Journal du temps de l'épidémie (26/27)

Mercredi 15 avril, J 30 du confinement

Informations glanées ce matin, à l’heure du petit-déjeuner.

Il y a un an jour pour jour Notre-Dame de Paris était la proie des flammes, ce qui avait suscité une émotion planétaire et un incroyable élan de générosité pour financer la reconstruction, dont le confinement a pratiquement arrêté les travaux.

Amazon est condamné par la justice française, à la demande d’un syndicat, à ne plus livrer que des produits de première nécessité. Ce syndicat estime en effet que la sécurité sanitaire des ouvriers travaillant à plein régime dans les entrepôts français de cette enseigne américaine ne serait pas garantie. Amazon va interjeter appel. Petite parenthèse futile, Jeff Bezos, le PDG d’Amazon, qui est l’homme le plus riche du monde, est un des rares milliardaires à ne pas avoir vu sa fortune fondre du fait de la pandémie. En fin de journée on apprend que l’enseigne va fermer pendant 5 jours ses entrepôts français, apparemment pour les mettre aux normes sanitaires.

Toujours beaucoup de questions sur la réouverture des écoles le 11 mai. Un nouveau pavé dans la mare médiatico-sanitaire est lancé par le Pr Raoult pour qui les enfants seraient peu vecteurs de transmission du virus, contrairement à la conception habituellement retenue. Voilà encore une affirmation qu’il va falloir étayer de manière rigoureuse, car, pour l’instant, les scientifiques avouent ne pas connaître la réponse. Emmanuel Macron précise que le Pr Raoult est un grand scientifique, et que ses hypothèses méritent d’être testées. Je pense qu’il ne veut pas se fâcher avec l’importante partie de la population qui est derrière « Raoult le rebelle ». Une réplique-culte des Tontons flingueurs me vient à l’esprit, prononcée par Bernard Blier (Raoul Volfoni dans le film) avec sa gouaille inimitable « Mais y connaît pas Raoul(t) ce mec. Y va avoir un réveil pénible… » Du coup, mieux vaut se méfier, comme le fait, me semble-t-il, le Président.

Donald Trump, de plus en plus critiqué par la presse américaine, suspend la contribution financière américaine à l’OMS (la plus importante de tous les pays membres), qu’il accuse d’être à la solde des Chinois et d’avoir, à leur demande, minimisé l’importance du problème au début de la crise sanitaire.

M. et moi avons la grande joie de revoir Obama pendant quelques trop brèves minutes. Il explique ce que doit être, selon lui, un bon dirigeant américain, sans jamais citer celui qu’il accuse de ne pas l’être. Quel bonheur de l’entendre remettre les choses à leur juste place avec son inimitable voix grave de crooner (façon Barry White) et sa diction parfaite. Je ne sais pas s’il manque aux Américains, mais à une grande partie des Français certainement. Il faut quand même un minimum de classe, de jugement et d’envergure intellectuelle pour diriger la première puissance mondiale. Tout ce qui manque à son successeur.

Les Américains déplorent plus de 2000 morts ces 24 dernières heures ! En France la barrière des 15000 décès a été allègrement franchie. Mais cela fait maintenant une semaine qu’il y a moins de patients qui entrent en réanimation que de patients qui en sorte, ce qui est très positif en vue du déconfinement.

Je reprends les Carnets de la drôle de guerre là où je les ai laissés hier, à savoir le problème des obsèques posé avec la question : « Faire son deuil des rites ? »

Un décret publié dans l’édition du 2 avril 2020 du Journal officiel fixe les modalités des moments qui suivent le décès d’un patient atteint du Covid-19. Les voici : « La mise en bière des personnes dont le décès est lié au Covid-19 doit être « immédiate », et « la pratique de la toilette mortuaire est interdite ». Le corps peut être présenté aux familles, à l’hôpital, mais dans un délai de dix heures après le décès, une fois que le corps a été déposé dans une housse ouverte sur dix centimètres au niveau du visage. Si les proches n’ont pas eu le temps de venir, le corps peut éventuellement être présenté de la même manière à la chambre mortuaire, mais à titre d’exception. » on le voit, c’est assez violent.

Jean-Luc Nancy :

« Toutes les sociétés, avant la modernité, ont élaboré des cérémonies de funérailles très ritualisées. Et la croyance en ce qui se passe après la mort n’en est que l’aspect le plus superficiel. L’important est de pleurer ensemble le mort. Avez-vous remarqué qu’on s’embrassait beaucoup pendant les enterrements ? C’est précisément ce qui est interdit aujourd’hui. »

Pour Denis Moreau, les rituels mortuaires, notamment religieux, sont essentiels.

« Je ne sais pas si la messe d’obsèques aide le défunt à aller au paradis mais je suis frappé de voir à quel point les obsèques sont des appareils destinés à faire du bien aux gens qui restent, à les aider à encaisser la séparation et commencer le deuil. Même simplement au funérarium, on a un dernier contact avec le défunt. On peut laisser un mot ou un objet dans le cercueil avant qu’on ne le referme. Ces petits gestes sont essentiels. Et nous sommes en train de priver les gens de ça ! »

Frappé par la pauvreté de certaines cérémonies civiles auxquelles il a assisté, Denis Moreau considère qu’il « serait urgent d’écrire des rituels d’obsèques agnostiques et athées un peu élaborés, qui donnent du sens et du soutien symbolique et spirituel aux proches dans ces circonstances. »

Vinciane Despret insiste sur la nécessité de cérémonies d’hommages ultérieures : «  On pourra faire ce travail ultérieurement. On défera alors ce qui a été mal fait, et on refera ce qui n’a pas pu être fait. Et ce sont les rituels, réinventés, qui devront s’en charger. Il y a déjà beaucoup d’inventivité actuellement, car de moins en moins de personnes adhèrent au rituel catholique. J’ai vu des rituels laïcs très beaux (…) Ces rituels permettent également d’exprimer la conviction selon laquelle la vie qui s’est achevée valait la peine d’être vécue. Dans les rituels, on affirme au mort : tu as été là, cela a compté et cela comptera encore. Si la crise actuelle permet de repenser ce travail du rituel et son importance collective, elle nous laissera, là également quelque chose, dont le virus pourrait être l’occasion dans ce domaine comme dans tant d’autres : nous pourrions désormais faire autrement. »

Ce très bel article se termine ainsi : « Mourir seul est l’un des pires effets collatéraux de cette épidémie. Ne pouvoir embrasser ses proches, ne pouvoir les accompagner comme on le voudrait, avant ou après le décès, laissera des cicatrices qui mettront longtemps à se refermer. Mais en ce qui concerne la mort comme tous les autres aspects de nos vies, le Covid-19 nous invite à imaginer un autre monde, dans lequel nous n’abandonnerions pas les anciens à la solitude, et dans lequel les rituels, anciens ou inventés, reprendraient toute leur place. Mais, comme dans les domaines de l’écologie ou de la vie sociale, nul ne sait si nous saurons rester fidèles à ce que nous sommes en train de vivre. »

Tout autre chose : on ne parle pratiquement plus de sport, si ce n’est pour nous apprendre que le Tour de France sera décalé, avec le même parcours, du 29 août au 20 septembre.

J’ai entendu en passant que les Allemands envisageaient la fermeture des stades pour peut-être 18 mois, ce qui voudrait dire qu’il n’y aura probablement pas de championnat de football même en 2021. Personnellement cela ne me gêne pas, mais comment vont le vivre les millions de supporters européens ? Je n’ai entendu aucune réaction à cette annonce, du moins dans les médias généralistes. En ce moment, je ne me rends plus du tout sur le site de l’Équipe.

L’émission quotidienne de la cinquième chaîne, C’est dans l’air, est consacrée aux conséquences économiques de la crise sanitaire, qui font vraiment froid dans le dos. La croissance, annoncée à – 6% il y a quelques jours, est maintenant estimée à – 8%, ce qui est totalement inédit depuis 1929. La dette s’élève à 115% du PIB, franchissant sans vergogne la barre des 100% que l’on espérait ne jamais dépasser. Et tout cela en un mois d’arrêt de l’économie, interruption qui va durer au minimum un mois de plus. Le pire scénario serait, d’après les économistes, celui du « stop and go » qui verrait alterner, pendant les deux prochaines années, des périodes d’arrêt et de reprises.

Le plan d’urgence annoncé par le Premier ministre flanqué de son ministre de l’Économie (Bruno Lemaire) et de celui du budget (Gérald Darmanin) se monte à 110 milliards d’euros, chiffre astronomique. Et, dans le même temps sont annoncées des primes exceptionnelles pour toute une série de personnes, les mieux lotis étant les soignants impliqués dans la prise en charge de l’épidémie, qui se verraient attribuer une prime exceptionnelle défiscalisée de 1500 €, le tout sans hausse d’impôts. Ces primes me semblent amplement justifiées, à condition qu’elles aillent bien à ceux qui les ont méritées. Tous ces chiffres me donnent le vertige.

On mesure bien la différence d’état d’esprit entre les Français et les Américains. L’état français va prendre en charge le salaire de tous les employés en chômage partiel, à hauteur de 84%. Cela concerne plus de 8 millions de personnes. Dans le même temps des millions d’Américains perdent leur emploi et donc leur assurance maladie. Un chocolatier new yorkais explique qu’il est obligé de licencier 50 de ses salariés pour sauver son entreprise, sauvetage qui devrait lui permettre de les réembaucher quand la crise sera terminée. En attendant, il ne peut que compatir à leur malheur.

Un reportage très sympathique et émouvant nous montre un vétéran anglais de la Seconde Guerre mondiale, surnommé Captain Tom, qui va avoir 100 ans dans quinze jours. Il fait des longueurs de terrasse avec son déambulateur pour récolter des fonds. Au moment où on le voit en pleine action, il en est déjà à plus de 8 millions d’euros ! Sacrés Anglais !

Nous entendons sonner en direct le bourdon de Notre-Dame, muet depuis un an.


Jeudi 16 avril, J 31 du confinement

Cela fait maintenant un mois que la France vit dans le confinement, que chacun organise comme il le peut, dans une étonnante mais réelle discipline collective dont on n’aurait pas cru les Français vraiment capables. Je reconnais une fois de plus que ma famille et moi-même sommes clairement privilégiés sur le plan des conditions de confort dans lesquelles nous sommes confinés.

Pour la première fois depuis le début de l’épidémie, le nombre de patients hospitalisés baisse. Cette notion chiffrée, jointe à la diminution continue depuis une semaine du nombre de patients hospitalisés en réanimation (ce qui signifie plus de sorties que d’entrées), laisse penser que la décrue s’annonce, même si le nombre de morts continue à augmenter au même rythme (plus de 17000). Mais il faut rester prudent, contrairement à ce que fait le Pr Raoult, qui jette un nouveau pavé dans la mare en expliquant publiquement que l’épidémie est en passe de s’éteindre à Marseille. Il se fonde pour l’affirmer sur la baisse du nombre de cas dans sa ville, ce qui est une réalité que personne ne conteste. Ce qui est contestable en revanche, c’est de privilégier ce critère secondaire sur le plan épidémiologique, alors que la plupart des experts interrogés retiennent le nombre de patients hospitalisés en Médecine ou en Réa comme critère de reflux de l’épidémie. Bref, le Pr Raoult semble une nouvelle fois pécher par excès d’optimisme, ce qui pourrait inciter une partie de la population à relâcher la vigilance plus que jamais nécessaire. Décidemment le Pr Raoult se verra probablement décerner le titre de « MVP » (Most Valuable Player, Homme du match en français) à la fin de la partie, si l’on retient comme critère principal la visibilité médiatique.

Alors que beaucoup de commentateurs émettent des doutes sur la possibilité de reprise de la scolarité le 11 mai dans notre pays, les écoles sont de nouveau ouvertes au Danemark depuis aujourd’hui. Pour l’Allemagne, la date est fixée au 4 mai. Il a été annoncé que l’exécutif étudiera de près ce qui se fait chez nos voisins sur tous ces sujets.

Le tiers de l’équipage du porte-avions Charles de Gaulle, soit 668 marins, est contaminé. Plusieurs marins sont hospitalisés, dont un en réanimation. On ne connaît pas encore l’origine de cette contamination. Peut-être une escale à Brest il y a un mois ? Mais l’énorme navire (le deuxième plus grand au monde, nous dit le reportage) va être complètement désinfecté. Sacré boulot en perspective.

Des comparaisons très étonnantes sont faites sur la mortalité du mois de mars de ces trois dernières années. Alors que nous avons l’impression que les gens meurent du Covid-19 comme des mouches, la mortalité de mars 2020 est inférieure à celle de 2018, période où la grippe avait été plus létale que d’habitude, et également légèrement inférieure à celle de 2019. Une des explications possibles se trouve dans la baisse actuelle de la mortalité routière. Tout ceci nous rappelle une notion que nous avons tendance à oublier, à savoir que tous les jours des gens meurent pour des tas de raisons variées qui n’ont rien à voir avec l’épidémie de Covid-19. Pour 2019, l’INSEE donne les chiffres suivants : 612000 décès pour 753000 naissances, soit un solde positif de 141000 individus, ce qui représente une augmentation de population de 0,3% grâce au taux de fécondité le plus élevé de l’Union européenne. Ce que l’on peut retenir de ces chiffres, c’est que 51000 personnes sont décédées en moyenne chaque mois de 2019. Les chiffres de mortalité du Covid-19 s’en trouvent ramenés à de plus justes proportions. Du coup certains ne pourront pas s’empêcher de se demander s’il était bien raisonnable de mettre toute l’économie du pays à l’arrêt.

Contrairement aux engagements qu’elles avaient pris solennellement, les autorités chinoises n’ont pas fermé les marchés aux animaux sauvages. Un reportage nous explique comment le virus a pu se transmettre de la chauve-souris au pangolin, puis à l’homme. Le pangolin est un animal que les Français, moi le premier, ne connaissent pas vraiment bien. Je suis donc très surpris d’apprendre que ce disgracieux animal est le plus braconné au monde, en particulier pour les vertus thérapeutiques supposées de ses écailles. Le reportage montre une image vraiment peu ragoutante, celle d’une assiette de soupe au fœtus de pangolin. Beurk !

Quelques recherches s’imposent au sujet des chauves-souris et du pangolin.

Les chauves-souris, ou chauvesouris, portent le nom scientifique de chiroptères. Ce sont les seuls mammifères capables de vol actif (et pas seulement de vol plané comme les écureuils volants). Il y a près de 1400 espèces de chiroptères, ce qui représente environ un quart des 5000 espèces de mammifères. Leur longévité est importante, allant de 15 ans pour la plupart des espèces à plus de trente ans pour certaines d’entre elles, ce qui est considérable pour un aussi petit animal. Dans l’imagerie populaire la chauve-souris peut être maléfique ou bénéfique, en fonction des pays.

Les chauves-souris abritent dans leur organisme un grand nombre de virus (on en dénombre plus de 200), et notamment des coronavirus. Ces différents virus ne sont nullement pathogènes pour elles en raison d’un système immunitaire particulièrement efficace qui intéresse de près les immunologistes. Les chiroptères sont ce que l’on appelle des réservoirs (ou vecteurs) de virus. En particulier du virus de la rage ou du virus Ebola. Et d’ailleurs, par un curieux hasard, l’anagramme de « chauve-souris » est « souche à virus ». Il est établi actuellement que le SARS-CoV-2, responsable du Covid-19, provient, en ligne plus ou moins directe et de manière encore non élucidée, d’un virus de chauve-souris. Les virologues ont découvert chez le pangolin un coronavirus présentant avec le SARS-CoV-2 une similarité particulière sur une partie essentielle de son génome. Reste à établir le lien entre la chauve-souris, le pangolin puis l’homme.

Mais qui est donc ce fameux pangolin ? Il s’agit d’un mammifère insectivore appartenant à la famille des manidés, dont le corps est recouvert d’écailles, d’où son surnom de fourmilier écailleux. Les pangolins vivent dans les régions tropicales et équatoriales d’Afrique et d’Asie du Sud-Est. Physiquement le pangolin ressemble un peu à l’oryctérope ou au tatou, qui, eux aussi, se nourrissent de fourmis et de termites. Les pangolins font l’objet d’un braconnage intensif en raison de leur utilisation dans la pharmacopée traditionnelle de l’Asie du Sud-Est (la Chine, l’Inde, les pays de l’Indochine, la Malaisie…). En Afrique centrale il est chassé pour sa viande. Le pangolin est quasiment impossible à élever en captivité.

Les pangolins abritent eux aussi un grand nombre de virus, notamment des coronavirus. Le 7 février 2020 une université chinoise annonçait qu'un séquençage du virus trouvés chez des pangolins montrait qu'il était homologue à 99 % à celui du virus SARS-CoV-2. Le pangolin aurait pu servir d’espèce réservoir( ou hôte) entre la chauve-souris et l'homme, hypothèse controversée.

Comment ne pas citer cette définition de mon humoriste favori, Pierre Desproges, extraite de son Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des bien nantis : « Le pangolin ressemble à un artichaut à l'envers avec des pattes, prolongé d'une queue à la vue de laquelle on se prend à penser qu'en effet, le ridicule ne tue plus. » Le ridicule, certes non ; mais le virus, indéniablement.

Et, pendant ce temps-là, Captain Tom continue de faire les cent pas dans son jardin, pour récupérer des fonds. Le montant de sa cagnotte a doublé, atteignant les 20 millions d’Euros destinés au NHS, le système de santé public britannique. J’imagine que ce sera la grosse fête pour les cent ans de ce héros !

Fin de ce premier mois de confinement…


Abbaye de Cluny

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© Christian Thomsen