Journal du temps de l’épidémie (2)

Mardi 17 mars 2020, J1 du confinement


Ce matin, je vois que j’ai reçu pendant la nuit, comme tout le monde je présume, un SMS officiel me rappelant les nouvelles règles en vigueur. Le confinement sera donc une réalité à partir de midi. En prenant mon petit déjeuner, j’ai l’habitude de regarder Télématin, sur France 2. Mais aujourd’hui, plus de Télématin, mais, à la place, une émission d’information pour laquelle France 2 et France Info se sont associées. Il va falloir faire avec l’information permanente. Quand je pense que je n’aime pas regarder les chaînes d’info en continu…

J’arrive à l’hôpital à 7 H 50, comme tous les matins. J’avais dû annuler préalablement la moitié de mon programme opératoire. Je vais donc opérer les quelques patients pour lesquels il m’avait semblé important de maintenir leur intervention. C’est plus facile à faire pour moi, qui suis salarié, que pour mon collègue et ami gastro-entérologue, qui a un statut libéral, et qui est donc payé à l’acte. Ses revenus vont en prendre un sacré coup, alors que ses charges ne diminueront pas. Mais la plupart des Français sont dans ce cas, notamment notre fils O. qui exerce une profession libérale dans la région parisienne, parti se confiner avec femme, enfants et chien chez sa belle-mère en Normandie.

Une bonne partie des citadins, du moins deux qui en avaient la possibilité, a fui les villes, pour se réfugier à la campagne, en prenant les trains d’assaut tant qu’il était encore possible de circuler. Certains évoquent l’exode de 1940. Ceux qui l’ont vécu jugeront probablement cette comparaison un peu excessive.


Aujourd’hui, je suis d’astreinte à l’hôpital. Je vais donc expérimenter la nouvelle organisation mise en place. On verra bien ce que cela change par rapport à d’habitude. Premier changement, le port permanent du masque, qui nous a été imposé. Peu importe que ce soit pertinent ou pas (personnellement, je pense que c’est inefficace, d’après ce que j’ai lu, mais rassurant) : c’est la consigne. Je me sens un peu comme l’allumeur de réverbères du Petit Prince. Une consigne, ça ne se discute pas ; ça se respecte.


Entre deux interventions, je « m’amuse » à faire une recherche Internet sur les grandes pandémies de l’histoire. Les pandémies de l’Antiquité étaient toutes qualifiées de « peste », même quand il s’agissait d’une autre maladie, comme la variole, dont on estime que c’est la maladie qui a tué le plus de gens dans l’histoire de l’Humanité. En revanche, pour la peste du XIVème siècle, il s’agissait bien de la maladie provoquée par le bacille de la peste, Yersinia pestis. Il y eut également plusieurs grandes pandémies de choléra et de fièvre jaune. Le SIDA, apparu au début des années 80, est l’une des plus meurtrières pandémies que la Terre ait connues, même si, grâce aux médicaments antiviraux actuels, la fameuse trithérapie, il est actuellement possible de vivre longtemps en bonne forme tout en étant porteur du virus, autrement dit séropositif. Et puis il y a eu les grandes épidémies de grippe, en particulier la grippe espagnole, provoquée par le virus H1N1, qui a fait entre 20 et 40 millions de morts entre 1918 et 1920, essentiellement par surinfection pulmonaire d’origine bactérienne.

Je m’arrête un instant sur la grippe asiatique de 1956 – 1958, car, par bien des aspects, elle ressemble à l’épidémie actuelle de Covid-19. Son agent était le virus de la grippe A, souche H2N2. Elle fut la première pandémie grippale suivie en temps réel par les laboratoires de virologie du monde entier. Partie des provinces chinoises du Guizhou et du Yunnan, elle s’étendit ensuite à Singapour puis à Hong Kong. Aux États-Unis, elle a tué environ 70000 personnes ; en France, à peu près 10000. L’OMS estime qu’elle a fait environ 2 millions de victimes dans le monde entier. À l’exception des personnes de plus de 70 ans, la population mondiale n’avait pas eu l’occasion de développer d’immunité contre ce nouveau virus, qui pouvait être mortel par pneumopathie sans surinfection bactérienne, comme pour le virus du Covid-19. Les sujets les plus impactés furent les patients cardiaques et les femmes enceintes au troisième trimestre de grossesse. C’est donc une différence sensible avec le virus actuel, qui tue essentiellement les personnes âgées poly-pathologiques, mais pas que…

Curieusement, les médecins de mon entourage à qui j’en parle semblent ne jamais avoir entendu parler de cette grippe asiatique.

Cette souche H2N2 de la grippe A a ensuite muté en H3N2, ce qui a donné naissance à la grippe de Hong Kong de 1968 – 1970, qui a fait un million de victimes dans le monde, ce dont peu de gens se souviennent également. Ce que les Français n’ont pas oublié, en revanche, c’est la polémique générée par la commande de 50 millions de doses de vaccin contre la grippe H1N1 de 2009 – 2010, en vertu de sacro-saint principe de précaution, et dont la ministre de la santé de l’époque, Roselyne Bachelot, qui avait passé la commande, ne savait plus quoi faire, l’épidémie s’étant avérée beaucoup moins grave que prévu. Depuis, Roselyne Bachelot, ancienne pharmacienne, a fait une reconversion médiatique remarquée et réussie, en étant souvent invitée sur les plateaux de télévision, où son humour ravageur et son sens de la répartie font merveille.


Ce soir à la maison, coup de fil quotidien de notre fille V., confinée chez elle avec sa fille de 12 ans. Nous échangeons sur nos vécus respectifs. Elle fait du télétravail et sa fille ses devoirs sur sa tablette. Je lui réponds que j’ai réalisé des interventions en cœlioscopie, ce qui est une forme de télétravail, puisque le chirurgien et ses assistants suivent l’intervention sur un écran de télévision. J’ai conscience que ma blague est un peu vaseuse, car elle ne la trouve pas drôle. Plus sérieusement, elle me demande si c’est vraiment la guerre pour moi, et je la sens un peu inquiète. Je lui réponds que c’est plutôt, pour l’instant, la « drôle de guerre », car tout est encore assez calme à P. Une heure après lui avoir dit cela, je reçois par mail la lettre de Philosophie magazine (je suis un des plus anciens abonnés à cette excellente revue). Le titre : « Carnets de la drôle de guerre ». Je lirai tout cela demain dans la journée.


M. et moi avons suivi sur France 2, l’interview du premier ministre, Édouard Philippe, interrogé en visioconférence par Anne-Sophie Lapix. L’exercice est assez nouveau, et pas très réussi. La journaliste n’arrive pas à poser les questions qu’elle a préparées, car les réponses du ministre sont trop longues, et souvent sans lien réel avec la question. En clair, comme la plupart des politiciens, il martèle son message sans vraiment répondre à la question, sauf quand celle-ci porte sur la polémique lancée à grand fracas dans les colonnes du Monde par Agnès Buzyn, l’ancienne ministre de la santé, démissionnaire pour se lancer dans la course à la mairie de Paris. Elle clame haut et fort qu’elle avait prévenu le gouvernement dès janvier (quand l’épidémie était encore circonscrite à la Chine) que la situation allait être grave pour nous, et que les élections municipales ne pourraient vraisemblablement pas être organisées. Du coup, elle les qualifie de « mascarade ».

La réponse d’Édouard Philippe est qu’effectivement Agnès Buzyn avait attiré l’attention sur ce risque, mais qu’il était impossible de prévoir en janvier la situation sanitaire de mars, d’autant que les fameux experts n’étaient pas tous d’accord sur la façon de gérer l’épidémie. Certains étaient plus alarmistes que d’autres, et ce sont les premiers qui ont finalement eu raison. Et il rappelle que la décision de maintenir le premier tour a été prise après avoir recueilli l’avis des experts sanitaires, et obtenu l’aval des partis politiques. Pour ma part, je ne m’attendais pas à ce que la rupture de l’unanimité de la classe politique soit le fait d’un membre de la majorité, qui plus est naguère ministre. Règle-t-elle des comptes avec Emmanuel Macron ?

M. est très agacée par la prestation de Mme Lapix (pour l’appeler comme l’a fait le Premier ministre), qu’elle a jugée pitoyable. Mauvaises questions, selon elle.

Sur le groupe WhatsApp familial, que M. gère depuis son smartphone (je suis complètement fermé à toute forme de réseau social, en dehors de mes sites et de mon blog), une photo de chacun des trois enfants en plein télétravail. Un vieux copain de Paris m’envoie un mail amusant. Il a posté le formulaire de justificatif de déplacement avec une case supplémentaire : « Ma femme me fait chier ». C’est assez drôle. Je vais peut-être le transférer à un ami qui adore ce genre de blagues, et qui m’inonde de petites vidéos humoristiques sur la situation sanitaire, selon le bon vieux principe que ce n’est pas parce que la situation est grave qu’il est interdit d’en rire. Un Anglais dirait que la situation est désespérée, mais pas sérieuse.


Aquarelle de Jacques-Lithgow Berger

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© Christian Thomsen