a fallu actionner la peur du virus et la peur du gendarme pour que le confinement soit respecté, et il le sera plutôt bien. Dans d’autres pays, le sens civique suffira.

Une psychanalyste « donne un conseil que je trouve très intéressant pour tous ceux qui télé-travaillent, mais dont je doute fort qu’il sera suivi d’effet : s’habiller comme si on allait au travail, et réserver la tenue décontractée pour les moments de loisirs. En poussant cette logique jusqu’au bout, les écoliers astreints à l’uniforme (ils sont rares en France) pourraient le porter pour faire leurs devoirs. »

Les Dubreuil n’ont pas eu besoin d’une psychanalyste pour agir à peu près de la sorte.

« Nos voisins anglais (chez qui le port de l’uniforme à l’école est une tradition) commencent à être soumis aux mêmes mesures que le reste des Européens. Boris Johnson rentre donc dans le rang. Fin (provisoire) de l’exception britannique. En tout cas, on n’entend plus du tout parler du Brexit. Bonne ou mauvaise nouvelle ? »

« On commence à entendre parler d’état d’urgence sanitaire, ce qui me rappelle l’état d’urgence décrété pendant la période des attentats de 2015. »


« Un reportage sur l’hôpital de Bergame montre ce qu’est réellement la médecine de catastrophe.(…) Dans le cas de l’épidémie, le tri commence à se faire, dans certains endroits particulièrement impactés, entre les malades que l’on va pouvoir traiter et ceux que l’on va devoir abandonner à une mort certaine, faute de pouvoir leur faire bénéficier d’une assistance respiratoire. C’est déjà ce qui se passe en Italie, semble-t-il. Et il y a tout lieu de croire que les Français auront eu tort de se moquer des Italiens et de leur prétendu incurie, car cette médecine de catastrophe, ou de guerre, comme on veut, commence à poindre le bout du nez dans certains hôpitaux français, notamment à Mulhouse. »

« Tout le monde se plaint  du manque de tests diagnostiques et surtout de masques. Une infirmière libérale indique que les vitres des voitures des soignants libéraux sont brisées pour voler les masques et le matériel qu’elles contiennent. De nombreux vols de masques sont signalés partout en France. Le ministre de la Santé annonce une livraison de 30 millions de masques, dont certains en provenance de Chine. » Jacques constatera au fil des semaines que cette pénurie aura été le principal problème sanitaire rencontré en France.

« En fin de JT, une vidéo « virale » qui est le prototype même de la rumeur complotiste consternante. Elle a été vue plusieurs millions de fois, ce qui me fait frémir d’effroi. (…) Voici les faits. Cet abruti, car je ne vois pas d’autre qualificatif plus approprié, prétend détenir la preuve que le coronavirus a été inventé par l’Institut Pasteur en 2003. Il brandit en vociférant de haine un brevet daté de 2003, où l’on voit effectivement écrit, à la rubrique « inventeur », le nom de ce vénérable institut, et la date de 2003. Et il s’étonne que l’on parle d’un nouveau virus, puisque celui-ci a été     « inventé » en 2003. Si cet abruti avait pris ne serait-ce que quelques minutes pour vérifier ses sources, il aurait compris deux choses essentielles. La première, c’est que le coronavirus de 2003, le SARS-CoV-1, n’est pas celui de 2020, le SARS-Cov-2, même si tous les deux sont responsables d’une pneumonie pouvant mener au décès par détresse respiratoire, autrement dit un SRAS (SARS en anglais). La seconde, c’est qu’en matière de brevet, le mot « inventeur » signifie en fait « découvreur », tout comme la personne qui découvre un trésor caché ou une grotte préhistorique en est officiellement l’inventeur. L’Institut Pasteur a donc déposé en 2003, et en toute légitimité, un brevet pour une découverte concernant le virus du SRAS qui faisait rage en Extrême-Orient à cette époque. Il ne l’a évidemment pas fabriqué de toutes pièces »

Vendredi 20 mars 

Le matin, Jacques écrit ceci : « Pas grand-chose de neuf à l’écoute des informations. Devant l’indiscipline de certains Français vis-à-vis du confinement, il est fortement question d’un durcissement des mesures. J’entends même parler de couvre-feu. Les prochaines heures seront déterminantes. »

Et le soir : « Les mesures de confinement n’ont pas, pour l’instant, été renforcées. Mais les contrôles seront plus nombreux et plus sévères. Pas de couvre-feu donc, sauf dans quelques villes dont Nice, ville dont le maire, contaminé, l’instaure à partir de 20 heures. Il en profite pour interdire la Promenade des Anglais. »

Jacques apprendra quelques jours plus tard que ce couvre-feu décrété par Christian Estrosi, le maire de Nice lui-même atteint par le Covid-19, a été jugé illégal.

Samedi 21 mars

Jacques commence sa journée avec ces mots : « C’est aujourd’hui le printemps, ce dont personne ne parle. Il y a manifestement d’autres chats à fouetter… Et dehors il fait un vrai temps de printemps, avec un beau et chaud soleil, qui m’incite à sortir les meubles de jardin, comme je l’avais programmé. Accessoirement, c’est aussi le premier week-end de confinement. Combien d’autres suivront ? » En définitive, ce confinement durera huit longues semaines, ponctuées de huit week-ends.

« Sur les chaînes d’informations, il n’y a rien de bien nouveau sur le front de l’épidémie, si ce n’est l’augmentation constante du nombre de cas et de décès, qui atteint des proportions apocalyptiques en Italie, mais pas encore chez nous.

Cependant on nous annonce que cela ne devrait pas tarder, puisque la courbe d’évolution de la maladie en France est parallèle à celle de l’Italie, avec un retard d’une semaine. Une comparaison est faite par un analyste avec la situation allemande, et, comme d’habitude, elle tourne tellement à l’avantage de l’Allemagne que cela en devient agaçant. Les Allemands ont nettement plus de cas déclarés que nous, car ils disposent de beaucoup plus de tests ; mais ils ont nettement moins de morts, peut-être parce que le ratio de lits de réanimation par tête de pipe est supérieur au nôtre, sans parler de celui de l’Italie. Les Allemands disposeraient de trois fois plus de lits de réa par personne que les Italiens. Les Français tiendraient le milieu. Je pense que l’emploi du conditionnel est prudent. » Jacques aura souvent l’occasion d’entendre ces comparaisons peu flatteuses pour nous avec nos voisins allemands.

Ce n’est pas la première fois que Jacques entend parler du Pr Raoult, mais c’est sa première apparition dans son Journal. Il s’agit de la polémique qui court sur l’étude de ce dernier à propos de son utilisation thérapeutique de la chloroquine. Et Jacques n’en finira pas de parler du Pr Raoult, avec ou sans allusion à son « look de biker », auquel tout le monde finira par s’habituer.

Dimanche 22 mars 

Jacques n’a pas noté grand-chose concernant l’actualité de ce premier dimanche de confinement. Après tout, même l’actualité la plus sinistre peut faire un peu relâche le dimanche.

Quant aux Cahiers de la drôle de guerre, ils commencent par un citation de La Peste, de Camus, dont les ventes exploseront dans les semaine suivantes :

« -C’est une idée qui peut faire rire, mais la seule façon de lutter contre la peste, c’est l’honnêteté.

-Qu’est-ce que c’est l’honnêteté ? dit Rambert, d’un air soudain sérieux.

-Je ne sais pas ce qu’elle est en général. Mais dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier. »

C’est ce que feront tous les soignants, et on les considèrera, de manière un peu excessive selon moi, comme des héros, simplement pour avoir continué à faire leur travail, quel qu’en soit le prix à payer. Mais je sais que cette opinion, que j’exprime en ma qualité de médecin, est minoritaire dans l’opinion. Les soignants « sauvent des vies », un point c’est tout.

Voici la liste des intellectuels interrogés par un des membres de la rédaction, avec, pour chacune des contributions, une phrase marquante qui en résume l’esprit.

Carnets N°1

Le premier intellectuel à s’exprimer est le philosophe Marcel Gauchet. Il répond à la question de la dimension politique du Covid-19 :

« Une propagande est en train de nous être infligée sur ce point selon laquelle le modèle politique chinois, autoritaire ou post-totalitaire, serait plus efficace que le nôtre () Or, en réalité, nous devons cette épidémie aux failles intrinsèques du modèle politique chinois et à son opacité. C’est un Tchernobyl sanitaire. »

Carnets N°2


L’intellectuel suivant est le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa, dont les deux concepts-clés sont l’accélération et la résonance. Il est interrogé par Alexandre Lacroix, qui lui demande si l’épidémie de Covid-19 est, selon lui, un grand ralentissement. Réponse de Rosa : « Absolument ! Au contraire d’autres décélérations récentes – la crise financière de 2008 ou l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll qui avait bloqué le trafic aérien en 2010 –, cette fois, ce sont les décideurs institutionnels qui ont décrété le ralentissement, par mesure de précaution. (…) Je n’en reviens toujours pas qu’en une si courte période, sur une telle échelle géographique, autant de processus aient été suspendus. Il y a un ralentissement économique, mais il s’accompagne d’un ralentissement physique que l’on peut presque ressentir. »

Et de fait Jacques aura par la suite bien du mal à comprendre le vent de panique qui s’est emparé de pratiquement tous les pays.


Carnets N°3


C’est au tour du philosophe Julian Baggini de nous expliquer l’attitude choisie dans un premier temps par Boris Johnson de laisser s’installer une immunité collective (l’immunité dite « de troupeau »). Il s’agit là d’une attitude mûrement réfléchie, dictée par la philosophie utilitarisme chère aux Anglo-saxons, et par leur sens du libéralisme. La question posée est la suivante : « La stratégie de Boris Johnson ne va-t-elle pas surtout maximiser le nombre de morts, davantage que le bien-être des Britanniques ? Ou alors s’agit-il de privilégier l’économie du pays et le bien-être matériel plutôt que leur santé ? »

Et la réponse de Baggini : « Je ne dis pas que j’adhère personnellement à l’utilitarisme. Cependant, un utilitariste rigoureux vous répondrait que l’on ne doit pas seulement minimiser le nombre de morts mais se demander combien de gens auront la possibilité de vivre longtemps en bonne santé. En d’autres termes, si les personnes âgées du pays meurent dans l’immédiat mais que tous les jeunes ont développé une immunité contre le Covid-19, le calcul est bon. Par ailleurs, la dimension économique n’est pas forcément liée à la seule cupidité ou au matérialisme le plus étroit : une récession a un coût social et humain, elle entraîne du chômage, une augmentation du nombre de sans-abri, donc des souffrances bien réelles. Cela entre également dans le calcul. »


Baggini explique ensuite en quoi le « libéralisme » est important en Grande-Bretagne, et dicte la conduite de autorités : « Le gouvernement donne des recommandations plutôt qu’il ne prend des mesures coercitives. Il s’en remet donc à la responsabilité individuelle. C’est une différence essentielle par rapport à l’Italie ou à la France, qui ont interdit les réunions publiques, fermé les écoles, puis déclaré le confinement intégral. Nous sommes, au Royaume-Uni, extrêmement méfiants vis-à-vis du paternalisme d’État. Toute intrusion de la puissance publique dans les conduites individuelles est perçue comme une menace sur les libertés fondamentales, comme une dérive autoritaire. Songez au Brexit : ce qui a convaincu les électeurs britanniques de quitter l’Union européenne, c’est que les décisions et les réglementations de Bruxelles étaient perçues comme trop contraignantes. »

Il est clair que, sur ce point comme sur bien d’autres, les Anglais et les Français ont des comportements diamétralement opposés. Et le Brexit s’explique en grande partie par le désir profond qu’ont les Anglais de ne pas se voir imposer quoi que ce soit par Bruxelles.


Mais Jacques constatera rapidement que l’attitude britannique a ses limites, et que Boris Johnson sera obligé de confiner sa population comme le feront aussi la plupart des nations européennes, à l’exception notable de la Suède. En effet, l’immunité collective ne sera jamais atteinte, dans aucun pays. Mais, beaucoup plus tard, on commencera à évoquer une possible immunité croisée.

Carnets N°4


Cette quatrième livraison est consacrée à une interview de la philosophe Claire Marin, qui a traversé, du fait de la maladie, de longues périodes d’hospitalisation, forme extrême de confinement. Elle est interrogée par Michel Eltchaninoff.

Une question porte sur les effets du confinement sur la vie affective. Elle répond ceci : « On se rend compte de ce qu’il y a de superficiel dans nos vies, et quels sont les liens qui comptent ou qui nous manquent. (…)  Il faut aussi penser aux personnes dépressives ou solitaires, et qui se sentent abandonnées. Cela va être terrible pour elles. »

Autre question, sur l’état dans lequel nous serons en sortie de confinement.

Réponse, qui semble essentielle à Jacques : « La plupart d’entre nous sortirons de cette rupture affaiblis, amoindris, psychiquement et moralement. Certains auront été sacrifiés. Les soignants, qui sont sur la ligne de front, auront vécu des situations terribles qui n’ont rien à voir avec ce que nous vivons. On leur demande en effet de faire des choix qu’ils ne se seraient pas imaginés devoir faire un jour, notamment « prioriser » les malades. Il y a une violence extrême de cette situation, alors même qu’ils sont habitués à la mort et à l’urgence. Leur détresse est et sera énorme. Quant aux autres ? Certains vont tout perdre. »

Jacques craint fort que ce que prédit Claire Marin ne finisse par arriver. Certes pas à sa famille, mais à beaucoup d’entre nous, surtout ceux qui se retrouveront au chômage quand l’activité économique repartira tant bien que mal.

Carnets N°5


Ils sont consacrés à une longue interview, par Catherine Portevin, de l’anthropologue et historien de la philosophie Frédéric Keck. Jacques a eu du mal à résumer cet entretien tellement il a été passionné par les réponses de ce Frédéric Keck dont ni lui ni moi n’avons jamais entendu parler. Il va falloir que je fasse des coupes claires dans ce résumé pour que le mien ne prenne pas trop de place. Ce spécialiste explique ce que nous pourrions apprendre de la façon dont les pays asiatiques gèrent les épidémies. Il parle de la Chine, pays qui n’est pas un modèle de démocratie, mais aussi de Singapour, état quelque peu policier, ou encore de Taïwan, authentique démocratie peuplée de Chinois.

La première question qui lui est posée est la suivante : « Un coronavirus transmis d’une chauve-souris à un pangolin sur un marché de Wuhan, puis aux humains du monde entier : qu’est-ce que cela signifie selon vous ? » 

Et voici sa réponse : «  Nous sommes en train de changer de monde, et l’Europe saisie par le Covid-19 vient de s’en apercevoir. La Chine, et les pays qui sont ce que j’appelle « les sentinelles des pandémies » (Taïwan, Singapour…), l’ont compris depuis longtemps. (…) S’il y a eu trois semaines de perdues en dysfonctionnements politiques entre fin décembre et mi-janvier, les autorités locales du Wuhan ont maîtrisé l’épidémie, ils ont fait tout ce qu’il fallait faire. De notre côté, nous n’avons rien voulu voir : nous regardions les Chinois se faire peur avec des maladies de chauves-souris, et nous sommes à présent désemparés. Nous n’avons ni l’équipement pour y faire face, ni surtout l’imaginaire pour comprendre ce qui nous arrive. Ayant été peu touchés par le Sras – une maladie beaucoup plus létale que le Covid-19 mais qui, s’étant moins répandue, a causé mondialement moins de morts –, nous n’avons pas compris le basculement du monde qu’il a provoqué. (…) La Chine entend s’imposer comme le leader en matière de gestion des catastrophes sanitaires. »

Le moins que l’on puisse dire, lorsqu’on saura plus tard quels auront été les mensonges de la Chine, où l’épidémie semble avoir démarré beaucoup plus tôt qu’annoncé officiellement, c’est que ce pays, contrairement à ce que conseille Frédéric Keck, ne doit pas nous servir de modèle. Quant au nombre de morts annoncé par les autorités chinoises, personne n’y croit eu égard au nombre de victimes dans les pays européens ou aux États-Unis. Les vrais modèles à copier par l’Occident sont la Corée du Sud, Hong-Kong, Singapour, mais surtout Taïwan, pays de population chinoise, discret s’il en est, mais qui a su se protéger de cette épidémie venue de son gigantesque voisin.

Pour expliquer cette différence d’approche, Frédéric Keck évoque le fait que l’Occident table, en matière d’épidémies, sur la « prévention » (la vaccination en particulier), qu’il assimile au pastoralisme, alors que l’Asie a opté pour la « préparation », qu’il compare à l’activité des chasseurs-cueilleurs. On se souviendra cependant que, dans la longue histoire de l’Humanité, ces derniers ont disparu au profit des premiers. Il est donc paradoxal que les chasseurs-cueilleurs s’en sortent mieux, en termes d’épidémiologie et selon notre spécialiste, que les gardiens de troupeaux.

Carnets N°6


Cette sixième livraison évoque un livre de Georges Pérec, Espèces d’espaces, que ni Jacques ni moi n’avons lu.


La cathédrale d'Angoulême

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© Christian Thomsen