Confinés volontaires (3)

Je vous ai longuement parlé de la famille Dubreuil au sens restreint du terme, mais pas du reste de leur famille au sens plus large. Pour Jacques, c’est assez simple, puisqu’il est fils unique et qu’il a perdu ses parents quelques années auparavant. Sa famille se compose donc exclusivement de celle qu’il a fondée avec Astrid, et de sa famille à elle, qu’il apprécie particulièrement. Ses parents sont âgés de 72 et de 69 ans, et vivent tous les deux en Bretagne, dont ils sont originaires. Ils étaient tous les deux pharmaciens à Quimper. Leur seule migration aura été de quitter, dès lors qu’ils furent retraités, leur Finistère natal pour s’exiler beaucoup plus au sud, dans le Morbihan, très exactement à Auray. Il n’a jamais été question pour eux de quitter leur chère Bretagne, le seul pays où ils se sentent vraiment chez eux. Mais ils ne sont pas bretons au point de parler le breton, ou de l’avoir fait apprendre à leurs trois enfants. Bretons, certes, mais pas bretonnants. Il y a tout de même des limites à leur britannitude, en référence à la bravitude de l’impayable Ségolène Royal.

Astrid a encore sa grand-mère maternelle, âgée de 95 ans, et qui vit dans un EHPAD près de sa fille et de son gendre, qui viennent la voir très régulièrement. Elle est certes dépendante physiquement, mais, fort heureusement pour ses proches, elle n’a aucun trouble cognitif. En termes moins policés, elle est très loin d’être gâteuse. Elle souffrira pendant de longues semaines de l’absence totale de visites de sa famille, puisque celles-ci ont été interdites dans tous les EHPAD de France pour protéger les personnes âgées, donc vulnérables. Astrid ne sait pas vraiment à partir de quand l’on devient officiellement « vieux », et se demande si ce qualificatif un peu infâmant s’applique à ses parents qui sont en pleine forme physique et intellectuelle. Mais elle a bien compris que ses parents et sa grand-mère font partie des sujets à risques, c’est-à-dire susceptibles de mourir du Covid-19 si jamais ils devaient être contaminés. La prudence s’impose donc pour eux…

Astrid a également un frère aîné, Julien, qui vit à Londres depuis longtemps, et une sœur plus jeune, Marion, qui habite cette belle région qu’est la Bourgogne. Julien, qui travaille dans la finance, a deux fils, un peu plus âgés que Paul, et Marion deux filles, un peu plus jeunes que Mélanie. Tout cela fait donc six cousins germains, qui s’entendent bien même s’ils ne se voient guère que pendant les vacances d’été, alternativement dans la maison que Julien possède sur la Côte d’Azur, où toute la famille aime à se retrouver, et dans la grande maison de Marion, qui donne l’impression d’être à la fois en ville et à la campagne, tellement son quartier est calme.

Marion est infectiologue dans un hôpital de Saône et Loire, et Jacques, qui apprécie beaucoup sa jeune belle-sœur, communiquera souvent avec elle pour avoir des informations de première main sur la réalité du terrain, ce qui lui permettra de relativiser toutes les informations dont les Français seront abreuvés sur le Covid-19. En effet, en sa qualité de psychiatre, il n’est pas très au fait des maladies infectieuses, et il aura fréquemment l’impression que les médias se concentrent uniquement sur l’aspect sensationnel de la prise en charge de l’épidémie, avec tous ces reportages sur les Services d’Urgences et de Réanimation totalement débordés, et ces soignants épuisés par toute cette « médecine de catastrophe ». Et s’il est exact que des médecins et des soignants mourront du Covid-19, Marion dira souvent à son beau-frère que ni elle ni ses collègues du Service d’infectiologie ne se sont pris pour des héros qui passeraient leur temps à « sauver des vies ». Mais le public de ces reportages, constitué essentiellement de profanes sur le plan médical, semble avoir eu, durant toute cette période, un grand besoin d’admiration, qui se traduit notamment par les applaudissements collectifs pour les soignants, tous les soirs à 8 heures. Marion doit cependant reconnaître qu’elle n’exerce pas son métier dans un de ces hôpitaux très impactés par l’épidémie.

Ni elle ni Jacques ne se plaindront de cette reconnaissance un peu tardive pour le travail des médecins et du personnel soignant, mais ils auront tendance à penser qu’après des années d’indifférence pour leur rôle pourtant essentiel, on en ferait peut-être un peu trop dans la reconnaissance. Ils sont tous les deux d’accord pour trouver indécente la rémunération des soignants hospitaliers, qui les place en queue de peloton en Europe. Ils espèrent vraiment, et ils ne sont pas les seuls, que cette crise sanitaire permettra de rectifier le tir, et que les soignants hospitaliers français seront à l’avenir rémunérés au minimum comme la moyenne européenne.

Dans l’immédiat, pour resserrer les liens familiaux distendus par le confinement, les Dubreuil vont commencer à prendre l’habitude, comme de très nombreux Français, d’organiser en fin de semaine de sympathiques réunions familiales ou amicales en visioconférence. Ces « apéritifs virtuels », avec ou sans alcool, seront vite qualifiés de « skypéro », même si ce n’est pas Skype qui est utilisé, mais un autre type de logiciel comme TeamViewer. Et pour eux ce sera particulièrement facile à organiser puisqu’ils sont habitués au télétravail.

Leur vie pendant cette deuxième semaine de confinement s’organise gentiment. Les quelques couacs qui ont émaillé les premières téléconsultations de Jacques sont derrière lui. Les enfants travaillent avec plaisir, et Astrid s’éclate en télétravail. Les gestes barrières sont parfaitement respectés, mais les parents ont tout de même remarqué que Mélanie se lavait peut-être un peu trop souvent les mains, en tout cas beaucoup plus souvent que d’habitude. Mais, pour l’instant, ils ne s’en inquiètent pas vraiment.

Extraits du Journal de Jacques

23 mars

« J’apprends par le JT du matin qu’un médecin urgentiste du CH de Compiègne âgé de 67 ans est décédé au CHU de Lille où il avait été transféré. Ironie du sort, ce médecin, d’origine malgache, aurait dû prendre sa retraite, mais avait choisi de venir prêter main forte à ses collègues urgentistes. Je rappelle que l’Oise a été le premier foyer (un cluster, comme on a pris l’habitude de le dire) de l’épidémie en France, et il semble que peu de mesures de sécurité aient été préconisées aux soignants qui, comme ce médecin, avaient à prendre en charge les premiers cas. »

« On apprend que la chancelière allemande, Angela Merkel, a été placée en quatorzaine, car son médecin a été testé positif. »

« Une vidéo nous fait entendre un médecin qui chante, à l’intention de tous ceux qui n’ont toujours pas compris la nécessité du confinement, une adaptation de Dis, quand reviendras-tu ?, la célèbre chanson de Barbara. Cela s’intitule avec malice  Dis, quand comprendras-tu ? ».

24 mars

« La comptabilité morbide continue, au point que je pense arrêter de retranscrire tous ces chiffres déprimants. Je n’en garde que quelques-uns, notamment celui-ci, terrible : ce n’est plus un médecin français qui est mort « dans l’exercice de ses fonctions », mais cinq.

Le milliard de personnes confinées le 20 mars est passé à 1,7 milliard d’individus de par le monde.

Les Anglais, très critiqués par le reste des Européens, qui ne comprenaient pas leur attitude, ont changé de pied, et Boris Johnson décrète le confinement des Anglais. Les limites de la philosophie utilitariste ont donc été atteintes. Il n’y a plus que les Néerlandais pour échapper au confinement, du moins pour l’instant. » Jacques a oublié la Suède, erreur qui sera réparée le lendemain.

« Le Premier ministre s’est exprimé hier soir sur TF1. En substance, les mesures de confinement se durcissent, mais, pour l’instant, le gouvernement ne décrète pas le confinement intégral. Les marchés alimentaires seront fermés, sauf, par dérogation préfectorale, dans les petites communes où ils sont indispensables à l’approvisionnement en produits frais. Désormais, l’autorisation de sortie pour les activités sportives individuelles ne sera valable que pour une heure, et à moins d’un kilomètre de chez soi. Il faudra donc indiquer sur le formulaire justificatif l’heure de sortie du domicile. »

« La polémique enfle sur la pénurie de masques, dont tout le monde se plaint, les soignants, médecins compris, en premier lieu. Roselyne Bachelot nous parle d’un stock d’état de 1,4 milliard de masques quand elle a quitté le ministère de la Santé en 2012, à la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Olivier Véran, ministre de la Santé depuis le départ d’Agnès Buzyn vers d’autres aventures électorales malheureuses, nous dit qu’il a trouvé, en prenant ses fonctions, un stock de 145 millions de masques. Autrement dit, 90% des masques stockés ont disparu en huit ans. »

Cette polémique ne cessera en fait jamais pendant toute la durée de la crise.

L’émission de France 5 C dans l’air est consacrée à la polémique crée par le Pr Raoult au sujet de la chloroquine dans le traitement du Covid-19. Jacques écrit ceci :

« C’est vraiment très instructif, et je me propose de faire demain un résumé de toute cette affaire, car, manifestement, les Français ne comprennent pas bien pourquoi il est essentiel, même en période de crise, de faire les choses avec toute la rigueur scientifique nécessaire. »

Là encore cette polémique ne fera que prendre de l’ampleur tout au long de la crise, jusqu’à la publication très controversée du Lancet, la très influente revue médicale britannique. J’y reviendrai en temps utile.

25 mars

« La France a passé le cap des mille morts, et c’est l’hécatombe dans les EHPAD.

C’est en Espagne que la maladie progresse le plus, mais l’Italie garde le leadership mondial de la mortalité.

Les Pays-Bas, ainsi que l’Inde, ont rejoint le Royaume-Uni dans le confinement, ce qui porte à un tiers de la population mondiale le nombre d’individus confinés. En revanche, il semble ne rien se passer en Suède. Ils sont bizarres, ces Suédois. »

On aura par la suite l’occasion de beaucoup entendre parler de la Suède et de son option contestée de ne pas confiner sa population.

« Donald Trump espère pouvoir lever bientôt le confinement de sa population, car il tient à garder intacte son économie, la première du monde, ce dont il n’est pas peu fier. Il pense manifestement que cette place de premier de la classe est due à son action personnelle. Rarement, dans un pays démocratique, on n’aura vu un dirigeant autant imbu de sa personne, et aussi ridicule. »

Jacques n’aura de cesse, pendant toute cette période, d’écrire tout le mal qu’il pense de Donald Trump. Et on verra le nombre de chômeurs dépasser allègrement la barre des 42 millions début juin.

Le Journal de Jacques revient longuement sur la personnalité du Pr Raoult, qui finira par diviser la France en trois camps, les pro, les anti, et ceux qui s’en fichent éperdument, les deux premiers étant complètement irréconciliables, à l’instar des supporters de l’OM ou du PSG. Une question purement scientifique va se transformer sous les yeux ébahis de Jacques en une affaire d’opinion…

Je ne donne ici que l’essentiel de ce que Jacques a écrit sur ce sujet :

« Le Pr Didier Raoult est un personnage atypique dans le monde médical français, ne serait-ce que par son look de baroudeur, assez inhabituel dans ce milieu. Aucun des intervenants de l’émission ne conteste qu’il soit une « pointure », une sommité scientifique de renommée internationale, acquise grâce à des travaux publiés dans des revues scientifiques de très haut niveau. Aucun des intervenants ne valide une seule seconde l’hypothèse absurde selon laquelle, si la proposition du Pr Raoult d’utiliser larga manu la chloroquine n’est pas retenue par le conseil scientifique, ce serait par jalousie ou par mépris vis-à-vis d’un collègue au profil inhabituel, marseillais de surcroît, et donc non issu du sérail parisien.

Quelqu’un rappelle fort opportunément que le Pr Montagnon, l’un des médecins français à l’origine de la découverte du VIH, et nobélisé pour cet exploit, s’est ensuite totalement discrédité en proposant de traiter la maladie de Parkinson du Pape Jean-Paul II par du jus de papaye fermenté (la fameuse « papaye papale ») ! Tout cela pour dire que le fait d’être une sommité scientifique de renommée mondiale n’empêche pas de dire des conneries. Et, justement, le Pr Raoult a dit une belle connerie au début de la maladie, quand elle ne concernait que la Chine, puisqu’il a prédit (les images sont là pour l’attester), que cette épidémie ne deviendrait jamais un problème sanitaire mondial, car cela ne s’était jamais vu. Malheureusement pour lui, on a vu ce qu’il y avait à voir. Il ne faut jamais faire de telles prédictions devant une caméra ; elles vous reviennent souvent à la figure, tel un boomerang médiatique.

Un des intervenants, professeur d’infectiologie, dit une chose essentielle : ce qui le choque dans l’attitude de son illustre collègue, c’est la certitude qu’il a d’avoir raison, certitude qui est la négation même de la rigueur scientifique nécessaire en médecine. 

J.-B. Pontalis a exprimé de très belle façon cette idée : « Je tiens pour suspecte une pensée qui, tout en s’en défendant, a réponse à tout et tient à l'écart sa propre incertitude. »

Et, pour en terminer provisoirement avec ce sujet, Jacques écrit :

« Ce débat illustre à merveille l’antagonisme décrit autrefois par Max Weber entre « l’éthique de conviction », représentée par l’attitude du Pr Raoult, et « l’éthique de responsabilité », qui est celle de la communauté scientifique, adepte de la médecine factuelle actuelle, la médecine fondée sur la preuve, l’evidence based medicine des Anglo-Saxons, celle qui aurait dû guider un scientifique du calibre du Pr Raoult. Des faits prouvés, et pas des opinions érigées en certitudes. Nobody’s perfect ! Pas même le Pr Raoult. »

Le soir, Astrid et Jacques écoutent avec les enfants l’allocution présidentielle. Emmanuel Macron est en visite à l’hôpital de campagne installé par l’armée à Mulhouse.

« Il annonce, pour après la crise, des moyens sans précédent pour l’hôpital public, qui les réclame depuis très longtemps. N’oublions pas que, lorsque l’épidémie a commencé, la plupart des services d’Urgences étaient en grève pour obtenir plus de moyens. Serait-ce enfin la fin programmée de l’exigence de rentabilité à l’hôpital induite par la tarification à l’activité, la fameuse T2A ? Nous l’espérons tous. »

26 mars

« Un sondage Odoxa fait apparaître une défiance croissante et réellement inquiétante de la population sondée vis-à-vis du personnel politique. Les chiffres sont accablants, et le pire est celui-ci : les trois quarts des sondés pensent que l’exécutif ne nous dit pas la vérité, vieille rengaine. De deux choses l’une : ou les sondés ont raison, et c’est à désespérer des politiciens ; ou ils se trompent, et c’est à eux, les politiciens, de désespérer. Donc, pas d’autre issue envisageable sur le plan politique que le désespoir ! C’est gai…

Autres chiffres : 95% des sondés pensent que le confinement est une bonne mesure, mais qui, pour certains d’entre eux, aurait dû être prise plus tôt. Près d’un sur deux supportent difficilement ce confinement. »

Au fil de la crise, on assistera à la baisse progressive de l’indice de confiance envers le Président, parallèlement à la hausse croissante de celle de son Premier ministre.

« En consultant la fiche Wikipédia du Désert des Tartares, j’apprends que Dino Buzzati a publié en 1953, dans Le Quotidien du médecin, une courte nouvelle intitulée sobrement Un cas intéressant, qui raconte le parcours étrange d’un patient hospitalisé au dernier étage d’un hôpital quasiment désert, pour une maladie qu’il ignore parce qu’on ne lui en dit jamais rien (ça me fait un peu penser au Procès de Kafka). Chaque jour, sans autre explication qu’un prétexte à chaque fois dérisoire, il est descendu d’un étage, jusqu’à ce qu’il arrive au rez-de-chaussée, dernière étape avant le sous-sol, où est installée la chambre mortuaire. Il faudrait que j’arrive à me procurer ce texte, qui ne semble pas franchement gai, mais sûrement intéressant, comme le cas en question. »

« L’urgentiste médiatique Patrick Pelloux tente une explication du fait que, en dehors des patients Covid + ou suspects de l’être, les hôpitaux n’accueillent quasiment plus d’urgences médicales ou chirurgicales. Pour la traumatologie ou les bagarres de personnes alcoolisées, cela se comprend aisément. En revanche, où sont passés les infarctus, les AVC, les occlusions, les appendicites ? Ce qui est probable, c’est que beaucoup de patients qui se seraient présentés aux Urgences en temps normal ne le font pas, soit par civisme (version optimiste), soit par peur d’être contaminés (version réaliste). Je me remémore ce proverbe russe souvent cité :  Un pessimiste est un optimiste bien informé. »

Jacques se fera confirmer par sa belle-sœur Marion cette baisse très surprenante du nombre d’urgences non Covid dans son hôpital bourguignon.

« Le décompte des morts a changé. Jusque-là, les chiffres officiels ne comptabilisaient que les décès survenus à l’hôpital. Il faut y ajouter les patients qui meurent en EHPAD ou chez eux.

Les États-Unis sont devenus le pays le plus touché par l’épidémie, et New York en est l’épicentre. Images incroyables d’hôpitaux new yorkais totalement dépassés.

Un tweet surréel de Donald Trump, qui dit en substance que ce sont les « fake news » qui sont à la manœuvre derrière cette épidémie, pour empêcher sa réélection. Est-il possible d’être aussi mégalomane ?

Je note l’usage étrange que Trump fait de l’expression fake news. Pour lui, il ne s’agit pas d’une infox, comme on dit chez nous, mais d’un média qui lui est hostile, comme la chaîne d’infos CNN. Good news si tu penses comme moi, fake news dans le cas contraire ; telle est la façon primaire de penser de Donald Trump. »

27 mars

« Ces derniers jours on entend beaucoup parler des difficultés que le confinement occasionne aux familles pour l’organisation des funérailles de leurs proches, qu’ils soient morts du Covid-19 ou pas. C’est certainement une très rude épreuve que de mourir seul, sans le soutien des proches, et tout aussi difficile de ne pas être présent pour dire adieu à une personne aimée. On connaît l’importance des rites funéraires dans toutes les civilisations humaines. »

Jacques, bien que psychothérapeute, est assez agacé par l’abus que tous les « psys » font de la notion freudienne de « travail de seuil ».

« Après le Prince Charles, c’est au tour de Boris Johnson d’être contaminé. Mais, à force de l’avoir vu continuer, contre vents et marées, à serrer des mains en revendiquant haut et fort sa liberté et son indépendance d’esprit, on se dit que cela devait finir par arriver. En tout cas, il n’a pas donné le bon exemple aux Britanniques.

Édouard Philippe annonce la poursuite du confinement pour quinze jours de plus, soit jusqu’au 15 avril, tout en prévenant, comme tout le monde s’y attend, que le confinement durera le temps nécessaire, donc vraisemblablement plus longtemps. »

J’anticipe en rappelant que le confinement durera jusqu’au 10 mai, et que le déconfinement se fera par phases progressives, la première commençant le 11 mai, et la deuxième le 2 juin.

« La mort d’une adolescente de 16 ans, décédée en très peu de temps du Covid-19, déclenche une grande vague d’émotion, et aussi d’angoisse, car, jusque-là, il semblait acquis que les jeunes étaient épargnés par les formes graves.

En France, la population en âge de travailler se décompose en trois tiers : un tiers au travail, un tiers en télétravail, et un tiers au chômage. »

28 mars

« Vu un reportage assez incroyable dans lequel on voit Bill Gates expliquer en 2015, lors d’une conférence publique, que la prochaine catastrophe planétaire ne sera pas nucléaire, mais virale. Et, à l’appui de ses dires, on voit apparaître pendant qu’il parle l’image d’un virus qui ressemble à s’y méprendre à notre dorénavant tristement célèbre coronavirus. C’est incroyablement prémonitoire. Il semble qu’il ait alerté Donald Trump il y a deux ans sur ce danger. J’imagine que ce dernier l’a traité de pourvoyeur de fake news ! »

« Dans la nuit de samedi à dimanche, passage à l’heure d’été, dont on n’a presque pas entendu parler, alors que, tous les ans, c’est un sujet qui revient en force tel un marronnier journalistique. Personnellement ce changement d’heure, dans un sens comme dans l’autre, ne me perturbe absolument pas, contrairement à Astrid, qui met toujours plusieurs jours à s’y adapter.

Pour la réconforter, je lui dis que cela nous fera une heure de confinement en moins.»

Il faudra attendre la phase 2 du déconfinement pour que les JT commencent par autre chose que les dernières infos sur le Covid-19. Et ce sera pour parler de la mort atroce, filmée en direct à Minneapolis, de George Floyd. J’y reviendrai en temps utile.

29 mars

« Interview sympathique de la comédienne Ariane Ascaride. À la question « quelle sera la première chose que vous ferez à la fin du confinement ? », elle répond avec beaucoup d’humour et de franchise : « me bourrer la gueule ! ». Et moi, que ferai-je à ce moment-là ? Je ne le sais pas encore. »

La première chose que Jacques fera dès le début du déconfinement, ce sera une visite à sa librairie préférée, dans le vieil Angoulême, en portant son masque.

Quelques extraits significatifs des Carnets de la drôle de guerre

N° 7

C’est le philosophe et psychanalyste d’origine argentine Miguel Benasayag qui se prête au jeu des questions de Cédric Enjalbert. Il est également spécialiste de bioéthique. Il nous dit ceci, en particulier :

« J’ai été enfermé autrefois en Argentine, durant la dictature, et je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec la prison. (…) À l’issue d’un ou deux mois d’isolement, les conséquences pour la santé mentale et physique risquent d’être sévères. Mais pour ceux qui arriveront à ne pas se laisser dissoudre, à ne pas céder aux pulsions phobiques ou à la dépression, pour ceux-là qui seront parvenus à s’ordonner malgré la souffrance, cette expérience deviendra peut-être un pilier dans leur existence. »

N°8

Alexandre Lacroix pose la même question à deux intellectuels écologistes d’avis opposé, Agnès Sinaï et Vincent Mignerot. La question est toute simple : le Covid-19 sera-t-il l’occasion d’un tournant écologique ? La première apporte une réponse positive, le second négative.

Selon Agnès Sinaï « il est temps de comprendre que la paix sociale peut reposer sur d’autres valeurs que la consommation de masse (…) Cela n’a rien d’une utopie, c’est une question de choix politique. »

La conclusion de Vincent Mignerot n’est guère optimiste : « Pour ces différentes raisons, anthropologiques, structurelles, économiques et géostratégiques, je ne vois aucune transition écologique à l’issue de la crise actuelle. Mais ce n’est pas une bonne nouvelle : l’effondrement de nos civilisations sera lent, mais inéluctable. »

Jacques conclut que la réponse d’Agnès Sinaï, pour intéressante qu’elle soit, lui « paraît être de nature plus incantatoire que démonstrative, contrairement à celle de Vincent Mignerot, mieux argumentée. Mais elle débouche sur un pessimisme absolu glaçant. »

N°9

C’est au tour du philosophe Frédéric Worms de répondre aux questions de Catherine Portevin. Ce spécialiste de Bergson est membre du CCNE, le Comité consultatif national d’éthique. Il a publié récemment Pour un humanisme vital. Lettres sur la vie, la mort et le moment présent. Jacques a commencé à le lire, mais a abandonné après quelques lettres, car il n’arrivait pas à comprendre où l’auteur voulait en venir dans ces lettres adressées à une destinataire inconnue, et probablement fictive. Il regrette pourtant cet abandon.

Il est question de la définition d’un « minimum vital » : « On appelle minimum vital ce que les êtres humains sont en droit d’attendre les uns des autres dans une société juste. De ce point de vue, et c’est mon option, la justice elle-même est un besoin vital. »

La question lui est alors posée de savoir si le minimum vital est suffisant pour vivre, ou uniquement pour survivre.

« Pour répondre à cette question, je trouve très inspirante la réflexion des théoriciens du revenu minimum universel, dit « revenu de base ». Le revenu « de base » (comme on parle en physiologie de « métabolisme de base ») n’est pas défini selon des besoins organiques – ceux qu’il faudrait satisfaire pour ne pas mourir – mais comme ce qui permet à chacun d’entrer dans la vie sociale afin d’y obtenir un revenu par ses propres moyens. On retrouve dans cette définition les théories de la justice de John Rawls : le minimum n’est pas ce qui empêche de mourir mais ce qui permet à chacun de réaliser sa conception du bien, c’est-à-dire de vivre une vie digne. Une société juste est une société qui donne à chacun le minimum dans tous les ordres. »

N°10

Cette livraison des Carnets donne la parole à Emanuele Coccia, interrogé par Octave Larmagnac-Matheron. Ce philosophe, venu de la philosophie médiévale, écrit des livres qui proposent une réflexion originale sur la vie.

« La puissance transformatrice des virus a évidemment quelque chose d’angoissant à un moment où le Covid-19 est en train de changer profondément notre monde. (…) L’angoisse que nous éprouvons aujourd’hui résulte en grande partie de ce que nous réalisons que le plus petit être vivant est capable de paralyser la civilisation humaine la mieux équipée d’un point de vue technique. Ce pouvoir transformateur d’un être invisible produit, je crois, une remise en cause du narcissisme de nos sociétés. »

Une question porte sur la spécificité du mode d’existence des virus. Sa réponse : « Tout d’abord, il y a à leur propos une discussion qui ne sera je pense jamais tranchée : les virus sont-ils des êtres vivants ? Cette discussion théorique est, je crois, une question mal posée. Il y a en effet toujours du non-vivant dans le vivant. (…) Les virus se réduisent quasiment à de l’ADN ou à de l’ARN – bref à du matériau génétique. (…) Quoi qu’il en soit, les virus ont besoin, pour se reproduire (en réalité ils ne se « reproduisent » pas, ils se « répliquent »), de s’adosser à d’autres structures biologiques plus étendues : ils « piratent » les cellules d’autres organismes et leur transmettent de nouvelles instructions génétiques afin de se multiplier. »

Et, à propos de la métaphore du virus informatique, sa réponse est en forme de pirouette : « Je crois que nous devrions la renverser : toute information est un virus. »

N°12

Alexandre Lacroix nous invite à lire (ou à relire) un classique de la philosophie américaine, Walden, ou La vie dans les bois, de Henry David Thoreau (1817 – 1862). Thoreau est un auteur souvent cité par Michel Onfray, et Walden est devenu une sorte de livre sacré pour beaucoup d’écologistes.

Pour faire très schématique, Walden est le nom d’un étang situé à proximité de la petite ville de Concord, dans l’état du Massachusetts. Thoreau va construire au bord de cet étang de Walden une petite maison dans laquelle il va vivre en solitaire et en autarcie du 4 juillet 1845 au 6 septembre 1847, soit deux années pleines d’une retraite volontaire, qui pourrait ressembler à notre confinement s’il n’était pas forcé.

Thoreau et Ralph Waldo Emerson, qui se connaissaient, furent deux des membres les plus éminents d’un cercle d’intellectuels, le Transcendantal Club, à l’origine d’un courant de pensée appelé « transcendantalisme », ou aussi « perfectionnisme moral », dont l’influence est encore très importante pour les Américains.

Thoreau est également à l’origine du concept de « désobéissance civile » (en anglais « civil disobedience ») très en vogue actuellement, après avoir inspiré différentes personnalités comme Gandhi, Martin Luther King ou Nelson Mandela, ou, beaucoup plus modestement, José Bové chez nous (on a les désobéissants que l’on mérite).

La désobéissance civile doit être comprise dans le sens de désobéissance non violente, comme l’entendait Gandhi. On a par ailleurs de plus en plus tendance à parler plutôt de désobéissance « civique ».

Ce qui est intéressant, et rarement souligné, c’est la raison pour laquelle Thoreau a quitté son confinement volontaire au bout de deux ans. Il pensait tout simplement être arrivé au bout de ce que cette expérience pouvait lui apporter.

N°13

Pour le repos dominical, les Carnets ont la bonne idée de faire appel à Tintin.

Trois collaborateurs de la revue imaginent le canevas d’une « Affaire Corona » (par analogie avec L’Affaire Tournesol), prétexte à cinq articles illustrés chacun par un album d’Hergé : Le Temple du soleil pour la quarantaine (Le courage d’aller au-devant de la contamination) ; L’Affaire Tournesol (Survivre au confinement … et aux autres) pour le confinement ; Tintin et les Picaros (Agir sous surveillance) pour le tracking ; Les Sept boules de cristal ( Distinguer sorcellerie et science ?) pour l’attitude face à la science ; et enfin L’Étoile mystérieuse et les prophètes de malheur (Ne pas trop écouter les prophètes de malheur).

Auray, en Bretagne

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© Christian Thomsen