Journal du temps de l’épidémie (24)

Samedi 11 avril, début du week-end pascal

Pour débuter ce week-end pascal d’un genre nouveau, une petite réflexion me vient à l’esprit sur le doute et la foi. Le doute est le pire ennemi du croyant, dont il peut faire basculer la foi. Mais la perte de la foi ne concerne que celui qui l’a perdue. Les conséquences sont donc très limitées, surtout si le néo-mécréant ne parle à personne de ce qui lui arrive. On peut parfaitement imaginer un homme d’église qui a perdu la foi, mais qui continue à exercer son ministère en faisant semblant d’y croire pour ne pas contrarier ses ouailles, et aussi pour ne pas remettre en question son mode de vie. C’est peut-être plus fréquent qu’on ne l’imagine.

Le doute en revanche est indispensable au scientifique. S’il oublie ce principe de base au profit de la certitude, équivalent laïque de la foi, alors son comportement n’est plus celui d’un scientifique. Mais la perte du doute d’un seul individu peut avoir des conséquences dramatiques, car elle touche tous ceux qui ont foi en lui, et qui ressentent le besoin impérieux de le croire. C’est, je le crains, ce qui est arrivé au Pr Raoult avec la chloroquine.

Bref, vive le doute. Et c’est le moment de citer deux grands humoristes à l’esprit scientifique aiguisé, Pierre Desproges, « Le doute m’habite », et Raymond Devos, « J’ai un doute… ».

Entendu ce matin sur France Musique, dans l’émission de Benoît Duteurtre cette jolie phrase de la chanteuse Patachou à la fin de de sa vie : « Tous les matins j’écoute les informations pour ne pas rater l’annonce de ma mort. »

Autre phrase entendue ce matin à la télévision, dans la bouche du médecin-explorateur Jean-Louis Étienne parlant de ses expéditions polaires qui sont une sorte de confinement volontaire avant l’heure : « On ne repousse pas ses limites, on les découvre. », qui est le titre d’un de ses livres.

Je crains que de nombreuses femmes battues ne découvrent beaucoup trop vite les limites de leur compagnon en matière de bientraitance conjugale.

De nombreuses personnes se sont crues autorisées à partir en week-end, malgré l’interdiction de déplacement. Les contrôles de police vont être largement renforcés. Les habitants d’une petite ville espagnole située de l’autre côté de la frontière découvrent avec stupeur que des touristes français, et même belges, occupent en ce moment leur résidence secondaire espagnole.

Ce matin, j’ai une petite intervention prévue. Au moment où la patiente descend au bloc opératoire, je découvre que la brancardière est une des secrétaires des consultations, qui a été déplacée temporairement à ce poste, et qui brancarde sans rechigner. Bravo !

Nous déjeunons dehors, sur la terrasse orientée plein sud qui a retrouvé les plantes en pot sorties du garage où elles hivernaient. Les quatre lauriers-roses ont bien surmonté l’épreuve, mais pas vraiment les deux dipladenias, l’un rouge, l’autre blanc, qui faisaient notre admiration l’année dernière. Nous espérons qu’ils vont se remettre de cette mauvaise passe, comme les patients qui sortent de réanimation après de longues semaines de respiration artificielle. Ils vont avoir besoin de soins attentifs de notre part.

Comme tous les samedis de 14 à 16 heures, j’écoute sur France Musique l’émission de Philippe Cassard, Portraits de famille. Il s’agit de la réédition de l’émission consacrée au légendaire chef russe (ou pourrait même dire « soviétique ») Evgueni Mravinski. Je découvre la terrible symphonie N°8 de Chostakovitch, symphonie « de guerre » (1943) dont Cassard nous fait entendre les trois derniers mouvements qui se jouent enchaînés. C’est d’une incroyable puissance tellurique.

Je m’aperçois que j’ai une réticence que je ne comprends pas vraiment vis-à-vis de la culture russe, qu’il s’agisse de littérature ou de musique, que je juge bien souvent trop bavarde ou trop sentimentale (Tchaïkovski ou Rachmaninov). J’ai honte de le confesser, mais je n’ai pratiquement rien lu de la littérature russe, ce qui est certainement une lacune considérable. C’est un univers dans lequel j’ai du mal à pénétrer. Trop touffu, tout comme Cent ans de solitude, de Garcia Márquez dont je n’ai pas réussi à lire plus de dix pages, à ma grande honte. Mais, comme mon frère vient de m’offrir plusieurs volumes anciens de littérature russe dans la Pléiade, je vais pouvoir m’y mettre. Peut-être Tchekhov pour commencer ? C’est un des maîtres incontestés de l’art de la nouvelle, si cher à mon cœur.

Pour ce qui est de Chostakovitch, voilà bien longtemps que je me promets d’essayer de l’écouter vraiment. J’ai même fait l’acquisition, lors d’une visite à la Philharmonie de Paris, de la légendaire intégrale de ses Quatuors à cordes par les Borodine, que je suis loin d’avoir tous écoutés. En revanche, je suis toujours aussi admiratif de ce que la Russie (et singulièrement la ville d’Odessa, allez savoir pourquoi …) a pu produire comme interprètes de génie, qu’il s’agisse de pianistes du calibre de Richter, de violonistes de celui d’Oïstrakh ou de violoncellistes comme Rostropovitch, l’unique. Je n’ai cité qu’un nom pour chaque catégorie, mais ce sont des dizaines d’autres qu’il faudrait pouvoir citer.

Philippe Cassard se remémore, avec une émotion perceptible dans la voix, un concert de Mravinski à Vienne, entendu à l’époque où il étudiait dans cette ville bénie des amateurs de musique. Il nous décrit le choc que fut pour lui d’entendre la 2ème Symphonie de Brahms interprétée par ce géant, dont il garde intact le souvenir.

Ce soir nous regardons un épisode inédit de la série Mongeville, qi se passe dans les Pyrénées-Atlantiques. Les Pyrénées en été me paraissent, en tant que montagnes, beaucoup plus photogéniques que les Alpes. Encore un épisode très réussi, malheureusement l’un des derniers car la chaîne a décidé l’arrêt de cette série pourtant très populaire.

Dix minutes avant la fin du téléfilm, l’interne des Urgences m’appelle pour une « hernie étranglée ». Quand j’arrive sur place, j’examine la patiente, et ne constate pas de hernie étranglée. Un peu surpris, je demande à l’interne sur quel critère elle a posé ce diagnostic. Elle me répond ingénument que c’est ce qui est écrit dans le compte-rendu du scanner. En l’interrogeant calmement, je constate que mes craintes étaient fondées, et qu’elle ne connaît pas du tout les deux signes cliniques qui permettent de dire qu’une hernie est étranglée, à savoir que la hernie est devenue très douloureuse et que l’on ne peut plus la « réduire » (la faire rentrer, en langage vernaculaire). Je ne lui fais pas l’affront de lui demander si elle avait constaté la présence de cette hernie avant d’envoyer la patiente au scanner, mais j’ai quand même un gros doute. Quant au radiologue, il me confirme une fois de plus, à son corps défendant, que ces spécialistes devenus totalement incontournables dans la médecine actuelle ne peuvent pas s’empêcher d’utiliser dans leurs descriptions des termes qui n’appartiennent pas au champ sémantique de l’imagerie. En clair, pour qu’un radiologue puisse se permettre d’écrire, comme il l’a fait ici, que la hernie est étranglée, il faudrait qu’il puisse constater, rien qu’en regardant les images, que la hernie est douloureuse et irréductible. Tout le monde comprendra que c’est totalement impossible. Tant de méconnaissance de la sémiologie et de la logique me laisse pantois, et commence vraiment à me fatiguer. Je vois venir le moment où plus personne n’examinera les patients. Ce jour venu, je n’aurai plus ma place dans un hôpital, si ce n’est peut-être comme patient.

Dimanche 12 avril, dimanche de Pâques

Ce dimanche de Pâques a commencé très tôt pour moi. Beaucoup trop tôt ! En effet, en pleine nuit je suis appelé au chevet d’une patiente qui a une appendicite aiguë et qui se tord de douleur, que l’infirmière n’arrive pas à calmer malgré la morphine. L’intervention, prévue dans la matinée, devra donc être faite en pleine nuit. L’anesthésie me fait remarquer, sans aucune agressivité, qu’il n’est pas banal d’opérer une appendicite à 4 heures du matin. Je suis bien d’accord avec lui et, moi aussi, comme toute l’équipe qui est avec moi, j’aurais aimé m’en dispenser. Mais c’est notre métier qui veut cela, et il faut bien l’accepter.

Je rentre me coucher à 6 heures du matin, pensant dormir quelques heures. Que nenni, la même interne des Urgences (m’en voudrait-elle personnellement ?) me réveille à 8 heures et demie pour me parler d’un patient qui a une cholécystite aiguë, autrement dit une inflammation aiguë de la vésiculaire biliaire. Avec la hernie qui n’était pas étranglée, cela me fera deux patients à opérer dans l’après-midi. À vrai dire, j’avais d’autres projets pour occuper ce bel après-midi ensoleillé.

En prenant mon petit déjeuner, j’écoute, comme tous les dimanches matin, la chaîne musicale Mezzo. Je découvre un jeune pianiste russe dont on dit le plus grand bien, mais que je n’avais pas encore eu l’occasion d’entendre. Il s’agit de Daniil Trifonov. Quand j’allume le téléviseur, il est en train de terminer le premier mouvement de l’opus 111 de Beethoven. L’Arietta va donc bientôt commencer. C’est selon moi, avec l’Adagio sostenuto de la sonate Hammerklavier du même Beethoven, deux des plus hauts sommets de l’Himalaya pianistique. Et la façon dont ce jeune homme la joue est tout simplement prodigieuse. Je suis totalement hypnotisé, et par la musique que je connais bien, et par l’interprète, que je découvre. J’en oublie de boire mon café, qui refroidit dans sa tasse.

Trifonov est un jeune homme plutôt fluet, au profil aquilin qui m’évoque celui de l’acteur Daniel Mesguich. Sa façon de se tenir face à son instrument me rappelle Alfred Brendel, les grands gestes brusques des bras en moins. Parfois il se tient droit, le buste légèrement en arrière, le regard perdu dans le lointain ; à d’autres moments, il a pratiquement le nez dans son clavier, appendice d’où s’écoulent des perles de sueur qui ne semblent pas le gêner. Il a les doigts longs et fins, qui me font penser à des pattes d’araignée quand ils parcourent les touches à toute vitesse. Son visage exprime quelque chose qui ressemble à de la douleur, bien qu’il joue sans aucun effort apparent tant sa technique est infaillible. Parfois son regard se fige sur un point situé loin devant lui, au-dessus de son instrument. Ce regard halluciné me fait penser au célèbre autoportrait de Courbet appelé Le Désespéré. C’est cette sublime musique qui le plonge dans cet état extatique.


Après ce moment de pure magie, il joue en deuxième partie du concert les Douze Études d’exécutiontranscendantale de Liszt. Il a enlevé sa veste. Je vais me refaire un café. Je ne peux pas imaginer deux compositeurs aussi différents l’un de l’autre que Beethoven et Liszt. Le premier parle à notre intellect, quand le second semble ne se préoccuper que de digitalité, de manière parfois un peu racoleuse.

Contrairement aux Études de Chopin, qui regorgent de mélodies, celles de Liszt en contiennent très peu, malgré (ou à cause de) la surabondance de notes. D’une manière générale, quand il y a des mélodies chez Liszt, ce sont celles d’autres compositeurs, comme Schubert dont il a transcrit des Lieder, ou comme Verdi ou encore Wagner, dont il a paraphrasé ou transcrit génialement certains passages d’opéras, notamment le Miserere du Trouvère ou la Mort d’Isolde.

Curieusement, les études de Liszt, faites pour briller, se terminent dans un quasi silence, comme l’opus 111. La seule similitude que j’entrevois entre ces deux compositeurs, c’est une certaine difficulté à terminer un mouvement. Mais seul Beethoven me donne l’envie que cela ne s’arrête jamais. Et je regrette que les heureux spectateurs de ce concert filmé à l’auditorium Maurice Ravel de Lyon n’aient pas attendus quelques instants de plus avant d’applaudir, rompant ainsi le charme que le pianiste avait su installer. Quant à la sonate elle-même, je comprends parfaitement pourquoi elle ne comporte que deux mouvements. Quelles notes mettre après l’Arietta ? Aucune, à l’évidence.

Je reviens chez moi à 18 heures, après avoir passé l’après-midi au bloc opératoire.

Nous renouvelons avec deux des trois enfants l’expérience du « skypéro ». C’est plutôt un truc d’adultes, car les petits-enfants ne font qu’une brève apparition.

Le soir nous regardons une représentation filmée en 2011, au Français, de la célèbre pièce de Feydeau, Un Fil à la patte. Cette pièce qui a 130 ans me semble étonnamment moderne. Un exemple : la fiancée de Bois d’Enghien répond à sa mère qui lui parle de maternité avant la signature du contrat de mariage : « Mais qu’est-ce que le mari a à voir là-dedans ? » Tout de même ! répond sa mère interloquée. Et sa fille de poursuivre « Certaines jeunes filles ont des enfants, et certaines femmes mariées n’en ont pas. Tu vois bien que le mari n’y est pour rien ! » C’est imparable… Après la rupture du contrat pour cause de conduite inappropriée du fiancé, la jeune fille vient trouver chez lui son ex-fiancé pour lui proposer d’être sa maîtresse…

La distribution est bonne, mais pas au niveau de la légendaire captation de 1970 avec une équipe de comédiens au zénith de leur art, comme Jean Piat, Micheline Boudet, Jacques Charon dans le rôle de l’ami qui a mauvaise haleine, et le fantastique, l’extraordinaire Robert Hirsch dans le rôle de Bouzin, le clerc de notaire. C’est l’excellent acteur belge Christian Heck qui tient le rôle, et sa prestation très « chaplinienne » qui lui a valu un Molière, est du niveau de celle de son illustre prédécesseur, qu’il avait probablement en tête. M. et moi connaissions déjà cet acteur par son rôle de Frankenstein, le médecin légiste complètement allumé de la série policière Crimes en série, l’une des meilleures séries policières jamais vues à la télé, qui raconte les enquêtes d’une bande de profileurs français un peu branquignols, emmenés par l’inénarrable Pascal Légitimus. C’est extrêmement drôle, et les enquêtes sont toutes passionnantes. Et c’est tourné dans une lueur bleuâtre qui évoque Diva, le magnifique film de Jean-Jacques Beineix.

Lundi 13 avril, lundi de Pâques

Cela fait 4 semaines révolues que le confinement a commencé.

Je me suis souvent demandé pourquoi le lundi qui suit Pâques est un jour férié, alors que le Vendredi Saint qui le précède ne l’est pas. Du coup, nombreux sont les catholiques persuadés que le lundi de Pâques a une signification religieuse particulière, alors qu’il n’a le statut de jour férié que parce que Pâques, qui « tombe » toujours un dimanche, n’est pas vraiment un jour férié.

Je n’ai pas vraiment envie de suivre l’actualité sinistre du Covid. Je note toutefois que Boris Johnson est sorti de l’hôpital, non sans remercier le personnel hospitalier de lu avoir sauvé la vie. Décidemment, ce leitmotiv, auquel j’ai consacré un récent billet de mon blog, a la vie longue.

Ce soir, à 8 heures et 2 minutes, donc juste après les désormais traditionnels applaudissements pour les soignants, Emmanuel Macron s’exprimera à la télévision. Que va-t-il nous dire ? Que nous serons confinés un mois de plus ? Nous verrons bien. Ce qui est sûr, c’est que tous les Français l’attendent au tournant. J’en ferai le compte-rendu dans mon billet de demain.

Parmi tous les messages plus ou moins drôles que M. et moi recevons sur nos smartphones, un dessin nous fait beaucoup rire. Un gendarme demande à une vieille dame « Papiers » ; elle répond du tac au tac, à la façon du « chifoumi » « Ciseaux. J’ai gagné. » J’apprends en passant l’origine du mot chifoumi pour désigner ce jeu traditionnellement appelé « pierre – papier – ciseaux ». C’est en fait l’adaptation du nom japonais de ce jeu, hi – fou – mi, autrement dit un – deux – trois. Étonnant, non ?

Ce soir, deux nouveaux épisodes du Bureau des Légendes. J’espère que les Urgences me laisseront les regarder tranquillement. Mais comme la journée a été plutôt calme, j’ai quelques inquiétudes.


Abbaye de Saint-Hilaire

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© Christian Thomsen