« De la laïcité en France »

Comme je l’ai écrit dans un précédent propos, intitulé « Laïcité à la française », le livre qui m’a semblé le plus éclairant sur ce sujet épineux est l’essai d’un spécialiste de la question, Patrick Weil, De la laïcité en France (Grasset 2021).

Je me permets de rappeler brièvement qui est Patrick Weil. Cet homme de 65 ans, peu connu du grand public, est politologue, directeur de recherche au CNRS où il travaille sur les questions d’immigration, notamment d’un point de vue historique. Membre du Haut Conseil de l’intégration, il a ensuite fait partie de la Commission Stasi qui a abouti à l’interdiction du voile dans les établissements scolaires publics, en 2003. Dans ses travaux, il identifie quatre piliers constitutifs de l’identité nationale française, que j’ai rappelés dans le billet précédent. L’un de ces piliers est précisément la laïcité.


Avant de rentrer dans le vif du sujet, je voudrais faire part de mon sentiment sur la question. Il me semble (et ce que je vais énoncer n’a rien de bien original) qu’il existe deux catégories d’individus quant au fait religieux. Certains éprouvent le besoin plus ou moins prégnant d’une religiosité, d’autres pas, ce qui ne veut pas dire que la spiritualité ne les concerne pas (cf. les « forces de l’esprit » évoquées par François Mitterrand dans ses derniers vœux aux Français, un an avant sa mort).

Les premiers expriment cette nécessité en pratiquant, avec plus ou moins de conviction et d’assiduité, une religion, qui peut être celle qui domine dans leur culture d’origine, dans laquelle ils baignent depuis l’enfance, ou parfois la religion prédominante dans une autre culture que la leur, celle de leur conjoint(e) par exemple, à laquelle ils ont choisi d’adhérer de leur plein gré. Quand la religion en question ne se contente pas de spiritualité mais édicte aussi des règles de vie strictes, comme c’est le cas pour l’islam rigoriste, il peut s’avérer dangereux de se déclarer non pratiquant et de ne pas respecter ces règles, comme cela se passe actuellement en Afghanistan.

Les seconds n’ont pas besoin de croire en un quelconque principe divin pour vivre sereinement. Certains, comme Michel Onfray, sont athées militants, et ont à cœur de prouver à ceux qui ont la foi qu’ils ont tort de croire (cf. son Traité d’athéologie ). Leur attitude est, paradoxalement, de type plutôt religieux. Mais la plupart d’entre eux n’éprouvent aucun intérêt pour la question religieuse. Dans les sondages d’opinion, ils appartiendraient à la vaste catégorie de ceux qui se déclarent « sans opinion ».


La laïcité consiste donc à faire vivre ensemble dans l’espace public tous les individus, quelle que soit leur attitude vis-à-vis de la religion, sans que personne n’empiète sur la liberté de son voisin pour des motifs d’ordre religieux. En privé chacun fait ce que bon lui semble, et, cet exemple n’est pas pris par hasard, donne les prénoms qu’il veut à ses enfants, sauf ceux qui pourraient leur être préjudiciables et que l’état-civil interdit. Contrairement à ce qu’affirme un certain polémiste, les musulmans peuvent donner des prénoms musulmans à leur progéniture tout en étant parfaitement intégrés à la nation française, de même que les juifs, tout aussi intégrés, choisissent souvent de donner à leurs enfants des prénoms bibliques, comme David ou Samuel (mais parfois aussi Éric) pour les garçons et Sarah ou Rebecca pour les filles, ce qui ne choque nullement le polémiste en question, et ce que personne n’ose lui rétorquer publiquement, du moins à ma connaissance. Quant à tous les parents qui, influencés par les séries télévisées américaines dont ils sont gavés, donnent à leurs enfants ces insupportables ( du moins à mes oreilles ) prénoms américains comme Kévin, Dylan, Jennifer ou Jessica, ce n’est pas pour autant qu’ils se sentiraient moins français qu’américains.


Il n’est pas question ici de faire un résumé de ce brillant essai, particulièrement limpide, mais plutôt d’en indiquer l’esprit, et de donner l’envie de le découvrir.

Le livre part de « l’effroyable décapitation de Samuel Paty » survenue à Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre 2020, il y a quasiment un an déjà. L’affaire est trop connue pour qu’il soit nécessaire d’y revenir. Le ministère de l’Éducation nationale avait prévu deux heures de débat avec les élèves pour leur expliquer ce que sont, dans notre République, la liberté d’expression et la laïcité. Mais le sujet avait semblé trop inflammable, et ces deux heures furent annulées.


Un rapide survol d’histoire récente est ici nécessaire. Après la Seconde Guerre mondiale, la France se déchristianise progressivement ; la pratique religieuse recule, l’athéisme et l’agnosticisme progressent. Les années 1970 voient l’émergence de religions dites alternatives, ainsi que du protestantisme évangélique (notamment dans les DOM-TOM), et aussi de nombreuses sectes. Mais surtout des immigrés en provenance des anciennes colonies françaises d’Afrique deviennent français. L’islam devient alors la deuxième religion la plus pratiquée dans notre pays. La France est la nation qui propose la plus grande diversité d’options spirituelles en Europe, de l’athéisme au catholicisme (qui reste majoritaire) en passant par l’islam, le judaïsme (la France possède la plus importante communauté juive d’Europe), le bouddhisme et j’en passe.

Les Français constatent aisément que les religieuses en habit et les prêtres en soutane ont quasiment disparu de l’espace public, remplacés par des hommes barbus en djellaba et des femmes voilées plus ou moins complètement.


Mais tout part en réalité de la fameuse loi du 9 décembre 1905, dite loi de séparation des Églises et de l’État. C’est elle qui instaura la laïcité. Elle n’était pas dirigée contre la religion catholique, très majoritaire en France à cette époque, mais contre le cléricalisme, c’est-à-dire l’intrusion permanente des religieux (les clercs) dans l’espace public. Et un anticlérical n’était pas nécessairement un « bouffeur de curés », mais quelqu’un qui souhaitait que le prêtre reste cantonné à sa sphère d’influence, le domaine spirituel.

Aristide Briand

Patrick Weil signale que ce « moment 1905 », tellement important pour notre histoire, fut triplement exceptionnel. En premier lieu par la qualité du travail parlementaire organisé autour du rapporteur Aristide Briand et de son adjoint Louis Méjan, lequel reste largement méconnu de nos jours, contrairement à Briand. Ensuite par le fait que ce dernier, véritable cheville ouvrière de la loi, fut à la fois celui qui en porta la rédaction et celui qui fut chargé de l’appliquer pendant les cinq années où il fut ministre des Cultes (de 1906 à 1911), conservant ce portefeuille dans tous les postes ministériels qu’il occupa, y compris à la présidence du Conseil. Et enfin par la crise majeure déclenchée par le rejet immédiat et catégorique de la loi par le pape Pie X, ce que les Français ont oublié. Cette crise fut d’une violence dont on n’a pas idée de nos jours, notamment dans l’enseignement. Je n’en avais pas vraiment conscience.


Comme le rappelle l’auteur, « la loi affirme la liberté absolue de conscience ; le droit de manifester ses croyances, sans pression, et la liberté du culte, dans le respect des lois. La séparation des Églises et de l’État assure l’égalité des citoyens devant un État neutre, souverain et détaché de la religion. »

C’est la raison pour laquelle Jacques Chirac, alors président de la République, s’était formellement opposé à ce que les « racines chrétiennes de l’Europe » soient mentionnées dans la Constitution européenne.

Bien que la loi parle « des Églises », en réalité seule l’Église catholique, en position de quasi-monopole spirituel, était concernée par la loi. Et la paix règne depuis bien longtemps entre celle-ci et la République. Quoi que...

Jean-Marc Sauvé, rapporteur de la CIASE

En effet le très récent rapport de la CIASE, dit « rapport Sauvé », sur les abus sexuels dans l’Église a pointé du doigt la persistance d’une anomalie dont bénéficie la religion catholique vis-à-vis de la laïcité, à savoir le secret de la confession qui prendrait le pas, sans discussion possible pour les évêques, sur les lois de la République.



Une loi récente a réaffirmé la supériorité de la loi républicaine sur la loi divine. Tout le monde voyait bien que c’était l’islam qui était visé. Mais le plus drôle c’est que la première « victime » de cette loi risque bien d’être le secret de la confession, spécificité catholique, que les protestants ignorent.


Il n’en reste pas moins qu’en 2021 c’est l’islam qui pose un problème à la laïcité dite « à la française ». Certains font comme si ce problème n’existait pas ; d’autres en font leur fond de commerce, notamment en période électorale. Il doit bien exister un juste milieu entre ces deux extrêmes. Le livre en question peut nous aider à le trouver. Il est donc urgent de le lire, ne serait-ce pour rétablir la vérité sur certains points que l’on croyait, à tort, avoir compris.

C’est mon cas en ce qui concerne les raisons qui ont abouti à l’interdiction du port du voile à l’école, que l’auteur explique d’autant mieux qu’il était membre de la commission Stasi dont le travail a abouti à cette interdiction.

L’affaire commence en 1989 par l’exclusion du collège de Creil de trois collégiennes qui souhaitaient conserver leur voile islamique à l’intérieur de l’école. Le Conseil d’État fut saisi de l’affaire par Lionel Jospin, ministre de l’Éducation nationale. La réponse de l’institution consultée est ambiguë : le port du voile est compatible avec le principe de laïcité dans la mesure où il est l’expression d’une croyance religieuse. Mais s’il devient un moyen de pression, de provocation, de propagande ou de prosélytisme, il ne doit pas être toléré. C’est donc au directeur d’établissement de trancher, au cas par cas.

Bernard Stasi et Jacques Chirac

En 2003 l’Assemblée nationale créa une commission d’enquête sur la « question du port des signes religieux dans les écoles ». Son but était de répondre à de nombreux signalements, par des enseignants des écoles publiques, d’incidents liés au port du hidjab. La commission mise en place par Jacques Chirac, présidée par Bernard Stasi, vit son champ de compétence étendu à la laïcité dans les écoles publiques, et, plus généralement, dans l’ensemble de la société.

La commission a constaté que, dans les cours de récréation des écoles publiques (collèges et lycées), des groupes de garçons exerçaient des pressions sur des jeunes filles qu’ils identifiaient comme musulmanes et qui ne portaient pas le voile. Dans l’esprit de ces groupes de garçons, ces jeunes filles, en réalité largement majoritaires, le faisaient par choix délibéré puisque le port du voile était autorisé. Ils les considéraient donc comme de mauvaises musulmanes. Pour les membres de la commission, porter le voile n’était pas un sujet de liberté individuelle, et l’imposer aux autres était une stratégie nationale de la part de l’organisation des Frères musulmans.

C’est pourquoi la commission a proposé d’interdire les signes extérieurs (dits « ostentatoires » parce que l’on ne peut pas les cacher) d’appartenance religieuse, ce qui inclue la kippa des juifs et les grandes croix des chrétiens). La loi du 15 mars 2004 interdit donc les signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques. Les signes discrets restent autorisés. Les jeunes filles qui souhaitent porter le voile à l’école peuvent le faire dans des écoles privées.

En résumé, c’est pour que de jeunes musulmanes puissent ne pas se voir contraindre de porter le voile par des musulmans prosélytes que celui-ci a été interdit dans les écoles publiques, au nom de la laïcité. Je n’avais pas tout à fait compris ce cheminement.

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