Francis Wolff à la première personne

Selon André Comte-Sponville, Francis Wolff est le philosophe français vivant le plus important : « Je ne connais pas, à notre époque et dans notre pays, de philosophe dont la pensée soit plus forte, plus savante et plus rigoureuse que la sienne ».

André Comte-Sponville a accepté le rôle de maïeuticien qui lui était proposé pour accoucher son vieil ami (né en 1950, ce qui fait de lui l’aîné de deux ans de son interlocuteur) et le faire parler de lui, de sa famille, de son parcours professionnel et de sa pensée. Cette proposition a abouti à un passionnant livre d’entretiens entre les deux philosophes intitulé Le monde à la première personne, signé Francis Wolff (son ami n’y tient qu’une place modeste, celle du questionneur).

Autant la philosophie d’André Comte-Sponville est subjective, « à la première personne » (comme celle de son philosophe préféré, Montaigne), autant celle de Francis Wolff est objective, ne laissant pratiquement aucune place au « je ».

Un exemple parmi d’autres : quand le premier parle de musique, c’est pour évoquer les œuvres qu’il aime (et ses choix sont souvent les miens). Il en parle en mélomane, non en musicien (ce qu’il n’est pas), et encore moins en musicologue. Alors que le second, musicien amateur (il joue du piano), a écrit un vaste essai sur la musique, étonnamment intitulé Pourquoi la musique ? Ce livre érudit, qui n’évoque jamais les préférences musicales de son auteur, aurait pu être écrit aussi bien par un acousticien, un physiologiste ou encore un neuroscientifique, que par un philosophe praticien de la musique.

La façon dont les deux amis parlent de musique est donc radicalement différente, de même que leur approche de la philosophie.

Celle de Francis Wolff, telle qu’elle se déploie dans son Plaidoyer pour l’universel (que j’ai évoqué dans un de mes propos, Francis Wolff et l’universel), est rigoureuse, rationnelle, quasi mathématique. Elle est faite de démonstrations implacables, parfois un rien arides, comme celle de Spinoza.

Il faut souvent s’accrocher un peu pour lire Wolff, beaucoup trop pour Spinoza !


Pour Francis Wolff le monde (le langage-monde ») est constitué de trois types d’entités (c’est ce qu’il nomme son « ontologie triadique ») : des choses, qui ont une identité et que l’on peut désigner par des noms ; des évènements, qui ont des causes et que l’on peut décrire avec des verbes, et enfin des individus, identifiés par des pronoms. Les personnes ont une identité, tout comme les choses, mais elles peuvent causer des événements, qui sont leurs actes.

Les deux questions philosophiques les plus importantes depuis l’Antiquité sont, pour notre auteur, « qu’est-ce que ? » et « pourquoi ? ». La première s’applique aux choses et aux personnes (qui est-ce ?), la seconde aux événements et à la succession de leurs causes, ainsi qu’aux actes (qui a fait ?). Et ces deux questions primordiales sont posées par les individus, dont d’autres (parfois les mêmes), qu’ils soient scientifiques ou philosophes, tentent d’y répondre, sans vraiment y arriver, puisque l’on continue toujours à se les poser.

La musique n’étant pas une chose, mais une succession d’événements sonores, la bonne question qui s’applique à elle est donc celle du « pourquoi ?» (« Pourquoi la musique ? »), alors que l’on s’attendrait plutôt à « Qu’est-ce que la musique ? »

Les enfants posent invariablement la question « pourquoi ? » (Pourquoi le ciel il est bleu ?), sans jamais obtenir de réponse satisfaisante puisque chaque tentative amène une autre question, formant ce que les logiciens appellent une « régression à l’infini », une succession sans fin de « pourquoi ? ».


Dans mon métier de chirurgien, la question qui m’est le plus souvent posée est celle du « pourquoi ? ». Docteur, pourquoi ai-je un cancer du côlon ?

Il m’a toujours semblé que cette question en recouvrait en fait trois, cette distinction n’étant pas toujours claire dans l’esprit des patients :


1) La première est le « qu’est-ce que ? » de Francis Wolff. Le côlon, c’est quoi ? (en règle générale les patients le savent). Un cancer, c’est quoi ? (là aussi ils en ont une connaissance plus ou moins approfondie). Un petit tour sur Internet, à condition de se rendre sur des sites sérieux (ceux des sociétés savantes par exemple) et non pas sur des forums (à éviter absolument) permet en général au patient curieux d’obtenir une réponse efficace et pertinente à cette question. Cette réponse relève de la science médicale.


2) La deuxième question est celle du « comment ? ». Comment se développe un cancer du côlon ? Comment on le soigne ? Avec quels risques de complications et quelles chances de guérison ? Là encore la réponse relève de l’état actuel de la science médicale. Dans cette réponse se trouvent des éléments communs (la cancérogénèse par exemple) et d’autres plus individuels (comme les facteurs de risque, au premier rang desquels l’hérédité).


3) La troisième question est celle du « pourquoi ? » Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant, alors que je suis encore jeune, avec des projets pleins la tête ?

Il me semble que c’est le plus souvent cette question qui tourmente les patients. Mais le médecin ne peut pas y répondre, car il s’agit d’une question métaphysique, à laquelle aucune science ne saurait répondre.

Cette question génère un grand sentiment d’injustice (pourquoi moi, qui ai toujours fait très attention à ma santé, et non pas mon frère, qui mène une vie de patachon, comme me l’a dit un jour, furieux, un patient qui avait un frère jumeau en pleine santé), et aussi de la culpabilité : serait-ce de ma faute ? (je n’ai pas mangé mes 5 fruits et légumes par jour ; je ne fais pas assez de sport ; j’ai négligé mon suivi médical…). Et, plus généralement, se pose la question de savoir si la maladie du patient est contingente ou nécessaire, évitable ou inéluctable.

Tout dépend des opinions et des convictions de chacun, les premières relevant de la philosophie, les secondes de la religion.

Ces deux questions, « comment ? » et « pourquoi ? » me semblent recouvrir le « pourquoi ? » de Francis Wolff, et notamment la fameuse question qui taraude les philosophes depuis des siècles, à savoir « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », formulée ainsi par Leibnitz, à laquelle Francis Wolff reconnaît ne pas vraiment répondre. Mais qui peut réellement y répondre ?


Conclusion : quand on est médecin, il faut savoir être en même temps un peu philosophe, pour répondre correctement aux questions que posent les patients. Et aussi un brin psychologue, pour comprendre quelle est la vraie question posée par tel patient en particulier. Encore faut-il avoir envie d’y répondre, ce qui n’est peut-être pas le cas de tous les médecins, que leurs études n’ont malheureusement pas préparés à cet exercice difficile.

Nombre de patients se plaignent en effet de n’avoir pas obtenu de réponses à leurs légitimes questions. Cependant il arrive fréquemment qu’ils aient eu ces réponses, mais qu’ils ne les aient pas vraiment entendues, ni parfois même écoutées. Il arrive aussi qu’ils n’aient tout simplement pas oser les poser, tout en affirmant l’avoir fait à leur entourage, qui s’indigne de l’absence de réponse des médecins.

Et il reste une question très souvent posée aux médecins, à laquelle ils ne peuvent malheureusement pas répondre, c’est celle de la quantité de vie qu’il reste au patient à qui l’on vient d’annoncer un diagnostic de maladie grave, potentiellement mortelle (Docteur, sincèrement, combien de temps me (lui) reste-t-il ?). Le médecin ne peut donner qu’un vague ordre de grandeur d’après les statistiques disponibles, mais, comme chacun est censé le savoir, les statistiques s’appliquent à des populations, jamais à des individus. Donner un délai, c’est être sûr de fournir une information qui se révèlera inexacte, parfois de manière dramatique pour le patient.

Tout cela fait beaucoup de questions, dont certaines sans réponse possible…




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