Journal du temps de l’épidémie (15/16)

Mercredi 1er avril, J 16 du confinement

Ce matin, je n’avais pas vraiment envie de me lever. Ce n’est pas très motivant de se lever tôt quand on sait qu’on n’aura pas grand-chose à faire de la journée. Mais il le faut quand même. Je rêvasse un peu au lit avant de me dépêcher pour rattraper le temps perdu. Du coup je n’ai rien noté des informations télévisées juste survolées en prenant mon café. Et je n’ai pas l’habitude d’écouter la radio. La seule station que j’écoute, c’est France Musique, et pour la musique, pas pour les infos.

Je suis très attaché à la ponctualité, et je me dois d’être à l’heure à l’hôpital, pour faire la visite avec mes collègues. Je le suis d’ailleurs certainement beaucoup trop. Est-ce que la ponctualité a autant d’importance que celle que je lui donne ? Revers de la médaille, je déteste que l’on me fasse attendre, et j’ai du mal à supporter le retard des autres.

Je suis toujours étonné de constater à quel point notre comportement vis-à-vis des horaires est un élément structurant de notre personnalité. Certains, comme moi, sont toujours à l’heure (des obsessionnels ?), d’autres toujours en avance (des anxieux ?), et d’autres toujours en retard. Ces derniers sont plus difficiles à ranger dans une seule catégorie, car il y a ceux, pleins de bonnes intentions, qui aimeraient être à l’heure mais qui n’y arrivent pas, par manque d’organisation, et ceux qui organisent leur retard, pour qu’on les remarque (des mégalomanes). Très peu de gens sont tantôt en avance, tantôt en retard, et, sur un malentendu, parfois à l’heure.

Quand j’étais chef de clinique au CHU Henri Mondor, je faisais partie de la Commission des examens, qui comprenait douze membres. Leur ordre d’arrivée était immuable, et le premier sur place était toujours le psychiatre, immanquablement suivi par votre serviteur. Au staff hebdomadaire du Service, le patron arrivait toujours avec un bon quart d’heure de retard. Son arrivée remarquée donnait le top au retard des autres, qu’il leur faisait toujours remarquer. Être en retard, ce n’était pas arriver après l’heure, mais après le patron.

J’ai travaillé dans plusieurs départements, et j’ai pu faire le constat amusant que dans toutes les instances, le président accordait toujours un quart d’heure de délai aux retardataires avant de commencer la séance. J’ai connu ainsi le quart d’heure charentais, puis le quart d’heure aveyronnais. Alors qu’il serait tellement plus simple de commencer à l’heure ; ceux qui arrivent toujours en retard perdront vite cette habitude.

Une déléguée médicale d’un laboratoire pharmaceutique danois m’a raconté qu’elle avait été invitée à une réunion de travail au siège de la société, à Copenhague. La réunion était prévue à 8 heures. Une minute plus tard, les portes étaient fermées et aucun retardataire n’était plus autorisé à rentrer dans la salle.

Combien de spectateurs arrivent en retard au concert, et dérangent tout le monde pour s’installer bruyamment parfois même pendant l’exécution d’une œuvre ?

Il est intéressant d’observer le comportement des médecins vis-à-vis de la ponctualité. Certains, dont je suis, commencent toujours à l’heure, et essayent de respecter les horaires de rendez-vous, tout en prenant le temps nécessaire pour un patient complexe ou qui demande plus d’information que la moyenne. Il n’y a en général pas grand monde dans leur salle d’attente dans la mesure où, précisément, leurs patients n’attendent pas. D’autres sont systématiquement en retard. Parmi eux il en est qui ne peuvent pas faire autrement, car ils ont eu effectivement beaucoup à faire avant de commencer. Je pense notamment aux chirurgiens qui consultent après leur programme opératoire. On ne sait jamais quand va se terminer celui-ci, mais c’est souvent plus tard que prévu, raison pour laquelle je consulte certains jours et j’opère d’autres jours. Mais d’autres n’ont pas cette excuse. Ils organisent systématiquement leur retard, au besoin en faisant la sieste, ce qui présente à leurs yeux deux avantages. Le premier est de donner l’impression valorisante qu’ils sont débordés, le second d’avoir une salle d’attente toujours pleine. Ces deux types de médecins ont chacun leurs adeptes ; certains apprécient de ne pas attendre, d’autres d’être pris en charge par un praticien débordé. Et ceux qui n’apprécient pas le retard de leur praticien finissent par s’en aller.

En écrivant tout cela, je me dis que je n’avais pas grand-chose à raconter sur le Covid-19, mais que j’ai malgré tout réussi à remplir deux pages de considérations sur la ponctualité.

J’ai emporté avec moi la biographie du philosophe et épistémologue autrichien Karl Popper, lue à sa sortie il y a pratiquement vingt ans, et qui fait partie du programme de relecture que je me suis fixé. Je suis fasciné par son principe de réfutabilité, qui permet de tracer la ligne de démarcation entre science et non-science.

Lecture quotidienne des Carnets de la drôle de guerre. Aujourd’hui c’est le philosophe Mickaël Fœssel qui répond aux questions d’Alexandre Lacroix. Il a écrit plusieurs livres remarqués, dont le dernier, Récidive. 1938, établissait un parallèle entre les années 2018 et 1938, par l’étude approfondie de la presse de cette dernière année. J’y avais découvert avec stupéfaction qu’une grande partie de la presse de l’époque faisait preuve d’un antisémitisme extrêmement virulent, qui ne pouvait pas s’expliquer par l’occupation encore à venir de la France par les troupes nazies. Il était possible de lire dans certains journaux français de 1938 qu’il était urgent « d’exterminer la vermine juive » !

Ce que souhaite dénoncer Fœssel, c’est la facilité avec laquelle, selon lui, les leaders des démocraties se voient en chefs de guerre, et avec quelle satisfaction ils manifestent leur goût du contrôle des populations. On pense évidemment à Donald Trump et à Emmanuel Macron.

À la question « Pensez-vous que nous allons revenir au monde d’avant, ou qu’il y aura une reconfiguration ? », il répond notamment ceci : «  Maintenant, si le caractère dramatique de la situation et la peur qu’elle suscite doivent signifier –comme on en perçoit déjà les signes – qu’on va prendre des mesures sécuritaires et biosécuritaires renforcées, si l’on se met à nous vanter le modèle chinois comme supérieur à celui des démocraties, si cette période de quarantaine sert à mettre en place des outils de surveillance numérique, de zonage et de contrôle des populations dont l’usage se pérennise, l’après sera peut-être même pire que le pendant. »

À la question « Ne seriez-vous pas, pour une fois, d’accord avec le président des États-Unis Donald Trump, qui s’est exclamé qu’il ne faudrait pas que le remède soit pire que le mal ? », il répond qu’effectivement le remède est souvent un mal. «  Donald Trump pense exclusivement aux aspects financiers de la chose et il participe de ce débat qui a lieu d’être, mais qui n’est pas suffisant à mon avis, entre décisions prophylactiques et impact économique de ces mesures sur la croissance. Ces considérations ont largement orienté les choix des responsables politiques, qui ont eu à se décider entre la stratégie de l’immunité collective et celle du confinement. (…) Les mesures adoptées par la France sont, peut-être, inévitables – mais ne perdons pas de vue qu’elles demeurent scandaleuses. Quelle que soit leur nécessité circonstancielle, elles sont inadmissibles en regard de ce qu’est un État de droit. Cela mérite d’être rappelé, car il existe une tentation de faire de la crise un champ d’expérimentation. »

Voilà, c’est dit, avec me semble-t-il pas mal de catastrophisme et d’emphase (décisions scandaleuses…). J’ai beaucoup de mal à imaginer Emmanuel Macron devenir une sorte de petit Poutine. Mais, après tout, qui sait ? Michel Onfray n’est-il pas en train de virer au populiste de droite ? Donc tout est envisageable.

Alexandre Lacroix demande ensuite à son interlocuteur s’il vise particulièrement la politique d’Emmanuel Macron et d’Édouard Philippe.

Réponse de l’intéressé : « À la suite de leurs prédécesseurs, ils n’ont pas seulement une rhétorique, mais aussi une pratique de type autoritaire. On pouvait déjà avoir des doutes sur l’expression de « guerre contre le terrorisme » ; cette fois-ci, il y a lieu d’être encore plus prudent.(…) Nous admettons provisoirement que l’État postule que nous sommes tous des menaces, pour nous-mêmes et pour les autres. Mais soyons vigilants à ne pas laisser s’installer cet a priori de la suspicion au-delà de la crise sanitaire. »

Vers 19 heures, alors que je suis rentré chez moi, je dois retourner à l’hôpital pour voir aux Urgences un patient jeune qui se plaint de douleurs abdominales. Je découvre la nouvelle organisation du Service, avec une zone Covid étanche, dans laquelle je n’ai pas besoin d’entrer, puisque le patient à voir est dans la partie non Covid. Les deux tentes de la Croix Rouge qui étaient érigées devant l’accès aux Urgences ont été déplacées à l’intérieur, car il y régnait un froid polaire.

Cet homme de 23 ans a potentiellement une appendicite aiguë, mais je manque d’arguments formels pour l’opérer ce soir. Je le fais donc hospitaliser en Chirurgie et déciderai demain, après un nouvel examen, si je dois l’opérer ou pas.

En rentrant à la maison, long coup de téléphone de notre fille V., immédiatement suivi d’un appel de F., notre fils aîné qui habite à Londres. J’aime bien ces échanges détendus avec les enfants, qui nous racontent leur confinement. Il n’y a que le deuxième, O., qui ne téléphone pas souvent. C’est un taiseux, comme moi.

Du coup, nous coupons le son du téléviseur, ce qui fait que je n’aurai toujours pas d’information sur la situation sanitaire du pays. Un bandeau défile avec le message qu’un autobus sanitaire a dû rebrousser chemin. Je ne sais ni d’où il partait, ni où il se rendait, encore moins pourquoi il a fait demi-tour. Mais cette information ne me semble pas vitale.

Je me suis fait il y a quelques mois un ami virtuel. Je lis tout ce qu’il publie sur son blog, et lui me dit qu’il trouve du plaisir et de l’intérêt à lire mon Journal du temps de l’épidémie. Nous ne communiquons que par mail, avec l’habitude réciproque de répondre aux messages le jour même. Or, cela fait 48 heures qu’il n’a pas répondu à mon dernier message. Du coup, je suis inquiet. Si je n’ai pas de ses nouvelles demain, je lui enverrai un SMS pour savoir ce qu’il devient.


Jeudi 2 avril, J 17 du confinement

Je découvre le mot du jour : le déconfinement. Ce n’est pas tout-à-fait un néologisme, puisque le dictionnaire le connaît. Mais c’est la première fois que mon correcteur orthographique le rencontre, et, de ce fait, il me le souligne en rouge. Il va falloir que je lui apprenne vite fait à le reconnaître, ainsi que ses dérivés, comme le verbe déconfiner.

Depuis l’audition du Premier ministre, hier, le sujet est sur toutes les lèvres, d’autant qu’une décision doit être prise avant le 15 avril, fin programmée de l’actuelle période de confinement. On nous annonce que le confinement sera probablement levé plus tard, progressivement, par étapes, région par région, et même par tranches d’âge. Se posera le problème du test détectant la présence d’anticorps témoignant d’un contact récent avec le virus, et donc d’une absence probable de contagiosité. Mais on ne sait pas encore s’il faudra tester tous les individus un par un avant de les déconfiner. Et, si oui, aurons-nous assez de tests ? Et on nous annonce dès maintenant qu’il y aura probablement de nouvelles périodes de confinement partiel. C’est la stratégie du « stop and go ». Bref, le bout du tunnel, ce n’est pas pour tout de suite.

Pour ce qui est de l’utilité du port du masque, les avis semblent partagés. Quelles seraient les recommandations si leur nombre était suffisant pour équiper toute la population ? Des calculs ont été faits, et le nombre de masques nécessaires serait de plusieurs milliards, donc autant dire qu’il n’en est pas question. Devrions-nous faire comme les Chinois, qui sont habitués à en porter en permanence, mais plutôt en raison de la pollution ? Je pense qu’il est trop tôt pour avoir des réponses actuellement. Mais il faudrait nécessairement avoir une doctrine prête pour la prochaine pandémie, et les stocks nécessaires.

Le Professeur Jérôme Salomon fait son point-presse quotidien. Quelques mots me semblent nécessaires pour évoquer le « Monsieur coronavirus » du gouvernement. Sa fiche Wikipédia (eh oui, il en a déjà une !) m’apprend qu’il est à la fois médecin infectiologue et haut fonctionnaire. Il est spécialiste en Santé publique, et occupe depuis janvier 2018 le poste stratégique en temps de crise sanitaire de Directeur général de la Santé, dont on ne parle guère par temps calme. Les journalistes interrogés à son sujet semblent assez unanimement l’apprécier.

Il nous apprend que la France vient de dépasser la barre des 4000 décès, avec 509 de plus pour la journée d’hier. Ce chiffre nous situe à la place peu enviable de 4ème nation la plus impactée par l’épidémie sur la planète. Nous comptons à peu près 24600 personnes hospitalisées, dont 6027 en réanimation.

Comme me l’apprend un article de la version en ligne du Point, il existe d’énormes disparités départementales. Dans le Haut-Rhin, département où se situe Mulhouse, ville la plus touchée : 411 décès. Les départements de l’Ouest ne comptent que quelques décès, certains même seulement un ou deux. Mon département en comptabilise 48. Des transferts de patients gravement atteints s’organisent vers les régions les moins touchées, par train, autocar, avion ou hélicoptère. Depuis plusieurs jours, des patients intubés de la région Grand-Est ont été transférés en Allemagne, en Suisse ou au Luxembourg.

Quelques marchés alimentaires sont autorisés à ouvrir, après demande d’une dérogation par les maires.

Deux nouveau-nés sont décédés aux États-Unis, remettant en cause l’idée, transmise par les médecins chinois, que les enfants étaient épargnés.


Sur le plan économique, certains secteurs sont en grande souffrance, comme l’automobile ou le transport aérien. J’entends dire que les pays du G20 envisagent l’injection de près de 5000 milliards de $ dans l’économie mondiale, ce qui représente 2 fois le PIB de la France !

En attendant, le baril de pétrole est au plus bas, à 20 $. Mais comme plus grand monde ne circule encore en voiture, personne ne profite vraiment de cette baisse.

La première chose que je fais en arrivant à l’hôpital est d’envoyer un texto à l’ami qui ne répond plus à mes mails. Il me rassure très vite : il va bien, mais a décidé de faire une petite pose dans la lecture de ses mails. En médecine, cela s’appelle une « fenêtre thérapeutique ». Il me remercie de ma sollicitude.

Arrivé dans le service, je vais tout de suite voir le patient d’hier soir. Je l’examine de nouveau, et décide de l’opérer, pour forte suspicion d’appendicite. L’infirmière qui m’accompagne m’indique qu’elle l’a entendu tousser, ce qui n’avait pas été noté hier par l’urgentiste. Nous décidons de le considérer a priori comme suspect d’être atteint du Covid-19.

Au bloc opératoire, c’est le premier patient opéré dans le circuit Covid, élaboré de telle sorte qu’aucun patient porteur du virus ne contamine le reste du bloc. Toute l’équipe de la salle dédiée est habillée avec des précautions spéciales, qui comportent notamment une cagoule enveloppante, un masque FFP2 et des lunettes de type masque de plongée, que je me ferai retirer en cours d’intervention car elles sont pleines de buée, et je n’y vois plus rien, peut-être parce que j’ai mal positionné mon masque FFP2, auquel je ne suis pas habitué. La ventilation, poussée à son maximum, fait autant de bruit qu’un fort coup de vent à la pointe du Raz. Heureusement que l’intervention ne dure pas trop longtemps.


Se pose en fin d’intervention la question du devenir de ce patient à sa sortie de bloc : si la suspicion est confirmée, il ira dans l’unité Covid du Service de médecine ; dans le cas contraire, il retournera en Chirurgie. Pour connaître rapidement la réponse, rien de mieux qu’un bon vieux scanner thoracique. Je vais voir le radiologue, et nous décidons de lui faire faire cet examen immédiatement à sa sortie du bloc opératoire. Peu de temps après, la sanction tombe : images caractéristiques « en verre dépoli », donc patient Covid +. Il sera hospitalisé en médecine, dans le secteur dédié, où j’irai le voir pendant la période des suites opératoires.

Je note en passant, pour le déplorer, le comportement de l’anesthésiste, un vieux briscard qui a tout connu du métier. Il ne prend pas très au sérieux les consignes de protection, et refuse le masque FFP2 qu’on lui propose pour intuber le patient. À son infirmier anesthésiste qui le lui reproche, il répond d’un ton désabusé et ironique qu’il a assez vécu comme cela, et que ce ne serait pas très grave s’il était contaminé. C’est son choix, mais un exemple déplorable.

Le cas de ce patient met en lumière un dysfonctionnement grave. En effet, c’est lors du tri aux Urgences que la question de la suspicion aurait dû être envisagée. L’IAO (l’infirmière d’accueil et d’orientation) avait bien noté que le patient avait fait un pic fébrile treize jours auparavant, mais la toux n’était pas mentionnée. En interrogeant après coup le patient sur ce point précis, il me répond clairement qu’il avait signalé une toux discrète mais persistante. Quand je suis allé le voir aux Urgences, il n’était pas dans la partie Covid du service. Du coup, il a pu contaminer le service des Urgences, le service d’Imagerie médicale puis le service de Chirurgie, sans compter le circuit qu’empruntent les patients et les soignants. Par chance, il ne toussait pas vraiment ; il toussotait…

J’ai pris rendez-vous avec A., le cadre des Consultations externes, le seul homme du personnel d’encadrement, pour lui poser les mêmes questions qu’à ma cadre. Il me fait part du même sentiment de ne pas être utilisé comme il pourrait l’être. Son travail a consisté à anticiper la vague d’hospitalisations, et à réorganiser le planning de son personnel, qui a joué le jeu sans aucun état d’âme. Elles (il n’y a que du personnel féminin dans son service) ont même accepté de travailler la nuit s’il le fallait, alors qu’elles n’ont jamais à le faire. Bref, il est fier de son équipe, et prêt à affronter la vague annoncée, pour le cas où elle déferlerait vraiment. Quant aux médecins, ils ont tous accepté d’annuler leurs consultations. Seuls deux chirurgiens, dont je ne lui demande pas les noms, l’ont fait de mauvais gré.

Un mail de la direction nous donne les chiffres du jour (ceux d’hier, 1er avril, ne nous ont pas été communiqués). Le nombre de patients testés est passé de 145 à 81, le nombre de patients positifs de 42 à 46, et celui des patients hospitalisés a nettement diminué, passant de 29 il y a 2 jours à 18.

Je descends à l’unité Covid du Service de médecine, pour faire part à mon opéré de mes constations, et donner mes consignes à l’infirmière. C’est à ce moment que je l’interroge sur sa toux. Sa réponse indique clairement qu’il l’a signalée, et n’a pas cherché à la dissimuler. Bien entendu, il savait que sa fièvre et sa toux pouvaient être en rapport avec le Covid. En clair, il n’est pour rien dans le dysfonctionnement signalé plus haut.

Carnets de la drôle de guerre

C’est Victorine de Oliveira qui a colligé les réponses des quatre intervenants, à savoir une travailleuse sociale, un philosophe, un syndicaliste et un sociologue. Les questions portaient sur les impacts sociaux de la crise sanitaire, et sur les différences de vécu du confinement selon les conditions de vie de ceux qui le subissent.


Un SDF parisien note que, dorénavant, les gens le remarquent, lui qui avait l’impression jusque-là d’être transparent. Certains SDF sont même verbalisés pour non-respect du confinement ! La travailleuse sociale, qui appartient à la Fondation Abbé Pierre, fait ce constat désabusé : « La prise en compte des personnes à la rue dans les mesures de confinement a été à la hauteur de la représentation de la pauvreté en France. Ce n’était vraiment pas une priorité. »


Le philosophe Guillaume Le Blanc est un spécialiste des questions de précarité et de vulnérabilité, notions qu’il distingue clairement. Pour lui, « une certaine aisance sociale, comme le fait d’avoir un revenu stable et confortable, peut aller de pair avec un sentiment d’invulnérabilité. Le regard porté sur la vulnérabilité d’autrui s’en trouve alors modifié, biaisé – de là le discours sur la responsabilité personnelle des pauvres. » Il évoque les familles nombreuses et modestes confinées dans de petits appartements, et les femmes victimes de violences conjugales confinées avec un mari violent. Il met aussi en exergue tous ces salariés peu visibles en temps normal, mal rémunérés, qui exercent des métiers qui deviennent essentiels : caissiers, éboueurs, livreurs, et, bien sûr, personnel soignant. « Les métiers du soin, du care, apparaissent dans toute leur nécessité alors même qu’ils sont souvent les plus précaires et les plus mal rémunérés. (…) On passe d’une guerre économique, où il s’agit de booster la croissance au prix de l’effacement du secteur du care, à une guerre biologique dont ce secteur est l’un des indispensables combattants. ». Pour conclure, le philosophe met en garde contre le risque de hiérarchisation des héroïsmes, les héros du quotidien ayant été remerciés par le Président de la république lors de son allocution de Mulhouse. « Au sein de ce nouveau groupe valorisé de héros du quotidien, le sanitaire a des chances de l’emporter, à la longue, sur le social. »

La syndicaliste est secrétaire générale de la CGT Commerces et services, qui a en charge la grande distribution. Elle déplore le retard pris dans la mise en place des mesures de protection des salariés des grandes surfaces. Entre eux ils ont baptisé la prime de 1000 € annoncée par le Président la « prime de la mort ».

La sociologue évoque les applaudissements spontanés de la population en direction des soignants. Elle remarque qu’on les entend nettement plus dans les quartiers populaires, qui ne se sont pas vidés de leurs habitants, contrairement aux quartiers plus huppés. Les données du backtracking fournies par l’opérateur téléphonique Orange indiquent que Paris a perdu 17% de ses habitants la veille du confinement, pendant que la population de l’ile de Ré voyait la sienne augmenter de 30%, au grand dam des résidents permanents, qui craignent que ces nouveaux arrivants n’apportent avec eux le coronavirus. Elle conclut par ces mots : «  L’imaginaire historique et social ne sera pas le même selon que l’on a vécu cet épisode dans la communauté d’un quartier populaire ou de classe moyenne, avec des rituels de retrouvailles comme les applaudissements de vingt heures, ou dans une maison secondaire isolée à la campagne. Il y aura un avant et un après. »

Pour conclure cet article, personne n’est plus indiqué que le philosophe américain John Rawls, qui définissait le ressentiment comme «  la réaction aux dommages et aux blessures que nous infligent les mauvaises actions d’autrui ».

Rentré à la maison, reprise de notre routine habituelle de fin d’après-midi, mélange d’informations et de commentaires de l’information.

Le soir, M. et moi regardons un film qui nous plaît beaucoup par son sujet, bien que le film en lui-même ne soit pas aussi raffiné, loin s’en fait, que ceux de James Ivory que nous aimons tant. Le scénario est signé par le chanteur Bénabar, qui tient aussi le rôle principal, Harold, le gendre idéal. Le film évoque les quiproquos des pièces de Feydeau, et toute l’histoire peut se résumer de la façon suivante : comment puis-je prouver à la femme que j’aime que je n’ai pas fait ce qu’elle est persuadée que j’ai fait, d’autant que les apparences sont totalement contre moi ? Cette question est vieille comme la vie de couple, et je suis bien placé pour savoir qu’il n’est pas facile, voire impossible, de prouver sa bonne foi quand le soupçon, vite converti en certitude infondée, s’installe. Tout au plus peut-on espérer un coup de balai magique qui mettra le problème sous le tapis. L’idée originale du film, c’est que ce sont les beaux-parents d’Harold qui vont tout faire pour essayer d’arranger la situation entre leur fille Garance, qui ne veut rien entendre, et leur gendre qu’ils adorent. L’idée de la belle-mère, c’est qu’il vaudrait mieux qu’Harold avoue quelque chose qu’il n’a pas fait, pour obtenir le pardon de sa chérie. Mais ce n’est pas du tout comme cela qu’Harold voit les choses, et ce n’est pas non plus ce que Garance a envie d’entendre. Et, bien sûr, tout va s’arranger grâce à coup de pouce malicieux du destin.

Un peu de légèreté ne peut pas faire de mal par temps de confinement.


Bataille navale. Jacques-Lithgow Berger

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© Christian Thomsen