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IVG et aide à mourir : peut-on les comparer sur le plan éthique ?

  • Photo du rédacteur: Christian Thomsen
    Christian Thomsen
  • 14 mai
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 mai

La légalisation de l’aide (active) à mourir agite les esprits depuis plusieurs années. Une loi devrait bientôt être votée, qui autorisera peut-être le suicide assisté (plutôt que l’euthanasie, à ce que l’on croit savoir ) pour les personnes en fin de vie qui souhaiteraient accélérer l’issue fatale. Mais rien n’est moins sûr.

Ce n’est pas tant de cette loi que je voudrais parler que du parallèle que l’on peut faire, sur un plan strictement éthique, avec la légalisation de l’IVG grâce à la loi que Simone Veil a fait voter le 17 janvier 1975, parallèle qui, c’est le moins que l’on puisse dire, semble choquant à de nombreuses personnes qui pensent que l’on ne peut pas comparer, en termes de gravité, la mort provoquée d’une personne humaine, même en fin de vie et souhaitant qu’on l’aide à mourir, et l’élimination  d’un embryon jusqu’à 12 semaines, puis d’un fœtus entre 12 et 14 semaines (c’est le nouveau délai légal de l’IVG, depuis le 2 mars 2022).

En réalité il ne s’agit nullement de comparer la gravité de ces deux actes, mais de constater qu’ils obéissent tous deux au même cheminement éthique qui a abouti, dans un cas comme dans l’autre, à rendre légal pour l’IVG, possiblement légal pour l’aide à mourir, à cinquante d’ans d’intervalle, un acte interdit par la morale (et qui le reste), que cette morale soit religieuse ou pas.

Mais il faut dire que la plupart des personnes avec qui j’évoque ce rapprochement sont trop jeunes pour avoir connu l’âpreté des débats de l’époque, dont je me souviens parfaitement après plus d’un demi-siècle. Privilège de l’âge… Pour ces personnes jeunes l’IVG ne pose aucun problème moral, tant elle s’est banalisée.

En 1975 j’étais, depuis un an, Interne des Hôpitaux de Paris, et je me destinais à devenir chirurgien. Une des « questions d’internat » que nous devions travailler pour le Concours s’appelait « complications des avortements provoqués (sous-entendu clandestins) ». Celles des femmes qui, pour raisons financières, ne pouvaient pas traverser la Manche pour se faire avorter en Angleterre où la procédure était légale, devaient trouver une « faiseuse d’anges » pour pratiquer ce geste interdit en France ; certaines en mouraient, en général de septicémie. Une de ces « faiseuses d’anges », Marie-Louise Giraud, a été guillotinée pour ce type de faits criminels en 1943.

 

Il est clair que, sur le plan strictement moral, éliminer un embryon (puis un fœtus) est interdit, même si le statut de personne humaine ne s’acquiert qu’avec le premier cri poussé à la naissance. L’IVG, même devenue légale depuis fort longtemps, ne tue certes pas une personne humaine, mais un être vivant, dont le cœur bat. Dans les années qui ont précédé le vote de la loi Veil, les complications fréquentes et graves des avortements clandestins ont posé de nombreux questionnements éthiques, qui ont abouti à l’idée que l’IVG pourrait être éthiquement justifiée, donc légitime. Et la loi a légalisé cette pratique que le questionnement éthique avait jugée légitime. Les conditions initiales pour accéder à l’IVG étaient très restrictives. Mais après douze amendements de la loi (le dernier le 2 mars 2022, repoussant le délai légal de 12 à 14 semaines) avant son inscription dans la Constitution, le 8 mars 2024, l’accès à l’IVG est devenu très facile.

Le site officiel du Gouvernement le dit clairement : « Qu’elle soit majeure ou mineure, toute femme enceinte ne souhaitant pas poursuivre une grossesse peut demander à un médecin ou à une sage-femme l’interruption de celle-ci. La décision revient à chacune, il s’agit d’un choix personnel, qui doit être fait sans pression et sans justification. C’est le droit à disposer de son corps. »

Le médecin ou la sage-femme peut faire jouer sa clause de conscience, à condition de confier la femme qui lui demande ce geste à une équipe qui acceptera de le faire dans les délais légaux.

Si je résume, un acte que la Morale continue de réprouver a été, à un moment de notre histoire, jugé éthiquement légitime ; et le Droit a rendu légal un acte jugé légitime. Or, si on veut bien voir la chose sans œillères idéologiques, c’est exactement ce qui est en train de se passer avec l’aide à mourir de nos jours, y compris dans le fait que pour y accéder il faut actuellement aller soit en Belgique, où l’euthanasie est légale, soit en Suisse, qui autorise la pratique du suicide assisté. Et ce n’est pas à la portée de toutes les bourses…

 

Un des arguments des opposants à l’aide à mourir est le risque de « dérive », comme cela s’observerait dans certains pays, notamment la Belgique ou le Canada. Or c’est bien ce qui s’est passé avec l’IVG, dont les conditions d’accès n’ont cessé d’être assouplies au fil des années, notamment en termes de délais. Mais, pour l’IVG on ne parle pas de dérive mais de simple évolution de la loi.

Pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, je précise que je n’ai rien contre la pratique de l’IVG telle qu’elle a « dérivé » depuis 1975. Et je me garde bien de donner ma position sur l’aide à mourir, car cela n’est pas la question.

Même si la loi autorise prochainement l’aide à mourir (ce qui, aujourd’hui, en mai 2026, n’est pas certain du tout, après le second refus du Sénat), quelle qu’en soit la modalité retenue (euthanasie ou suicide assisté), il s’agira de mettre volontairement fin à une vie, ce que la morale, religieuse ou pas, condamnera toujours. Mais, depuis quelques années de nombreuses réflexions éthiques sur la fin de vie, parfois jugée « indigne » dans certaines situations, ont amené certains à penser que l’aide à mourir pourrait être légitime. Ils sont même majoritaires dans la société. Ensuite la loi transformera (ou pas) un acte légitime en un acte légal, que la morale continuera de réprouver.

Et les débats actuels, avec leurs défenseurs et leurs opposants, ne sont pas plus virulents que ceux de 1975, que tout le monde a oubliés.

 

Les deux situations me semblent donc relever de la même problématique, que je rappelle : un acte que la Morale interdit absolument ; une réflexion éthique qui rend cet acte possiblement légitime ; et le Droit qui rend (ou pas) cet acte légal.

Et je suis prêt à parier que dans cinquante ans l’aide à mourir, si elle est légalisée cette année, fera autant partie du paysage sociétal que l’IVG de nos jours, même si certains y resteront résolument hostiles, comme d’autres continuent encore à s’opposer à l’IVG, raison pour laquelle le droit à l’IVG a été gravé dans le marbre de la Constitution.

Et les conditions d’accès seront probablement beaucoup plus larges que celles prévues par la loi de 2026, qui s’annoncent comme devant être les plus restrictives d’Europe. C’est la fameuse « dérive » tant redoutée par les opposants à l’aide à mourir, qui ne sera en réalité qu’une évolution prévisible de la loi.

Rendez-vous dans cinquante ans ! Ce sera un peu tard pour moi…

 

En ce qui concerne la mémoire courte sur certains événements, je voudrais, pour conclure, dire un mot sur la variole. Cette maladie virale est, de l’avis des spécialistes de l’Histoire de la Médecine, la maladie qui a fait le plus de morts dans l’Histoire de l’Humanité, plus même que la peste, de sinistre mémoire.

Elle est la première maladie à avoir bénéficié de la vaccination, imaginée par le médecin anglais Jenner (et non pas par Pasteur, comme on le croit souvent en France). Et, en 1980, l’OMS a déclaré la variole éradiquée de la planète.

On pourrait légitimement en déduire que la vaccination est le plus grand progrès médical offert à l’Humanité. Mais quand on évoque la variole auprès d’étudiants en médecine, comme je me suis amusé à le faire, la plupart d’entre eux n’ont jamais entendu parler de cette terrible maladie.

Et, chacun le constate, de plus en plus de gens se déclarent « antivax », comme le pire de tous, l’inénarrable Robert Kennedy Jr, que le non moins inénarrable Donald Trump a nommé à la tête du ministère américain de la Santé. Résultat prévisible : des enfants américains meurent de nouveau de la rougeole ! Une honte morale et une catastrophe sanitaire !

Je rappelle que c’est ce même Robert Kennedy Jr qui a déclaré publiquement qu’il ne fallait pas se fier aux experts médicaux, qui, selon lui, n’existent pas. Il recommande de faire comme lui, c’est-à-dire se forger sa propre opinion sur Internet.

Quand le ministre de la Santé du pays le plus puissant du monde propose de remplacer la science médicale par les opinions personnelles du premier venu, je crois que l’on peut raisonnablement s’inquiéter.

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1 commentaire


Patrick Corneau
Patrick Corneau
14 mai

Heureux de vous relire, cher Christian, après ce long silence.

Votre parallèle, qu’on le suive jusqu’au bout ou qu’il inquiète, a le grand mérite de déplacer la discussion hors des réflexes immédiats : non pour confondre IVG et aide à mourir, mais pour interroger ce moment délicat où la morale interdit, où l’éthique hésite puis légitime, et où le droit finit par trancher – provisoirement, historiquement, humainement. Ce qui frappe dans votre texte et le conforte, c’est aussi la mémoire vécue du médecin : elle rappelle que les débats d’aujourd’hui, que nous croyons inédits, ont souvent leurs précédents, leurs violences, leurs oublis. Merci pour cette réflexion calme sur un sujet qui l’est si rarement.

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