Journal du temps de l’épidémie (23)

Vendredi 10 avril, J 25 du confinement

Hier Emmanuel Macron a rencontré le Pr Raoult sur ses terres marseillaises.

Un analyste politique fait une comparaison qui me semble assez pertinente. Selon lui, le scientifique atypique qu’est le Pr Raoult, et pas seulement du fait de son look improbable, en lutte permanente contre le discours scientifique officiel, est un parfait représentant de la France périphérique et provinciale, la « France d’en bas », au mieux ignorée, au pire méprisée par les élites parisiennes. Bref, Didier Raoult serait une sorte de leader « gilet jaune », la violence en moins, l’intelligence en plus (ce n’est pas une grande performance). Et c’est pour cette raison que, toujours selon lui, il était important que Macron aille à sa rencontre. C’est d’ailleurs lui qui avait imposé sa présence dans le comité scientifique qui le conseille, avant qu’il n’en claque la porte. Ce serait également lui qui aurait obtenu que l’hydroxychloroquine soit testée dans l’essai Discovery. Mais je pense qu’Emmanuel Macron ne se positionnera pas sur l’utilisation de ce traitement tant qu’on n’aura pas les résultats des études en cours.

La récession, annoncée hier à 6%, serait passée à 7,5%. Fragilité des chiffres.

Une première réunion de l’Eurogroup s’était soldée par un échec il y a quarante-huit heures. Cette fois-ci les ministres ont trouvé un accord pour injecter 500 milliards d’euros dans l’économie européenne. Je ne sais pas s’il s’agit de toute l’Europe ou simplement de la zone euro.

Puisqu’il est question de milliards, j’apprends, nouvelle futile, qu’il y a depuis le début de la crise 226 milliardaires de moins sur la Terre, qui en compte tout de même plus de 2000, chiffre hallucinant. L’un des moins fortunés d’entre eux, le fondateur de Tweeter (sa fortune ne serait que d’un peu plus de 3 milliards, le pauvre), annonce qu’il a fait don d’un milliard de dollars. Beau geste ! Quand on pense qu’une partie de la fortune accumulée par ces milliardaires suffirait probablement à sortir le monde des difficultés financières actuelles !

Bonne nouvelle en France : pour la première fois le chiffre des sorties de réanimation est supérieur à celui des entrées, la différence étant de 82 lits. En revanche, le nombre de morts continue à augmenter, et nous avons dépassé le chiffre de 12000.

Boris Johnson est lui aussi sorti des Soins Intensifs. Quoi qu’on puisse penser de ce personnage flamboyant, c’est une bonne nouvelle.

Ce matin je poursuis mes interviews de cadres. C’est le tour de F., cadre à l’hôpital de jour et gestionnaire des lits, bed manager dans la terminologie prétentieusement anglo-saxonne actuelle. Elle aussi insiste sur l’excellente anticipation constatée à tous les niveaux. Tout le monde s’est très bien préparé à une vague qui n’est en réalité jamais arrivée. Tout au plus une vaguelette. Elle me précise le circuit des patients Covid, qui n’était pas tout-à-fait clair pour moi. Dès qu’un patient suspect doit être hospitalisé, il est transféré dans l’Unité Covid du Service de médecine. Les tests sont réalisés aux Urgences. Le patient sort de l’Unité Covid si les tests sont négatifs ; il y reste dans le cas contraire. Quand un patient Covid n’a plus besoin d’être hospitalisé, mais que son retour à domicile pose problème, il est transféré à l’Unité saisonnière, qui joue le rôle dévolu en temps normal aux SSR (Soins de suites et de réadaptation), qui est le nom actuel des services de convalescence. Dans cette unité ne sont hospitalisés que des patients Covid + en attente d’un retour à domicile.

Le personnel ne s’intéresse pas vraiment à la chloroquine, et ne manifeste pas une grande appréhension à l’idée d’une possible contamination au contact des patients infectés. En revanche elle m’apprend quelque chose de très surprenant, à savoir la crainte de la contamination chez certains administratifs, pourtant jamais en contact avec les patients. F. déplore elle aussi le manque de communication au sein de l’hôpital, qui a toujours existé d’après elle.

Enfin elle me fait part d’un constat surprenant concernant les patients qui viennent faire leur cure de chimiothérapie sans la possibilité d’être accompagnés par un proche. Le personnel a remarqué que dans l’ensemble les séances se passaient mieux, avec une plus grande proximité entre les patients et les soignants. C’est un mode de fonctionnement qui perdurera vraisemblablement.

Les Carnets de la drôle de guerre s’intéressent aux réponses qu’un représentant de chacune des quatre religions les plus pratiquées en France apporte à la question suivante : « Le Covid-19 va-t-il (aussi) avoir la peau des religions ? ». En effet, ce mois d’avril voit cohabiter les fêtes de Pâques, de Pessa’h (la Pâque juive) et le ramadan. Or les églises, les temples, les synagogues et les mosquées seront fermées, et les prières du vendredi annulées. L’occasion est ainsi donnée à Michel Eltchaninoff et Victorine de Oliveira d’interroger le philosophe protestant Olivier Abel (Le Vertige de l’Europe), proche de Paul Ricœur, le rabbin Rivon Krygier (L’Homme face à la révélation), le philosophe musulman sénégalais Souleymane Bachir Diagne (Comment philosopher en islam ?),professeur à la prestigieuse Université Columbia de New York, et enfin Nathalie Sarthou-Sajus (Sauver nos vies), philosophe catholique, rédactrice en chef adjointe de la revue des Jésuites Études. Répondront-ils à la question posée ?

En préambule, les auteurs nous rappellent le rôle délétère joué par certains grands rassemblements religieux dans la propagation de l’épidémie, notamment le rassemblement évangélique de Mulhouse, organisé par l’Église Porte ouverte chrétienne dans le Haut-Rhin du 17 au 24 février, qui a fait se réunir environ 2 000 participants. Rappelons que les chrétiens évangélistes appartiennent à une mouvance très active du protestantisme, dont Olivier Abel souligne qu’elle a, ironie de la chose,« déjà fortement tendance à penser en termes de culpabilité et de punition, et à cultiver en permanence un sentiment apocalyptique de fin du monde ».

Les auteurs citent plusieurs exemples de communautés religieuses qui continuent, malgré les interdictions, à organiser des rassemblements, notamment en Corée du Sud, en Iran, en Russie, à Jérusalem et même à Nice. Ils donnent l’exemple significatif d’Israël, pays dans lequel une personne sur deux hospitalisée pour le Covid-19 est issue de la communauté juive orthodoxe, alors que celle-ci ne représente que 10 % de la population totale.

Une première question est posée aux non croyants de la manière suivante : «  Certains croyants, du moins les plus fanatiques ou les moins éclairés, ne piétinent-ils pas les règles les plus élémentaires de prudence face à la contagion, au nom de la conviction que dieu les protégera ; que leur attitude, héroïque ou sacrificielle à leurs yeux, leur vaudra le salut ; que le décret divin, qui commande une pratique religieuse rigoureuse, est infiniment supérieur aux aléas de l’histoire humaine ? »

Une autre question est posée aux religions : « Peuvent-elles survivre longtemps sans pratiques communautaires ? La vie des croyants obéit à une dialectique entre la prière personnelle et le rituel en groupe. Chaque religion les articule à sa manière. »

Le rabbin Rivon Krieger, dont la synagogue du XVème arrondissement de Paris a été l’une des premières a être fermée, nous dit ceci : « Dans les sources juives traditionnelles il est très clairement établi que ce n’est pas seulement le danger de mort ou le risque avéré qui doit être pris en considération, mais le doute du risque. À ce moment-là, un Juif a le devoir de profaner le shabbat s’il y a le moindre doute que la vie puisse être en danger. » Je ne connaissais pas l’expression « profaner le shabbat ». Et, plus loin, il précise : « La règle absolue est la nécessité de faire passer la vie avant toute chose. Cela est mentionné dans les sources les plus anciennes, comme dans le livre des Macchabées, ou dans les évangiles (car Jésus est un juif qui respecte habituellement le shabbat). »

Vient le tour de Souleymane Bachir Diagne, présenté comme faisant partie des musulmans « qui réaffirment la primauté de la vie et de la raison sur les injonctions des rites. » Il salue les décisions prises par son pays d’origine, le Sénégal, en matière d’interdiction des rassemblements religieux. « L’une des leçons de cette crise est que l’État a rappelé qu’un pays n’est pas l’addition de disciples de telle ou telle religion, de telle ou telle confrérie, mais un peuple de citoyens. La première responsabilité de cet État est de maintenir la santé de la population. On rappelle ainsi aux croyants que leur responsabilité est peut-être avant tout une responsabilité de citoyen. » Selon lui les sages décisions prises par les autorités d’Arabie Saoudite ont un effet pédagogique essentiel pour les fidèles musulmans : fermeture de la Mosquée de Médine, annulation du petit pèlerinage de la Mecque, dans l’attente d’une décision définitive pour le grand, prévu fin juillet. Plus loin, il précise à l’intention des fanatiques et des tenants de la toute-puissance du décret de Dieu, qu’il faut « répondre que Dieu exprime aussi son décret à travers ce que dictent le bon sens et la science. Ainsi, il existe une tradition prophétique qui dit : lorsqu’une épidémie se déclare quelque part, si vous vous trouvez dans cet endroit, n’en sortez pas, mais si vous ne vous y trouvez pas, n’y allez pas. » Il évoque ensuite le sens de la prière du vendredi, qui est pour les musulmans une occasion de rassemblement : «  La prière du vendredi va revenir, mais peut-être que la relation que les gens ont à cette pratique sera plus éclairée. Ce qu’on faisait parfois mécaniquement sera rendu à sa signification profonde : retrouver la communauté. En attendant, ce n’est pas parce qu’on fait la prière chez soi qu’on a perdu le sens de la communauté ». Et il conclut sur le ramadan : «  On va comprendre qu’on peut faire communauté, qu’on peut se sentir solidaire les uns des autres, comme on doit se sentir pendant le mois du ramadan, tout en demeurant dans l’isolement et le confinement. »

La parole est ensuite à Nathalie Sarthou-Sajus, catholique. Elle reconnaît d’emblée que l’Église catholique n’avait pas besoin d’une telle crise après le scandale des abus sexuels. Elle s’interroge : « Peut-être est-il temps de revenir au socle de notre foi, c’est-à-dire à la méditation des Écritures. (…) Nous sommes contraints de réinterroger les rites et ce qui, dans nos rassemblements, pouvait contenir une forme de routine un peu oppressante et obsolète. Cela peut être une opportunité pour les rafraîchir, leur redonner un sens vigoureux. » Elle conclut de la manière suivante : « Au fond, c’est dans la privation de la vie communautaire que l’on comprend qu’on en a besoin. »

Olivier Abel, protestant, est le dernier à s’exprimer. Il précise d’emblée que le protestantisme entretient un rapport ambigu à l’individu. « Le salut, la grâce reviennent aujourd’hui à un recrutement d’élus solitaires, âme par âme, notamment pour les protestants évangéliques (…)Aujourd’hui, nous nous trouvons à la croisée des chemins, avec deux options : s’agit-il de se sauver soi – de trouver son propre salut –, ou bien de sauver les autres en reportant le souci de soi sur autrui ? Le danger de la pandémie réactualise un conflit théologique ancien. »

L’expérience du confinement sera, selon lui, déterminante pour l’avenir : « Si elle peut accentuer la tentation de retrait du monde et le repli sur soi, elle est aussi l’occasion de mesurer toute “l’étendue de nos liens”, comme le dirait ThoreauC’est quand on a peur de perdre ces liens qu’on prend conscience de leur force. » Aussi « faut-il retourner cette tendance à l’individualisme, au souci de soi, pour revenir à la source du protestantisme. Paul Ricœur invitait à envisager « soi-même comme un autre ». L’idée d’un moi centré sur l’accomplissement de sa propre vie et qui ne devrait rien à personne ne tient plus face au Covid-19. »

Du fait d’une dimension communautaire très importante dans le protestantisme, Olivier Abel s’inquiète de l’émergence possible de figures charismatiques sur les réseaux sociaux, à l’occasion du confinement : « La pandémie peut très bien accentuer les pires côtés du protestantisme, pour qui, contrairement au catholicisme, il n’y a pas l’idée d’un corps unifié de l’Église. »

Conclusion de l’article : « C’est la durée qui dira si les religions auront profité de l’épidémie pour sombrer, coupables de négliger le réel et la vie humaine, ou se régénérer autour d’une pratique plus réfléchie. »

Une alerte m’apprend que cela fait cinquante ans, jour pour jour, que les Beatles se sont séparés. C’était très précisément le 10 avril 1970. J’ai encore en mémoire la consternation et la profonde tristesse avec lesquelles j’avais appris la nouvelle à l’époque, à peine moins intense que le chagrin que m’avait causé la mort d’Otis Redding. J’avais 19 ans, et les Beatles étaient des dieux pour tous les jeunes gens de ma génération. M. a même eu la chance incroyable d’assister à leur concert parisien à L’Olympia, en première partie de Sylvie Vartan. Nous avons, M. et moi, réussi à inoculer aux trois enfants le virus de l’admiration pour les Beatles, charge à eux de le transmettre à leurs enfants, ce qui est loin d’être acquis me semble-t-il. Dommage…

Trois journalistes se sont amusés à faire un classement personnel de toutes les chansons des Fab Fours, 238 en tout. Celle qui arrive en tête c’est, sans surprise, A day in the life, que même le compositeur et chef d’orchestre américain Leonard Bernstein considérait comme un pur chef-d’œuvre. Ce qui est plus surprenant, mais qui me fait un réel plaisir, c’est le fait que les deuxième et troisième places de ce classement soient occupées par deux chansons de George Harrison, qui a toujours été mon « Beatle » préféré, peut-être en partie parce que Lennon et McCartney le tenaient en piètre estime comme compositeur et comme chanteur, et qu’il devait se battre pour imposer une ou deux de ses chansons dans les albums en cours de préparation. Quel manque de jugement de leur part… Au fait, ces deux chansons s’appellent Something, en N°2, et While my guitar gently weeps,en N°3. Quand Harrison a sorti son album solo All things must pass, tout le monde a découvert cette sublime chanson qu’est My sweet Lord, une des plus belles écrites et chantées par l’un des membres du groupe.


Abbaye de Senanque

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© Christian Thomsen