Journal du temps de l’épidémie (25)

Mardi 14 avril, J 29 du confinement

Nous entamons la cinquième semaine de confinement. Et, d’après ce que nous a dit le Président hier soir, cela va durer au moins jusqu’au 11 mai, soit encore quatre semaines de plus. Cela va être fichtrement long pour tous ceux qui sont confinés dans des conditions difficiles, et pour tous ceux qui n’ont plus de revenus depuis le début du confinement.

M. et moi avons écouté avec attention l’allocution présidentielle, commencée à 8 H 02, les deux minutes de délai étant celles des applaudissements collectifs quotidiens pour les soignants. Le ton a manifestement changé. Ce n’est plus le chef de guerre qui parle à ses compatriotes-soldats, mais un homme qui fait preuve d’empathie pour ses concitoyens-victimes de l’épidémie et du confinement, qui reconnaît des erreurs personnelles et collectives (surtout collectives) expliquant notre état d’impréparation face à l’épidémie. Mais il prend sa part de responsabilité, et ne la reporte pas sur ceux qui ont exercé le pouvoir avant lui. Il reconnaît aussi que son gouvernement et lui-même n’ont pas toutes les réponses aux questions que se pose la population. Bref, il plutôt dans une certaine forme d’humilité, et pas du tout dans la polémique. Les politiques s’en chargeront. On peut, au moins pour cela, leur faire confiance.

Il remercie tout le monde, ligne par ligne, comme au rugby : la première ligne est constituée par l’ensemble des soignants, dont il reconnaît publiquement qu’ils ne sont pas assez payés eu égard à leurs responsabilités et à leur charge de travail ; puisse-t-il ne pas l’oublier une fois la crise passée ; la deuxième ligne par tous ceux qui contribuent, par leur travail souvent méconnu, au maintien des fonctions essentielles (au rugby les joueurs de la deuxième ligne sont considérés comme des « travailleurs de l’ombre ») ; la troisième ligne est constituée de tous ceux qui restent à la maison pour limiter la propagation de l’épidémie. Si l’on veut continuer à filer la métaphore sportive, la troisième ligne ce serait plutôt tous les remplaçants qui attendent avec impatience que le président-sélectionneur les fasse entrer sur le terrain. Quant à l’arrière, le N°15, le dernier rempart, ce serait plutôt le rôle dévolu au Premier ministre. En politique, cela s’appelle un fusible.

Tous les sujets qui préoccupent les Français sont abordés, notamment les masques et les tests, qui font cruellement défaut, les traitements et les vaccins, pas encore au point. Emmanuel Macron nous dit que toutes les options seront étudiées, mais qu’aucun médicament ne sera préconisé sans preuve de son efficacité. La chloroquine n’est pas citée, mais c’est bien d’elle qu’il s’agit.

Je remarque également qu’Emmanuel Macron n’a pas parlé des scientifiques censés l’aider à prendre ses décisions. Les décisions qu’il annonce, il les a prises en tant que responsable politique, sans se cacher derrière l’avis des « sachants », comme on dit dans les expertises médicales.

L’Europe est peu citée. Il faut dire qu’elle est peu présente comme entité géopolitique. En revanche, il annonce une annulation de la dette des pays africains, que la France doit aider (tout les populistes ne seront probablement pas de cet avis).

L’annonce que tout le monde attendait, c’était celle d’une date à partir de laquelle on pourra commencer un déconfinement progressif et prudent. Ce sera donc le lundi 11 mai.

L’annonce qui n’était pas attendue, c’est celle de la réouverture, à cette date, des crèches et des établissements scolaires. Pour Emmanuel Macron, c’est une priorité car il pense que la situation actuelle est très inégalitaire pour les enfants en âge scolaire. Pour les établissements qui accueillent du public adulte ce sera pour nettement plus tard. Cela concerne les bars, les restaurants, les cinémas et autres salles de spectacle, les festivals, etc. Les personnes âgées et fragiles devront elles aussi attendre des jours meilleurs. Quant aux vacances d’été, elles semblent de plus en plus lointaines, d’autant que les frontières de l’Europe resteront fermées une partie de l’été.

Il sera désormais possible aux familles d’aller rendre visite à leurs parents en fin de vie, que ce soit ou non du fait du Covid-19. Cet assouplissement des règles concerne les EHPAD et les hôpitaux.

Le Président évoque aussi des mesures financières de grande envergure (on se souvient du « quoi qu’il en coûte »), destinées prioritairement aux membres les plus fragiles de la population, et des primes exceptionnelles pour tous ceux qui luttent contre l’épidémie (les fameuses 1ère et 2ème lignes).

Les modalités du déconfinement seront fixées ultérieurement, mais le Président nous assure que tout sera prêt pour qu’il soit un succès, notamment en termes de masques et de tests. En passant, il évoque le traçage. Il a parlé à plusieurs reprises des fameux « corps intermédiaires », les maires notamment, qu’il avait eu tendance à négliger depuis son accession au pouvoir même s’il s’était un peu rattrapé lors du grand débat de la période des « gilets jaunes ».

J’ai le sentiment que le Président a tenu compte de toutes les critiques soulevées par ses précédentes allocutions, et qu’il a rectifié le tir. Suffisamment pour qu’on lui en sache gré ? On verra cela dès le lendemain, donc aujourd’hui.

Ce matin pourtant, peu de commentaires sur l’intervention présidentielle d’hier soir. Il est encore un peu trop tôt. Comme d’habitude, les politiciens réagiront de manière pavlovienne, avec un discours préconçu. Les anti seront contre, les pro seront pour, sans nuances ni dans un camp ni dans l’autre. Ce qui compte vraiment c’est ce que les citoyens auront pensé de cette allocution. Les aura-t-elle rassurés ? Penseront-ils toujours que l’exécutif leur ment en permanence ? Lui feront-ils confiance pour la suite ? Seront-ils toujours aussi inquiets pour leur avenir ? Les prochains sondages devraient nous apporter des réponses.

Puis c’est la litanie quotidienne des chiffres de l’épidémie. Un seul me semble suffisant : nous frôlons la barre des 15000 décès, non compris ceux qui sont survenus à domicile. Mais, petite lueur d’espoir, le nombre de patients admis en réanimation continue de diminuer, et le nombre de patients sortis guéris de l’hôpital d’augmenter. Nos chiffres locaux sont stables : toujours 20 patients hospitalisés, ce qui semble dérisoire. Il est vrai que notre hôpital est censé, de par sa taille, être un établissement de « troisième ligne ». Toujours le rugby…

Je fais la visite avec mes collègues. Un de nos patients est en fin de vie, pris en charge conjointement avec l’équipe mobile de soins palliatifs. Ses sœurs ont appelé le service ce matin pour dire à l’infirmière qui leur a répondu que, conformément à ce qu’avait annoncé le Président hier soir pour les personnes en fin de vie, elles étaient dorénavant autorisées à rendre visite à leur frère. Elles ont raison, mais la nouvelle consigne n’a pas encore été mise en place localement.

Les Cahiers de la drôle de guerre nous invitent à réfléchir, par l’intermédiaire de Michel Eltchaninoff, aux questions posées par la mort en période d’épidémie avec deux problèmes aussi préoccupants l’un que l’autre, à savoir la mort dans la solitude et la difficulté à organiser des obsèques. Des soignants ont été interrogés, ainsi que trois philosophes : Vinciane Despret (Au bonheur des morts), également psychologue, Denis Moreau (Mort, où est ta victoire ?), rationaliste et catholique, et enfin Jean-Luc Nancy (L’Intrus, où il évoque sa greffe du cœur), l’une des figures de la « déconstruction », avec ses amis Jacques Derrida ou Philippe Lacoue-Labarthe.

La mort dans la solitude est-elle la « fin de la belle mort » ?

« Mourir dans la solitude est l’une de nos grandes terreurs primordiales. Depuis l’Antiquité, les philosophes ont déployé, pour la conjurer, l’image de la « belle mort » (kalos thanatos en grec), qui consiste à partir les yeux ouverts, lucide et digne. Or une mort honorable, un adieu serein réclament la présence des proches auxquels confier ses dernières paroles. »

Est évoqué ici le livre du psychiatre américain Irvin Yalom, Le Jardin d’Épicure. Regarder le soleil en face, dans lequel il « montre comment, dans des unités de soins palliatifs, on peut aider les mourants à partir dans la dignité. À condition d’être entouré. » Je ne saurais trop recommander la lecture des livres d’Irvin Yalom, et tout particulièrement Le problème Spinoza. Mais revenons à nos morts, et à cette question posée de « la fin de la belle mort ».

Jean-Luc Nancy n’adhère pas complètement au mythe de la « belle mort ». Il se réfère à ses propres expériences :  « Il m’est arrivé d’être à l’hôpital dans des situations où je pouvais mourir. Curieusement, parce qu’on est très affaibli physiquement et aussi par les produits qu’on absorbe (oxygène, morphine, médicaments), on n’est pas tout à fait là. Il vaut mieux peut-être que ce soit ainsi – et que les proches le croient pour ne pas trop se labourer l’esprit en pensant que le malade à l’hôpital est dans l’horreur de voir la mort approcher. »

Le moi est souvent tellement amoindri que la terreur de mourir s’estompe : « Moi-même, avant ma greffe du cœur, j’ai été pris d’une grande faiblesse et me suis senti partir. Mais à ce moment-là, je pensais davantage aux deux enfants qui jouaient non loin de moi qu’à ma propre mort. J’ai eu aussi ce sentiment de légèreté. » Ce sentiment de légèreté est celui qu’évoquait Maurice Blanchot au moment où il a cru qu’il allait être fusillé.

Denis Moreau adopte une approche nuancée de la mort solitaire. « J’ai également accompagné des personnes malades et en train de mourir. Il est évident que les visites et le soutien sont pour elles précieux. »

« Les derniers instants sont souvent des moments où les personnes se disent des choses importantes, que ce soit des paroles gentilles ou des questions qui visent une réconciliation. Certains seront privés de cela et ne pourront donc pas partir en paix. Est-ce que c’est grave pour eux ou non ? Cela dépend de l’option métaphysique qu’on adopte. » Il évoque ici la croyance en une vie après la mort.

Pour lui comme pour Jean-Luc Nancy, c’est l’expérience des vivants qui l’inquiète : « Le plus terrible c’est pour les vivants, ceux qui restent. Pour eux, on est sûr qu’il est important que le mort soit mort en paix avec eux. Sinon ils risquent de vivre dans une culpabilité terrible, qui peut durer des années. »

Vinciane Despret rappelle que la solitude actuelle des mourants ne fait que révéler les conditions dans lesquels la plupart d’entre nous mourons : « Depuis pas mal d’années, les gens meurent déjà seuls ; beaucoup meurent à l’hôpital dans des conditions de très grande solitude. Cette solitude est actuellement exacerbée et rendue collectivement plus inacceptable. »

Le second problème soulevé par cet article, celui du bouleversement des obsèques provoqué par la crise sanitaire, sera évoqué dans mon billet de demain.

Les commentaires des experts sur l’allocution présidentielle vont bon train, étayés par des chiffres assez impressionnants : 36,7 millions de Français étaient devant leur téléviseur pour écouter la parole présidentielle, soit nettement plus que la moitié de la population. Il semble qu’un tel score d’écoute n’ait jamais été atteint. Trois Français sur quatre sont favorables à la poursuite du confinement, et 62% des personnes interrogées déclarent avoir été convaincues par les propos d’Emmanuel Macron. Même s’il est assez difficile de savoir ce que signifie exactement « être convaincu », ce score me semble à peine croyable tant il est élevé, et tant cet exécutif est impopulaire en temps normal. Cela veut-il dire que moins de gens qu’avant pensent que le Président « nous ment » ? Mystère ! Comme il est vraisemblable que cette bonne opinion ne durera pas très longtemps, ce dernier est condamné à reprendre régulièrement la parole pour redonner un petit coup de booster à la confiance.

La première interrogation porte sur le choix de la date du 11 mai. En l’absence d’éléments rationnels, la meilleure réponse semble être « après tout pourquoi pas le 11 mai ? » Ce sera juste après le pont du 8 mai, mais il y aura dans les semaines qui suivront deux jours fériés, l’Ascension et la Pentecôte, qui seront l’occasion de grandes migrations favorables à la propagation du virus, qui sera toujours très présent dans un mois. Et puis cela fera exactement quatre semaines supplémentaires, ce qui semble être un chiffre acceptable.

La décision qui fait le plus débat, et qui semble diviser la population en deux moitiés à peu près égales est celle de la réouverture des établissements scolaires. C’est à l’évidence une décision politique car il est peu probable qu’elle ait été suggérée par les scientifiques. Il se pourrait qu’elle ait été prise pour permettre à bon nombre de parents de reprendre le travail. Des reportages nous apprennent que le télétravail semble très compliqué pour des parents qui doivent s’occuper en permanence de leurs jeunes enfants. Cette décision concerne 12 millions d’élèves et 900000 enseignants, dont on peut penser qu’une partie d’entre eux sera hostile à cette réouverture. Quid des cantines scolaires ?

Si cette réouverture semble prématurée pour une partie de la population, elle fait le bonheur de certains enfants. En particulier les trois enfants de notre deuxième fils, confinés de manière très confortable avec leurs parents en Normandie, ont été ravis d’apprendre en direct qu’ils vont profiter pendant quatre semaines de plus de leur père à la maison, même s’il est rivé à l’écran de son ordinateur une bonne partie de la journée, en télétravail.

Le gouvernement devrait faire des annonces précises dans les quinze prochains jours sur la mise en œuvre pratique de ce déconfinement progressif. On peut penser que le ministre de l’Éducation va être très sollicité. Et on rappelle qu’un « M. déconfinement » a déjà été nommé, le préfet Jean Castex, dont on nous dit qu’il a fait des merveilles à tous les postes sensibles où il a été nommé. Est-il possible qu’un tel individu existe vraiment ? Je ne demande qu’à le croire, mais je demande à voir… Et d’ailleurs, il me semble qu’on ne l’a pas encore vu…

Le soir M. et moi regardons un très beau téléfilm qui évoque le sujet délicat de la crise identitaire parfois très violente que traversent certains enfants adoptés. Cela s’appelle Mauvaise mère, et c’est magnifiquement interprété par les deux adultes qui jouent les parents (Barbara Schulz et Thierry Godard, un acteur que nous adorons car il est toujours juste, quel que soit le rôle qu’il interprète). Quant à la jeune actrice qui joue Mina, l’adolescente éthiopienne adoptée à la naissance, elle est vraiment prodigieuse. Ce téléfilm nous raconte comment cette adolescente aimée et aimante va bouleverser en seulement trois mois la vie de sa famille tellement elle se sent mal depuis qu’une amie lui a fait une réflexion anodine sur la date exacte de son anniversaire. En jouant son père contre sa mère, elle est à deux doigts de faire exploser le beau couple que forment ses parents. Après plusieurs mois passés en hôpital psychiatrique, elle va comprendre son erreur. Et la paisible vie de famille va pouvoir reprendre son cours. Happy end


Abbaye de Cluny

Restez informé des nouveaux billets publiés

© Christian Thomsen