Journal du temps de l’épidémie (10)

Jeudi 26 mars, J 10

Informations télévisées du matin. Un sondage Odoxa fait apparaître une défiance croissante et réellement inquiétante de la population sondée vis-à-vis du personnel politique. Les chiffres sont accablants, et le pire est celui-ci : les trois quarts des sondés pensent que l’exécutif ne nous dit pas la vérité, vieille rengaine. De deux choses l’une : ou les sondés ont raison, et c’est à désespérer des politiciens ; ou ils se trompent, et c’est à eux, les politiciens, de désespérer. Donc, pas d’autre issue envisageable sur le plan politique que le désespoir ! C’est gai…

Autres chiffres : 95% des sondés pensent que le confinement est une bonne mesure, mais qui, pour certains d’entre eux, aurait dû être prise plus tôt. Près d’un sur deux supportent difficilement ce confinement.

Comme prévu, les syndicalistes ne sont pas d’accord avec les mesures prises sur l’allongement de la durée du temps de travail hebdomadaire en cas de nécessité, mesures prises dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire.

Une note de la direction nous apprend que nous sommes, depuis hier, en « plan blanc », qui est activé en cas de crise sanitaire, pour mobiliser un maximum de moyens humains. Jusqu’à présent, je n’en avais vécu qu’un seul, à l’occasion d’une intoxication au monoxyde de carbone de tous les clients d’un restaurant. Tout s’était bien passé, mais, en tant que chirurgien, j’avais eu un peu de mal à me sentir utile, sensation que j’éprouve également en ce moment. Je fais part à mon chef de pôle et à la cadre du service de ma proposition d’aider le personnel infirmier, moyennant une petite formation in situ. L’idée est à l’étude.


Le Conseil départemental de l’Ordre (CDOM) nous communique les chiffres de l’ARS qui nous concernent, avec recommandation formelle de ne pas les divulguer. Si je le fais ici, c’est parce que je ne donne aucun nom de lieu, juste des initiales, qui ne permettent pas a priori de savoir de quels hôpitaux je parle. Voici ces chiffres pour le CH de M., notre hôpital-pivot : 246 patients Covid + (soit 11 de plus que la vielle) ; patients hospitalisés : 70 (11 de plus) ; patients en réa : 13 (+ 6) ; patients décédés : 20 (+ 2). Nos chiffres du jour sont les suivants : 18 tests positifs sur 85 ; 21 patients hospitalisés. Le mail du CDOM indique qu’un de nos patients est décédé, information qui ne nous est pas donnée par la note de la direction. Il semblerait que ce patient Covid + ait fait une chute mortelle en voulant fuir le service dans lequel il était hospitalisé !

La carte de l’extension de la maladie, diffusée aux informations, montre que la région dans laquelle je travaille est une des plus touchées de France.

J’ai un peu le sentiment d’être un personnage du Désert des Tartares, attendant l’ennemi à notre frontière. Ce roman a inspiré à Jacques Brel une très belle chanson, Zangra, que j’ai connue bien avant de lire le livre et de voir le très beau film qui en a été adapté. Elle se termine par ces mots :

« Je m’appelle Zangra, hier trop vieux général,

J’ai quitté Belonzio qui domine la plaine,

Et l’ennemi est là, je ne serai pas héros. »

Mais, à la différence notable de Zangra ou de Giovanni Drogo, le héros de Dino Buzzati, quand l’ennemi sera vraiment à nos portes, dans quelques jours, je serai encore là pour l’affronter. Avec quelles armes ? Je n’en sais fichtre rien…

Autre différence essentielle : contrairement aux soldats que sont Drogo ou son avatar Zangra, je n’attends aucune gloire de ce combat, même si l’on a tendance actuellement à faire des soignants des héros, ce qui me semble très excessif, même s’agissant des médecins morts. Un militaire qui meurt au combat n’est pas, ipso facto, un héros. C’est juste quelqu’un qui a fait son boulot, en toute connaissance de cause. C’est souvent ce que disent les proches des soldats morts en opération, quand on les interroge sur ce sujet. Certaines professions sont dangereuses par nature : pompier, soldat, policier, salariés travaillant en contact avec des produits toxiques, etc. Le métier de soignant n’est pas, en temps normal, réputé à risques. Mais, en temps d’épidémie, cela le devient de manière forte et spectaculaire. Faire leur travail, pour les soignants, ne me semble pas relever de l’héroïsme, même si certains vont au travail la peur au ventre, notamment ceux qui sont au contact direct des patients Covid +.

En consultant la fiche Wikipédia du Désert des Tartares, j’apprends que Dino Buzzati a publié en 1953, dans Le Quotidien du médecin, une courte nouvelle intitulée sobrement Un cas intéressant, qui raconte le parcours étrange d’un patient hospitalisé au dernier étage d’un hôpital quasiment désert, pour une maladie qu’il ignore parce qu’on ne lui en dit jamais rien (ça me fait un peu penser au Procès de Kafka). Chaque jour, sans autre explication qu’un prétexte à chaque fois dérisoire, il est descendu d’un étage, jusqu’à ce qu’il arrive au rez-de-chaussée, dernière étape avant le sous-sol, où est installée la chambre mortuaire. Il faudrait que j’arrive à me procurer ce texte, qui ne semble pas franchement gai, mais sûrement intéressant, comme le cas en question.


Un mail de notre pharmacie nous donne les règles de bon usage de l’hydroxychloroquine (Plaquénil©), si un médecin hospitalier décidait de l’utiliser pour un patient hospitalisé. Elles sont très strictes et limitatives, en attendant les résultats de l’essai Discovery lancé dans cinq CHU français.


C’est l’heure de la lecture de la dernière livraison des Cahiers de la drôle de guerre. C’est au tour du philosophe Frédéric Worms de répondre aux questions de Catherine Portevin. Ce spécialiste de Bergson est membre du CCNE, le Comité consultatif national d’éthique. Il a publié récemment Pour un humanisme vital. Lettres sur la vie, la mort et le moment présent. J’ai commencé à le lire, mais j’ai abandonné après quelques lettres, car je n’arrivais pas à comprendre où l’auteur voulait en venir dans ces lettres adressées à une destinataire inconnue, et probablement fictive. Dommage.


Question : « Comment la pandémie de Covid-19 remet-elle au cœur de nos existences cette question : qu’est-ce qui est vital ? »

Réponse : « L’expérience du vital est une expérience négative au sens où nous la ressentons en général à l’occasion d’une perte, d’un empêchement : la maladie, le deuil, la perte d’un emploi, une séparation… Tout ce que nous considérons comme le contraire de la vie. Avec le Covid-19, nous faisons cette expérience collectivement et à toutes les échelles. (…) Mais nous éprouvons aussi le vital par la perte d’autres dimensions de l’existence, comme les relations humaines. (…) Un cas très concret en ce moment est le problème des visites aux personnes âgées ou vulnérables isolées. (…) : une absence de visite peut les faire mourir autant qu’une absence de soins. La relation est vitale, littéralement. »


Question : « Comment définir alors le minimum vital ? »

Réponse : « On appelle minimum vital ce que les êtres humains sont en droit d’attendre les uns des autres dans une société juste. De ce point de vue, et c’est mon option, la justice elle-même est un besoin vital. »


Question : « Quelle appréciation du minimum vital révèlent les restrictions qui nous sont imposées en ce moment ? »

Réponse : « Elles montrent bien que la santé ne suffit pas à définir le vital. Ces restrictions ne sont pas prioritairement destinées à sauver notre vie, mais celle des autres, dans un impératif de justice. »


Question : « Mais le confinement est essentiellement justifié par des raisons de santé… »

Réponse : « Non, pas exactement. Le contenu des mesures (confinement, distance sociale, limitation des sorties, gestes barrières etc.) est du côté de la vie contre la mort. Il faut empêcher la maladie, se nourrir, bouger un minimum. Mais leur justification est du côté de la solidarité. L’indispensable est du côté du besoin vital (comme l’accès à la nourriture), mais tout ce qui est limité ou interdit l’est au nom du danger pour soi, donc pour autrui (les occasions de contaminer les autres). (…) La politique, c’est tenir le vital par les deux bouts : la santé et la justice. »


Question : « La question peut sembler brutale mais le minimum vital qu’une politique peut assurer face au Covid-19, est-ce alors forcément faire le moins de morts possibles ? »

Réponse : « L’option de la plupart des gouvernements, y compris la Chine, est fondée sur la prévention de toute mort évitable. C’est le principe premier. Il y a une autre option, fondée sur la philosophie morale utilitariste, qui consiste à calculer du point de vue de l’intérêt général : on confine moins, on assume de sacrifier aujourd’hui des vies (celles des plus fragiles et des plus vieux), mais, au bout du compte, on préserve le collectif de la mort. D’une part, en immunisant davantage la population par le contact avec le virus ; d’autre part, en espérant réduire les effets d’une crise économique massive, qui, elle, causera dans le futur des morts invisibles. C’est l’option qu’a tentée Boris Johnson au Royaume-Uni. » (Cette option utilitariste a été expliquée dans ces Cahiers par le philosophe anglais Julian Baggini. Ses limites ont été atteintes avec la décision récente prise par Boris Johnson de confiner la population britannique.)


Question : « Qu’est-ce qui est minimal dans le minimum vital ? Autrement dit, le minimum vital est-il suffisant pour vivre ou n’est-il que de la survie ? »

Réponse : « Pour répondre à cette question, je trouve très inspirante la réflexion des théoriciens du revenu minimum universel, dit « revenu de base ». Le revenu  de base  (comme on parle en physiologie de « métabolisme de base ») n’est pas défini selon des besoins organiques – ceux qu’il faudrait satisfaire pour ne pas mourir – mais comme ce qui permet à chacun d’entrer dans la vie sociale afin d’y obtenir un revenu par ses propres moyens. On retrouve dans cette définition les théories de la justice de John Rawls : le minimum n’est pas ce qui empêche de mourir mais ce qui permet à chacun de réaliser sa conception du bien, c’est-à-dire de vivre une vie digne. « De base »indique que ce n’est pas une question de quantité suffisante. (…)  De même, pour définir le minimum vital, on doit (…) se demander ce dont l’être humain a besoin pour vivre. Et ce ne sont pas seulement des besoins organiques, mais des relations affectives, sociales, et de la justice. Une société juste est une société qui donne à chacun le minimum dans tous les ordres. »

Il me semble difficile de ne pas être globalement d’accord avec ces réponses. Encore faudrait-il appliquer ce qu’elles préconisent.

Je note en vrac quelques informations glanées en regardant la télévision.

L’urgentiste médiatique Patrick Pelloux tente une explication du fait que, en dehors des patients Covid + ou suspects de l’être, les hôpitaux n’accueillent quasiment plus d’urgences médicales ou chirurgicales, ce que nous constatons ici. Pour la traumatologie ou les bagarres de personnes alcoolisées, cela se comprend aisément. En revanche, où sont passés les infarctus, les AVC, les occlusions, les appendicites ? Ce qui est probable, c’est que beaucoup de patients qui se seraient présentés aux Urgences en temps normal ne le font pas, soit par civisme (version optimiste), soit par peur d’être contaminés (version réaliste). Je me remémore ce proverbe russe souvent cité : « un pessimiste est un optimiste bien informé. »

Une femme médecin généraliste, dont le cabinet médical est fermé, se prépare à faire l’aide-soignante dans un hôpital, juste par solidarité.

Le décompte des morts a changé. Jusque-là, les chiffres officiels ne comptabilisaient que les décès survenus à l’hôpital. Il faut y ajouter les patients qui meurent en EHPAD ou chez eux.

Les États-Unis sont devenus le pays le plus touché par l’épidémie, et New York en est l’épicentre. Images incroyables d’hôpitaux new yorkais totalement dépassés.

Un tweet surréel de Donald Trump, qui dit en substance que ce sont les « fake news » qui sont à la manœuvre derrière cette épidémie, pour empêcher sa réélection. Est-il possible d’être aussi mégalomane ?

Je note l’usage étrange que Trump fait de l’expression fake news. Pour lui, il ne s’agit pas d’une infox, comme on dit chez nous, mais d’un média qui lui est hostile, comme la chaîne d’infos CNN. Good news si tu penses comme moi, fake news dans le cas contraire ; telle est la façon primaire de penser de Donald Trump.

Une nouvelle polémique sur les tests pour le Covid-19 (tests de dépistage, de diagnostic ou de guérison, selon les cas). La France, qui en réalise 5000 par jour, se prépare à en faire 29000, pendant que les Allemands en sont déjà à 500000 par semaine ! Certes, ils produisent eux-mêmes leurs tests, mais, quand même, la différence d’échelle laisse pantois. Sont-ils tout simplement meilleurs que les autres, ou bien est-ce nous qui ne sommes pas à la hauteur ?

Il faudrait que je pense à rédiger un nouvel article de www.vocabulaire-medical.fr sur les tests en médecine, quand la crise sera passée.


Sur le plan économique, le monde s’apprête à vivre une récession de la même ampleur que la grande dépression de 1929. En 2008, lors de la grande crise financière, la France perdait 2 points de PIB par trimestre. Actuellement, on parle de 3% de perte par mois de confinement. C’est du jamais vu, et la fin du confinement risque d’être très douloureuse à vivre sur le plan économique.

Sur les chaînes d’informations, aucun autre sujet que le Covid-19, ou, alors la mort d’une personnalité. Aujourd’hui c’est de celle de Michel Hidalgo dont on parle subrepticement. Pour les gens de ma génération, Michel Hidalgo restera à jamais le sélectionneur qui a porté l’équipe de football de Michel Platini aux plus hauts sommets : la demi-finale de la Coupe du Monde de 1982, perdue contre toute attente contre l’Allemagne (le pire souvenir de tout amateur de football), puis le titre de champion d’Europe en 1984. Tout le monde se souvient de ses yeux bleus transparents et de sa voix douce. Adieu et merci, Michel…

C., dont la mise en bière aura lieu demain matin, était un vrai passionné de football. Nous penserons très fort à lui demain, à 9 heures et demie.

Aquarelle de Jacques-Lithgow Berger

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© Christian Thomsen