Journal du temps de l’épidémie (1)

Comme souvent en pareil cas, cela a commencé très loin de chez nous, au beau milieu de l’Empire du Milieu, autrement dit en Chine centrale, plus précisément à Wuhan, ville de 11 millions d’habitants dont peu de Français, me semble-t-il, connaissaient jusque-là l’existence, à commencer par moi. Mais la plupart des grandes pandémies ne nous viennent-elles pas de Chine ? Ce fut le cas pour la peste noire du XIVème siècle, et pour la grippe espagnole de 1918 – 1920.

Au début de l’épidémie, les Français regardaient, avec un mélange de stupeur et d’admiration, les autorités chinoises boucler à double tour cette ville gigantesque et faire pousser en son sein, en quelques jours, un hôpital de campagne capable d’accueillir mille personnes contaminées. Mais les autorités chinoises avaient-elles réagi tout de suite ? Il semble bien que ce ne fut pas le cas.

La maladie a ensuite atteint Taïwan et la Corée du Sud, qui avaient l’expérience de l’épidémie de SRAS de 2002 – 2003, et qui ont donc parfaitement bien géré le problème, comme en atteste un taux de létalité particulièrement bas (je note le chiffre de 0,7% pour la Corée, et un nombre de cas particulièrement faible pour Taïwan). Puis, par petites touches, l’épidémie a atteint l’Europe, devenant ipso facto une pandémie. En France, quelques endroits bien précis ont été touchés en premier, les fameux « clusters » : l’Oise, le Morbihan, le Haut Rhin, et particulièrement la ville de Mulhouse, la plus impactée à l’heure actuelle, avec un hôpital complètement débordé.

Ce fut aussi le cas de la Lombardie, à partir de la petite ville de Codogno, puis de la Vénétie, avant que toute l’Italie ne soit confinée. D’autres pays européens sont concernés, notamment l’Espagne. La pandémie de Covid-19, puisque tel est le nom de la maladie provoquée par ce nouveau coronavirus, le SARS-Cov-2, n’a pas épargné les USA, et nous n’avons pas pu échapper au spectacle pitoyable du président américain, l’inénarrable et pitoyable Donald Trump, expliquant dans une de ses conférences de presse dédiées à sa propre gloire dont il a le secret, que tout cela c’était de la faute des Européens, qui n’avaient pas su contenir l’épidémie chinoise. Tous les vols à destination ou en provenance de l’Europe furent annulés, à l’exception, du moins les premiers jours, du Royaume-Uni et de l’Irlande, pays situés en dehors de l’espace Schengen, et donc, dans l’esprit fumeux du président américain, épargnés par le virus. En passant il a été possible de constater, pour s’en attrister, hélas, l’absence de la moindre ébauche de politique sanitaire commune au sein de l’Union européenne. Chaque pays a donc pris dans son coin les mesures qui lui semblaient les plus adaptées à une situation épidémique qui évolue d’heure en heure.


Jeudi 12 mars, le président français, Emmanuel Macron, a fait une allocution télévisée solennelle à 20 heures, expliquant aux Français que les mesures prises par son gouvernement étaient conformes aux avis des meilleurs scientifiques que notre pays s’enorgueillit de posséder (mais lesquels ? nous ne le savons pas vraiment), et demandait à ses « chers compatriotes » de les respecter scrupuleusement. Après d’âpres discussions au sein de la classe politique, il avait pris la décision de maintenir le premier tour des élections municipales, (qu’il aurait personnellement jugé plus prudent d’annuler, semble-t-il), qui se sont donc tenues comme prévu le dimanche 15 mars, avec un taux d’abstention record facilement compréhensible et d’ailleurs prévisible. La classe politique a fait preuve (mais jusqu’à quand ?), d’une certaine unanimité en ne polémiquant pratiquement pas sur les mesures prises, d’autant plus que la majorité des partis politiques souhaitaient le maintien des élections, selon les journalistes politiques.

La plupart des commerces ont dû fermer leurs portes, sauf les commerces alimentaires, après que la même mesure a été appliquée aux crèches, écoles et universités. Mais le fameux stade 3 de l’épidémie n’a pas été enclenché ce soir-là. Emmanuel Macron a répété que tout serait fait au mieux pour ne pas trop pénaliser les Français, quoi qu’il en coûte. Je ne suis pas le seul à penser que cette phrase, répétée trois fois, restera un marqueur de son quinquennat.


Lors de la soirée électorale du dimanche soir, sur France 2, des reportages ont montré que les Français continuaient à s’agglutiner dans les espaces non interdits, comme les jardins publics ou les berges de la Seine, provoquant l’indignation du ministre de la santé fraîchement nommé, Olivier Veran, également médecin (et par ailleurs vraiment excellent dans l’exercice de sa fonction pour un ministre néophyte), et du médecin-animateur Michel Cymes, chouchou des Français. Ces reportages indiquaient clairement que toutes les personnes que montraient ces images n’avaient pas encore pris la mesure de la gravité de la situation, comme j’ai pu m’en rendre compte moi-même avec des membres de mon entourage. Il m’a semblé que la population se divisait en deux catégories : ceux qui avaient compris qu’il fallait faire en sorte de limiter les contacts sociaux pour diminuer la propagation de l’épidémie, et les autres, insouciants car non conscients du problème. Le comble a été atteint par une restauratrice de banlieue parisienne qui expliquait au reporter qui l’interrogeait que le virus ne passerait pas par son établissement ; et, pour bien prouver qu’elle ne craignait rien, elle étreignait chaleureusement dans ses bras grands ouverts tous ses clients ! La première catégorie était subdivisée en deux : ceux qui prenaient les choses avec sérénité, et ceux qui cédaient à la panique, provoquant, par exemple, des pénuries de papier-toilette en remplissant leurs caddies de monceaux de rouleaux de ce produit dont on ignorait jusqu’alors à quel point il était précieux. Je pense faire partie des gens conscients du problème, mais qui capables garder leur sang-froid.

Dès le début de cette affaire mon épouse M. et moi-même avons suivi de très près les informations disponibles, M. parce qu’elle est accro à l’info (elle ne rate jamais l’excellente émission C dans l’air sur France 5), et moi parce que je suis chirurgien hospitalier, et donc très directement concerné par les mesures sanitaires. Je précise que M. était infirmière avant que d’être en retraite depuis plusieurs années. Comme elle va avoir 73 ans le mois prochain, je pense qu’elle ne sera pas sollicitée pour faire partie de la « réserve sanitaire ». Et bien qu’elle fasse beaucoup plus jeune que son âge, elle fait théoriquement partie des personnes « à risque » pour avoir dépassé les 70 ans. Moi-même j’ai eu 69 ans le week-end dernier. Serai-je utilisé dans les prochaines semaines comme mes confrères, du fait que je travaille toujours à temps plein, ou préservé du fait de mon âge ? Je n’en sais rien. Mais j’ai envie d’être utile, et je pense que l’on aura besoin de tout le monde.


Dès vendredi après-midi, il nous avait été demandé de déprogrammer les consultations et interventions non urgentes. Ce lundi matin (le 16 mars), en arrivant au travail, les consignes étaient beaucoup plus strictes, et j’ai passé une partie de ma journée à téléphoner à mes patients pour faire le tri entre ce qui était vraiment urgent et ce qui pouvait attendre des jours meilleurs.

Une nouvelle allocution présidentielle est prévue pour ce soir, et tout le monde s’attend à ce qu’Emmanuel Macron nous annonce le stade 3 et un confinement total de la population, situation inédite dans notre pays. Du coup, ma mère, comme toutes les personnes résidant en EHPAD, n’aura plus la visite quotidienne de sa belle-fille, ni celles de son fils. Je sais qu’elle va en souffrir.

J’ai pris dans la journée la décision subite de tenir un journal de cette période de confinement, pour garder une trace de cette situation inédite et, je dois le reconnaître, assez stimulante intellectuellement. En référence au fameux Journal de l’année de la peste de Daniel Defoe, publié en 1722, soit il y pratiquement 300 ans, j’ai intitulé cette chronique quotidienne Journal du temps de l’épidémie. Ce journal commencera donc demain mardi 17 mars 2020.


Lundi soir, réunion en visioconférence avec nos collègues de M. La raison : non seulement le CH de M. est l’hôpital-pivot de notre GHT  (Groupement hospitalier de territoire), auquel appartient l’hôpital de P. dans lequel je travaille, mais de plus il est déjà impacté de plein fouet, et depuis plusieurs jours, par l’épidémie. Et pour couronner le tout, son infectiologue en chef a été testé positif. Il est donc confiné chez lui.

Nos collègues de M. ont une semaine d’avance sur nous, tout comme l’Italie a une semaine d’avance sur la France, en termes de propagation de l’épidémie. Cette réunion a duré pratiquement 2 heures, et ce que j’ai entendu n’était pas très réjouissant. D’après eux, leur situation est proche de la médecine de catastrophe, alors qu’à P. il n’y a pas encore de cas avérés. Ils nous ont donc demandé de nous préparer activement, car nous ne devrions pas tarder à voir arriver les premiers cas. Nous avons tous compris que les prochaines consignes ne seraient valables que par périodes de 24 heures, et que chaque jour un point serait fait sur l’évolution de la situation dans notre hôpital. Détail macabre, les entreprises de pompes funèbres de la ville de M. ne sont pas du tout prêtes à gérer une prochaine surmortalité probable.


En rentrant chez moi, allocution télévisée présidentielle, dont j’ai loupé les dix premières minutes. Emmanuel Macron, visage grave, voix solennelle, diction parfaite comme toujours, a répété six fois que nous étions en guerre, certes sanitaire, mais en guerre tout de même, contre un ennemi invisible. Il n’a pas prononcé le mot de confinement, mais le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, s’en est chargé à sa place dans la foulée. Le président semble avoir pris toute la mesure de la gravité de la situation, ce qui n’était peut-être pas tout à fait le cas jeudi dernier, en raison du maintien des élections. Ce point alimentera certainement de nombreuses polémiques ultérieures. Le fait de les avoir maintenues sera probablement considéré par certains comme responsable d’un retard dans la décision de confinement. S’il les avait annulées, d’autres n’auraient pas manqué de crier au scandale, sachant que ces élections étaient la chronique d’une défaite annoncée pour LaREM, le parti du président. Bref, il lui fallait choisir entre la peste et le choléra. Au fait, a-t-il choisi la peste ou le choléra ? C’est trop tôt pour le dire. Mais, pour l’instant, la classe politique se tient à peu près tranquille. Ça fait du bien, de temps en temps, d’échapper à ces torrents de mauvaise foi dont les politiciens nous donnent régulièrement le spectacle affligeant.


Après quoi, pour se changer les idées, M. et moi avons regardé de nouveau Tchao Pantin, avec le génial Coluche en ancien flic devenu pompiste, et tombé dans la déchéance alcoolique après la mort de son fils par overdose, dont il se juge responsable (J’étais un gros con de flic, tricolore jusqu’au slip…, comme il l’explique à Lola). Nous sommes assis chacun à un bout du canapé, respectant implicitement au sein de notre couple les mesures barrières. Tant pis pour les habituelles marques de tendresse.


Mais avant de débuter ce journal, je note quelques chiffres concernant mon département d’adoption que M. et moi habitons depuis janvier 2018, et qui fait partie de ceux qui comptent le plus de cas. Le 14 mars, 80 personnes étaient atteintes, et 33 hospitalisées, dont 29 au CH de M.


Que le confinement commence !


Aquarelle de Jacques-Lithgow Berger

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© Christian Thomsen