Journal du temps de l’épidémie (21/22)

Mercredi 8 avril, J 23 du confinement

Comme je suis un peu old fashion en matière d’habillement, en semaine je ne porte que des chaussures de ville à lacets ou des mocassins, jamais de baskets ou autres chaussures de loisir. Et tous les matins, en nouant mes lacets, je me pose la même question existentielle : pourquoi les deux bouts de mes lacets, que j’ai soigneusement égalisés la veille, ne sont-ils jamais de la même longueur le lendemain matin ? De sorte que je dois réitérer quotidiennement la manœuvre d’égalisation. Je crois bien que je n’aurais jamais la réponse à cette question fondamentalement futile. Je ferais mieux de ne porter que des mocassins…

Ce matin j’ai une intervention prévue. C’est ce que nous appelons une urgence différée. L’intervention n’était pas programmée, mais cette patiente hospitalisée à plusieurs reprises pour le même problème d’occlusion intestinale récidivante accepte cette fois-ci l’intervention qui lui avait été proposée la fois dernière. Avant toute décision j’ai joint hier par téléphone l’oncologue de la patiente, qui travaille à Dijon, pour que nous nous mettions d’accord sur la stratégie à adopter quant à la cure de chimiothérapie qui était prévue aujourd’hui. Elle s’est rangée à mes arguments : l’intervention d’abord, la chimiothérapie plus tard. Le fait que j’aie pu parler à son oncologue, en qui elle a toute confiance, fait tomber les dernières réticences de la patiente vis-à-vis de l’intervention que nous lui avons proposée. Celle-ci a lieu en fin de matinée. Et cette fois-ci tout se passe comme sur des roulettes.


Les Carnets de la drôle de guerre nous parlent, par le truchement de Cédric Enjalbert, du rapport que nous entretenons avec nos voisins, profondément modifié par l’expérience du confinement. Il s’appuie pour cela sur deux philosophes, Thierry Paquot et Hélène L’Heuillet, et un sociologue, François Dubet. Pour commencer, il cite une intervention de François Rebsamen, le maire de Dijon, qui demandent à ses concitoyens d’arrêter les pratiques de délation d’un autre temps : « Je reçois énormément de messages par courrier, sur les réseaux sociaux, certains clairement pointent les mauvais comportements de leurs voisins. J’invite les dénonciateurs à renoncer à ces manières. »

Arthur Schopenhauer, déjà convoqué dans ces Carnets, écrivait que « nous sommes faits pour la sociabilité et, en même temps, nous ne sommes pas faits pour vivre les uns sur les autres. » C’est la métaphore des porcs-épics qui nous est resservie.

En ce qui concerne la bonne distance à respecter entre les individus, Thierry Paquot répond que « les attentions entre personnes, l’entraide, la solidarité, le coup de main, l’apéro, les cadeaux ordinaires ne dépendent pas de la proximité mais de la familiarité. » Plus loin, ceci : « On peut se mettre à sa fenêtre à 20 heures et applaudir le personnel soignant tout en restant froid envers son voisin immédiat ! Toutes proportions gardées, les témoignages abondent (…) qui confirment que la gravité d’une situation collective n’améliore pas nécessairement les relations interindividuelles. » Le fait que notre voisin soit aussi notre prochain ne le rend pas nécessairement plus proche de nous.

C’est ensuite à la philosophe et psychanalyste Hélène L’Heuillet d’analyser les ressorts de ce « corps-à-corps » entre le voisin et moi. Dans son essai intitulé Du Voisinage, elle pose les « points cardinaux de la sociabilité » en décrivant quatre types symboliques de voisins : « d’en face », avec qui je risque d’entrer en conflit, « d’en bas», dont je ne me préoccupe pas, « d’en haut », dont je peux subir les nuisances sonores, et « d’à-côté », avec qui la relation de promiscuité peut évoluer en proximité. Et nous redécouvrons qu’au nombre de nos voisins, il nous faut compter aussi les virus. Nous le savions depuis Pasteur, mais nous avions tendance à l’oublier. Notre voisin « d’à-côté » n’est ni un membre de notre famille ni un étranger, ni un ami ni un ennemi. Comment préserver avec lui ce lien de promiscuité voire de proximité sans réveiller « le narcissisme des petites différences », le ragot, la honte ou l’envie  » ?

Le sociologue François Dubet, auteur d’un essai au titre spinoziste, Le Temps des passions tristes. Inégalités et populisme, note que la crise épidémique n’a pas inventé les inégalités, mais qu’elle les a rendues nettement plus visibles depuis le confinement. « Si ces petites inégalités prennent une telle ampleur, c’est aussi qu’elles mettent en lumière ce que d’aucuns qualifient de « nouvelle lutte des classes ». Les travailleurs habituellement invisibles, ces voisins « d’en bas », sonnent aux portes des confinés. Ils sortent de l’ombre parce qu’ils sont quasiment les seuls à circuler. »

Cédric Enjalbert termine son article par une interrogation : « Et si les relations de voisinage, prises au sens le plus circonscrit de l’immeuble ou du quartier, du simple respect mitoyen, mais aussi au sens le plus large, national sinon cosmopolitique, autrement dit citoyen, sortaient renforcées par l’affermissement de l’État-providence, par l’affirmation d’un besoin non pas moral mais social d’égalité et la nécessité vitale d’une solidarité bien ordonnée ? » Cette hypothèse optimiste « est fondée sur la possibilité de concevoir concrètement le temps du confinement non seulement comme une aventure personnelle mais aussi comme une expérience collective. »

M. et moi regardons une émission compète sur les traitements du Covid-19, les essais en cours et toutes les questions pour l’instant non résolues qu’ils posent. Les gens ne comprennent manifestement pas pourquoi il faut tant de temps pour avoir la réponse des essais thérapeutiques en cours. M. a eu un appel de ma tante F. dans l’après-midi. Celle-ci s’indigne que le gouvernement ne délivre pas de la chloroquine (en fait de l’hydroxychloroquine) à tout le monde, et tout de suite. M. lui fait comprendre que, pour l’instant, personne n’est en mesure de prouver que ce traitement est utile. En revanche, on sait déjà qu’aux fortes doses préconisées, ce traitement peut être dangereux, voire mortel s’il est associé à l’azithromycine, comme le préconise le Pr Raoult. Ce dernier explique qu’il y a, comme dans l’Ecclésiaste, un temps pour la recherche et un temps pour la thérapeutique, et qu’il faut s’occuper prioritairement de soigner les patients. Je pense que vous avez tort, M. le Professeur. Les deux démarches doivent être menées conjointement. Donc, il faut attendre les résultats des études en cours. Décidemment, le temps scientifique ne fait pas bon ménage avec le temps médiatique, fait d’impatience mal contrôlée.

Il est désormais acquis que la maladie passe par deux phases quand elle s’aggrave. Pendant la première, c’est le virus qui agit par sa seule présence dans l’organisme. La seconde phase, pendant laquelle le virus a quasiment disparu de l’organisme, ne concerne que les cas qui évoluent mal. Cette phase voit se développer un « orage immunitaire » : le système immunitaire s’emballe et se retourne contre lui-même de manière dramatique. Cette réaction inflammatoire extrême et incontrôlable s’accompagne de la production massive de cytokines, correspondant à ce qu’on appelle désormais un « orage cytokinique ».


Que sont donc ces fameuses cytokines, dont je connais certes le nom, mais ni la nature exacte ni la fonction ? Il me faut donc faire une rapide recherche sur ce sujet passionnant. Je vais essayer de transcrire le plus brièvement possible le résultat de cette recherche.

L’étymologie de ce mot créé en 1974 provient du grec : cyto, la cellule, et kinos, le mouvement. Il s’agit d’un ensemble de protéines et de glycoprotéines (des protéines sucrées) qui jouent le rôle de signaux permettant l’interaction des cellules entre elles. Les cytokines ne sont ni des hormones ni des neuromédiateurs, termes plus familiers pour le grand public. Parmi les plus connues de ces substances on peut citer l’interféron, découvert en 1957, les interleukines (IL suivi d’un chiffre), les prostaglandines, etc.


Les cytokines sont produites en réponse à la présence d’antigènes à la surface d’organismes étrangers, comme les virus. Leur rôle est de stimuler les cellules chargées de la défense immunitaire. Mais cette réponse peut s’emballer, donnant lieu à ce fameux « orage (ou tempête) de cytokines ». Ce phénomène, à l’origine notamment d’un œdème aigu du poumon, est, contrairement à ce que je pensais, déjà connu depuis longtemps, notamment lors de la grippe aviaire H5N1. C’est ce phénomène qui explique la gravité extrême de la grippe espagnole de 1918 – 1920, et aussi de toutes les grippes « malignes » dont il existe toujours des cas même dans les épidémies les plus tranquilles. Il existe en thérapeutique une classe de médicaments dits anti-interleukines, qui peuvent être utilisés pour lutter contre cette tempête de cytokines, mais sans que l’on en entende vraiment parler. Pas assez glamour ? Il leur faudrait un défenseur médiatique, façon Didier Raoult, pour que le grand public connaisse l’existence de ces inhibiteurs.

Les habitants de Wuhan sont enfin déconfinés depuis hier, mais pas pour autant relâchés complètement dans la nature. Et l’on ne voit guère de scènes de liesse auxquelles on s’attendait. Peut-être n’est-ce pas dans le tempérament chinois ? Ils continuent à être masqués, et sont obligés de télécharger dans leur smartphone un code QR, qui donne deux réponses : vert, aucun problème pour circuler ; rouge, la circulation n’est pas interdite, mais ces personnes font l’objet d’une surveillance particulière. Je n’imagine pas très bien ce système « liberticide » instauré chez nous. Mais il faudra peut-être en passer par là, probablement sur la base du volontariat.

La rumeur sur le rôle des antennes 5 G dans la propagation de la pandémie continue à prospérer en Grande Bretagne. Une vidéo nous montre un ouvrier en train de monter une de ces antennes interpellé par une femme qui lui demande très calmement s’il n’a pas honte de ce qu’il est en train de faire. L’ouvrier ne voit visiblement pas ce qui lui est reproché. Alors, pour qu’il comprenne bien, et pour lui donner définitivement mauvaise conscience, la femme en train de le filmer lui dit tout de go « Quand vous allez mettre votre antenne en service, votre grand-mère va en mourir. Vous voulez vraiment tuer votre grand-mère ? » Si ça se trouve, ce paisible ouvrier n’a déjà même plus de grand-mère…

Cette vidéo est terrifiante car elle montre que la personne qui parle ainsi n’a pas le moindre doute sur la vérité de ce qu’elle dit. C’est de la foi à l’état pur, de type intégriste, totalement inaccessible à la moindre contradiction scientifique. Et il est possible de faire le même constat navrant et inquiétant pour tout ce qui relève de la théorie du complot. Un « platiste » (c’est le nom que se donnent ceux qui sont persuadés que la Terre est plate) est mort récemment dans l’explosion de la fusée qu’il avait construite pour prouver au monde entier la « platitude » terrestre.

Une alerte nous apprend que Bernie Sanders, âgé de 78 ans, abandonne la course à l’investiture démocrate. Il ne reste plus en ligne pour faire barrage à la réélection de Donald Trump, qui aura 74 ans au moment de l’élection, que l’ancien vice-président d’Obama, Joe Biden, né en 1942, qui aura donc 82 ans à la fin de son mandat s’il est élu. Il semble assez fade (en tout cas pas aussi charismatique que Barak Obama), mais n’importe qui me semblerait préférable au clown nuisible et prétentieux qui occupe actuellement le Bureau ovale de la Maison Blanche (je présente des excuses à l’honorable corporation des clowns). Bref, l’élection présidentielle américaine est devenue une course de vieillards, même si le plus âgé des trois est maintenant hors-course.

En fin de JT, c’est le ministre de l’Économie, le fringant et sémillant Bruno Lemaire, qui est interrogé par Anne-Sophie Lapix. L’interview se passe beaucoup mieux qu’avec Édouard Philippe, pour au moins trois raisons me semble-t-il. La première, c’est que les présentateurs maîtrisent mieux la technique de l’interview en visio-conférence ; la deuxième, c’est que « Mme Lapix » a été tellement critiquée sur les réseaux sociaux pour sa piètre prestation qu’elle a certainement été parfaitement briefée ; la dernière raison, la meilleure à mon avis, c’est que Bruno Lemaire est ce que l’on appelle un « bon client ». Il répond toujours à la question posée (et non pas à celle qu’il aurait aimé qu’on lui pose, comme le fait systématiquement Ségolène Royal), de façon claire et concise. Et, surtout, quand il a fini sa réponse, il se tait et attend tranquillement la question suivante, contrairement à son Premier ministre, qui relance sans cesse, sans qu’il soit possible de l’interrompre. Certaines questions émanent des téléspectateurs, et sont relayées par la présentatrice. Un vrai pro, vous dis-je !

Il ne nous parle pas vraiment de la récession dans laquelle le pays est plongé, mais plutôt de ce que le gouvernement a prévu pour aider les entreprises en difficulté, des plus petites aux plus grandes. Air France, dont l’État est actionnaire, n’échappera pas à une nationalisation temporaire, compte tenu de sa situation financière catastrophique. Bruno Lemaire nous dit qu’il est hors de question de perdre ce fleuron industriel. Mais Air France n’est qu’un exemple.

En fin d’entretien, Bruno Lemaire nous explique que le principal problème d’après confinement sera de rembourser la dette colossale contractée par la France pour sauver son économie, et cela, nous dit-il, sans augmenter les impôts. Là, j’ai comme un léger doute. On verra bien…

Sa solution, pour y arriver, c’est de retrouver très vite de la croissance. Il me semble que c’est une réponse possible à la question que tout le monde se pose pour l’après-crise : repartirons-nous de plus belle comme avant, ou essaierons-nous de prolonger cette sorte d’état de grâce actuel vis-à-vis de la pollution, qui a drastiquement diminué? Bref, reprise de la croissance à marche forcée ou décroissance progressive ? Je suis pratiquement certain que la nécessité imposera la première solution, même si elle est suicidaire pour l’avenir. Je parie en conséquence sur le retour de                      l’« Apocalypse joyeuse ».

Jeudi 9 avril, J 24 du confinement

Dans notre organisation, chacun dispose d’un jour dans la semaine où il n’est pas tenu d’assister à la visite. Pour moi, c’est le jeudi. Je profite donc de ce petit espace de liberté pour gagner une demi-heure de sommeil, que j’apprécie tout particulièrement, comme un petit bout de vacances.


Je découvre une rubrique du JT commun à France 2 et France Info qui s’appelle « Et après ». L’invité du jour est le fondateur de la plate-forme Doctolib, leader français de la prise de rendez-vous en ligne dans le secteur de la santé. Par parenthèse, quel dommage que notre hôpital n’utilise pas ce service, car, du fait du manque de secrétaires, nos patients sont souvent obligés d’appeler plusieurs fois de suite le numéro dédié à la prise de rendez-vous. Fin de la parenthèse.

Ce PDG dont je découvre l’existence, Stanislas Niox-Château, nous explique que le confinement a fait exploser le nombre de téléconsultations, passées en quelques jours de 1000 à 100000, soit un chiffre multiplié par 100. Pour réussir cette performance, son entreprise a installé de nombreux cabinets médicaux éphémères. Il nous rappelle en passant que la majorité des patients atteints du Covid sont traités en médecine de ville, notion qui passe totalement inaperçue car les médias ne nous parlent que des patients admis en réanimation. Son entreprise a mis gratuitement à la disposition des SAMU une partie de sa logistique pour soulager leurs centres d’appel. Pour revenir au titre de la rubrique, on peut penser que la télémédecine, qui avait du mal à décoller vraiment, sera par la suite boostée par l’expérience du confinement, dont on nous dit qu’il va être prolongé au-delà du 15 avril, pour une nouvelle période dont nous ne connaissons pas la durée, du moins pour l’instant. Tout le monde s’attend à au moins quinze jours supplémentaires.

Autre nouvelle peu réjouissante mais attendue, la France et en récession, avec un chiffre annoncé de – 6%, probablement revu prochainement à la hausse.

Le directeur de l’ARS de la région Grand Est a été limogé pour avoir dit qu’il fallait maintenir la fermeture de lits au CHU de Nancy, ce qui ne passe pas vraiment par les temps qui courent. Je rappelle que ces directeurs, ayant rang de préfet, sont nommés et révoqués par le gouvernement.

Le nombre des violences faites aux femmes augmente de façon inquiétante, ainsi que celui des signalements pour suspicion de maltraitance d’enfants. C’est probablement un effet combiné du confinement et des campagnes de sensibilisation nous incitant à signaler les cas suspects dont nous pourrions avoir connaissance.

Arrivé à l’hôpital, je m’assure que mon opérée d’hier va bien, ce qui est le cas.

Dans ma boîte mail professionnelle je trouve un message de la direction concernant les TROD. Je découvre que, derrière cet acronyme nouveau se cachent les « tests rapides d’orientation diagnostique ». Il nous est demandé de ne pas y avoir recours au cas où nous serions sollicités par les laboratoires qui les commercialisent, car il faut d’abord s’assurer de leur fiabilité.

Nos chiffres restent stables. Le seul qui augmente vraiment, c’est celui des tests réalisés sur les patients. Pour autant que je sache, le personnel n’est pas testé, les médecins non plus, sauf par initiative personnelle.

Cahiers de la drôle de guerre : Catherine Portevin recueille la parole du philosophe Nicolas Grimaldi. Agé de 86 ans, il vit seul dans un ancien sémaphore de la côte basque, face à l’océan. C’est dire qu’il a déjà l’habitude d’une certaine forme de confinement volontaire. Ce spécialiste de Descartes, nourri de littérature, a publié plusieurs essais sur les thèmes qui lui sont chers comme « le temps, le désir, l’attente, l’imagination, le moi, la solitude, l’amour… » Quelques titres de ses bouquins : Traité des solitudes Métamorphoses de l’amour Les Théorèmes du moi Sortilèges de l’imaginaire.


Je donne ici quelques extraits des réponses qu’il apporte aux questions de Catherine Portevin :

À propos de son ressenti de la situation actuelle : « La situation étrange que nous partageons me frappe par son caractère extrêmement banal et totalement exceptionnel. Rien n’est plus banal, puisque les conditions biologiques et spirituelles de notre existence sont assurées sans difficulté (…)Mais par ailleurs, rien n’est plus exceptionnel, puisque les conditions sociales de notre existence sont empêchées. D’un côté, on vit normalement, mais, d’un autre côté, on a presque cessé de vivre. (…) Quoique l’échange se perpétue, la société n’existe pas. Comment peut-il y avoir une société sans échange ou un échange sans société ? C’est pourtant ce que nous vivons. »


Sur la solitude : « Qu’est-ce qui nous procure ce sentiment d’une vie et d’un temps entre parenthèses ? Ce n’est pas tant l’absence de liberté d’aller et venir que, comme une conséquence de celle-ci, l’absence de rencontre avec les autres. Pire : la rencontre elle-même est rendue amère par le risque de contagion, donc une sorte de défiance, d’angoisse ténue. Je vis pour moi-même mais si je ne peux plus vivre pour personne, c’est comme si je ne vivais pas. »

« Je vis pour moi-même mais si je ne peux plus vivre pour personne, c’est comme si je ne vivais pas. »


À propos de la possibilité offerte par le confinement de se retrouver soi-même : « En étant séparé des autres, je me sens séparé de moi-même. Je sens bien que le moi n’est pas une réalité en soi, comme une substance, mais qu’il est une attente, une extraversion, une expansion, un épanchement. La relation n’est pas un accident, c’est la définition même du moi et de la vie. La vie n’est qu’un système de relation. (…) Peut-être le sentiment le plus obsédant n’est-il pas, comme on le croit, l’amour mais plutôt la tendresse. »

« Par son caractère univoque – un seul être me manque et tout est dépeuplé, et à l’émerveillement de le voir se mêle la crainte de le perdre –, tout amour véritable est angoissé. Tandis que la tendresse est le partage soucieux d’une condition commune. »


Sur le thème de l’attente : « L’attente est la conscience même. Nous attendons la fin du confinement, la fin de l’épidémie, nous attendons la fin de la paralysie économique, et nous oublions que tout être humain est comme les âmes du purgatoire : il attend, il attend d’entrer au paradis. Il attend qu’il n’y ait plus rien à attendre. »


Quel est le philosophe qu’il a envie de relire ? « Pascal. C’est l’homme dont finalement j’aurai été le plus proche, alors que je n’ai aucune sorte de foi. À ce point près, tout ce qu’il décrit de la condition humaine m’est très fraternel. « Condition de l’homme : Inconstance, ennui, inquiétude. » Oui, c’est bien vrai. »


Sur la place qu’il donne à la joie : « La première condition de toute joie, c’est d’être au moins deux. Toute joie est partagée. » Il avoue avoir besoin de partager pour s’émerveiller. « Tout sentiment est une mutualité. »

Que voilà donc un philosophe selon mon cœur, à lire d’urgence.

Nouvelles du soir : l’allocution d’Emmanuel Macron prévue ce soir est reportée à lundi.

Un épidémiologiste suisse qui m’a l’air on ne peut plus sérieux, Antoine Flahaut, nous tient sur les masques des propos à contrecourant complet du discours officiel : non seulement les masques protégeraient ceux qui les portent, mais encore les masques FFP2 ne seraient pas plus efficaces que les masques chirurgicaux. Jusque là on entendait dire que la seule utilité des masques, c’était d’éviter que les patients porteurs du virus ne contaminent par leurs postillons les gens avec qui ils sont en contact. Et l’on disait que les masques FFP2, réputés plus efficaces, devaient être réservés à la protection des soignants. Bref, qui croire ? J’ai vaguement l’impression que nous ne sommes pas près de connaître la réponse à cette question pourtant essentielle.

Le traçage (je préfère décidemment ce terme à l’anglicisme tracking, d’autant plus que l’adjectif qui en dérive, « traqué », n’a pas le même sens que « tracé ») revient sur le devant de la scène, avec son cortège de craintes pour les libertés individuelles. Alain Bauer rappelle une notion que beaucoup semblent avoir oubliée, à savoir que l’article 9 du RGPD (le règlement général sur la protection des données, valable dans toute l’Union européenne) prévoit des exceptions à certaines interdictions qui s’appliquent manifestement aux épidémies, même si le mot ne figure pas en toutes lettres dans l’article en question (j’ai vérifié sur le site officiel www.editions-legislatives.fr). En clair, le législateur européen a prévu la possibilité d’une atteinte temporaire aux libertés individuelles en cas de force majeure, comme c’est le cas pendant la période épidémique que nous vivons actuellement.

Après quoi, appel des enfants avant la rituelle soirée télé tranquille avec M. Comme toujours, nous tombons d’accord sur le programme à regarder. Quelle chance nous avons ! Je pense aux trois générations qui cohabitent chez mon ex. Elles n’ont jamais les mêmes envies.

Ce soir c’est un peu la fête, car les trois enfants nous ont appelés l’un après l’autre. L’aîné, F., qui habite à Londres, nous envoie une petite vidéo montrant ses enfants en train de faire du bruit pour les soignants (en l’occurrence ils tapent sur des casseroles). Et O., le cadet nous appelle de sa voiture. Il a fait un aller-retour de deux jours à Paris pour d’indispensables signatures en attente. Il s’est fait contrôler, mais pas verbaliser. Quant à V., elle télétravaille bien qu’elle soit officiellement en vacances pour la semaine. Et elle fait travailler sa fille en vacances scolaires, car sa moyenne a sérieusement baissé ces derniers temps. Effet collatéral de la crise de l’adolescence !


PS : j'ai choisi d'illustrer ces propos avec des photos d'abbayes. Elles symbolisent bien le confinement volontaire. Et puis une abbaye, même en ruines, c'est toujours beau. Et, vu le nombre d'abbayes en France, je ne risque pas la pénurie...


Abbaye aux Dames de Caen

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© Christian Thomsen