Restez informé des nouveaux billets publiés

© Christian Thomsen

Journal du temps de l’épidémie (3)

Mercredi 18 mars, J2


Avant de commencer ma page d’écriture, ce chiffre donné par l’ARS de ma région : 3 décès à M. Sans commentaire.


Je continue à appeler les patients inscrits pour les consultations des semaines à venir. Ils comprennent tous très bien pourquoi leur consultation est annulée. Une femme me demande s’il y a des cas à P. Justement, j’ai entendu dire ce matin qu’il y aurait un cas hospitalisé dans le service de médecine, ce qui reste à confirmer. Je réponds à ma patiente que je suis tenu au secret professionnel, et que je n’ai pas le droit de répondre à cette question. Elle le comprend parfaitement. Théoriquement, je n’aurais pas non plus le droit de répondre à M. si elle me posait ce genre de question. Mais je crois que je la tiendrais quand même informée de la situation, puisque, de toute façon, les chiffres sont disponibles sur les nombreux sites qu’elle consulte plusieurs fois par jour.


Le site officiel de la direction générale de la santé (dgs-urgent.sante.gouv.fr), qui informe quotidiennement les professionnels de santé, nous envoie un mail pour nous donner les dernières informations sur la disponibilité des masques, que beaucoup de professionnels de santé attendaient avec une inquiétude mêlée d’incompréhension, voire de colère sourde. Si la France était aussi bien préparée qu’on nous l’a dit, ces masques auraient dû être distribués depuis plusieurs jours, nous disent-ils. L’infirmière hygiéniste est passée tout à l’heure pour nous dire qu’il n’était pas nécessaire d’en porter dans le service, faute de quoi les stocks seraient vite épuisés. C’est donc la consigne inverse de celle donnée lundi soir. Ce n’est pas, semble-t-il, la doctrine qui a changé, mais la nécessité qui impose sa loi.

Une des infirmières du service, mère d’un enfant en bas âge, semble assez inquiète. J’essaie de la rassurer en lui disant que le Covid-19 touche très peu les enfants. Je me fais la réflexion que, tous les ans la grippe saisonnière fait des milliers de morts en France (dont le décompte est sujet à caution car il y a plusieurs façons de comptabiliser ces décès ; la surmortalité pour la grippe de 2018 – 2019 aurait été de 7200 décès). Et pourtant, je ne connais personne qui ait réellement peur de mourir de la grippe saisonnière, au point que nombreux sont ceux qui pensent, à tort bien sûr, que le vaccin contre la grippe est plus dangereux que la maladie dont il est censé nous protéger. Pour le Covid-19, j’ai l’impression que les gens n’ont pas seulement peur d’être contaminés, mais aussi peur de se retrouver en réanimation, avec un risque d’en mourir estimé à 50% d’après les chiffres sérieux qui circulent sur la mortalité des cas nécessitant le recours à la ventilation artificielle.


Je commence à lire la lettre de Philosophie magazine, qui met en exergue ce dialogue tiré de La Peste de Camus, dont les ventes vont probablement exploser dans les prochaines semaines :

« -C’est une idée qui peut faire rire, mais la seule façon de lutter contre la peste, c’est l’honnêteté.

-Qu’est-ce que c’est l’honnêteté ? dit Rambert, d’un air soudain sérieux.

-Je ne sais pas ce qu’elle est en général. Mais dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier ».

Pour ceux qui ne le sauraient pas, ou qui l’auraient oublié, l’interlocuteur qui fait cette réponse est médecin, le Dr Rieux, personnage principal du roman. Je me souviens que, lorsque j’avais lu ce livre célèbre, il y a maintenant plusieurs décennies, je pensais que la peste n’existait plus depuis longtemps dans nos contrées. J’avais tort, puisqu’il y avait eu, d’abord à Alger en 1944, puis à Oran en 1945, deux épidémies de peste, mais sans commune mesure avec la grande peste noire. Ce sont elles qui ont renseigné Camus, bien que son projet littéraire ait été un peu antérieur à l’émergence de ces épidémies. Par la suite, c’est-à-dire l’année dernière, j’en apprendrais beaucoup plus sur la peste en lisant Peste et Choléra, le très beau livre de Patrick Deville, qui raconte de façon romancée la vie incroyable d’Alexandre Yersin. Ce pasteurien de la première heure a isolé en 1894 le bacille de la peste (appelé en son honneur Yersinia pestis) et mis au point, dans la foulée, un sérum antipesteux, à l’occasion d’une épidémie de peste qui a sévi à Hong Kong cette année-là. Je recommande vivement la lecture de ce roman, tant la vie de ce scientifique de génie fut mouvementée et passionnante.


Le self du personnel est fermé pour toute la période de confinement. Du coup, je rentre déjeuner chez moi, à pied. À raison de deux allers-retours dans la journée, cela représente quand même une petite heure de marche, ce qui ne peut pas me faire de tort. Il fait un vrai temps de printemps, et les jardins devant lesquels je passe sont pleins des couleurs : le jaune vif des forsythias ou le rose crémeux des magnolias. Les oiseaux s’en donnent à cœur joie : ils chantent à tue-tête et fientent sans vergogne sur les voitures, notamment la mienne hier, d’où ma décision de la laisser au garage. Arrivé à la maison, je trouve M. dans le jardin, en train de cueillir des jonquilles pour en faire un petit bouquet. Ce week-end, nous sortirons les meubles de jardin de l’abri dans lequel ils ont passé l’hiver.

Cet après-midi, j’ai quelques consultations non déprogrammées, et la RCP, la réunion de concertation pluridisciplinaire en visio-conférence avec nos collègues dijonnais. Les patients récemment opérés dans le service d’un cancer digestif sont en effet en attente de décisions pour la suite de leur prise en charge : chimiothérapie, ou simple surveillance ? C’est très important pour eux, et cette RCP ne peut être repoussée sine die.


Je poursuis la lecture de l’entretien que Marcel Gauchet a donné à Philosophie magazine. Les réponses de ce grand intellectuel sont particulièrement intéressantes, au point d’en citer, sans rien y changer, de larges extraits.


Première question : « Selon vous, sommes-nous vraiment en état de guerre ? ».

Réponse de l’intéressé : «  Nous ne sommes pas en état de guerre ou alors cela ressemble à une « drôle de guerre » (…) Souvenez-vous de la Grande Guerre de 1914-1918 : plus de 20000 morts le premier jour… On en est très loin, heureusement. »


Question suivante : « Pourquoi Emmanuel Macron recourt-il alors à ce terme ? »

Réponse : « Déclarer l’état de guerre est la seule manière que nous avons de nommer la portée de l’événement (…) La question n’est plus de savoir si l’on est pour ou contre Macron, la question est de savoir si Macron fait le boulot. »


Le journaliste poursuit son questionnement : « Est-ce qu’il ne s’agit pas, plus prosaïquement, de faire prendre conscience à des individus tentés par l’insouciance de la gravité de la situation ? »

Réponse : « Même s’il a un développement exponentiel, le Covid-19 n’a pas, à l’heure actuelle, la gravité visible de la peste noire ou de la grippe espagnole. De sorte que, pour les individus, il y a une disproportion entre la gravité relative de cette épidémie et la lourdeur du dispositif politique qui impose de mettre de côté sa vie et ses choix personnels. (…) Nous vivons un véritable test politique à grande échelle. »


La question suivante est : « Au-delà de sa portée sanitaire et économique, quel est la dimension politique du Covid-19 ? »

Réponse de Marcel Gauchet : « Elle tient à la manière de l’administrer. Une propagande est en train de nous être infligée sur ce point selon laquelle le modèle politique chinois, autoritaire ou post-totalitaire, serait plus efficace que le nôtre () Or, en réalité, nous devons cette épidémie aux failles intrinsèques du modèle politique chinois et à son opacité. C’est un Tchernobyl sanitaire. »


Question : « Voulez-vous dire qu’en démocratie, l’épidémie aurait pu être jugulée plus efficacement ? »

Réponse : « C’est la démonstration que le philosophe indien Amartya Sen a faite avec force sur le cas de la famine. Il montre que la démocratie a toujours été le meilleur moyen d’éviter les famines, grâce à l’information qui circule. Si la démocratie avait régné en Chine, cette épidémie n’aurait pas eu cette ampleur. »


Question : «Nos démocraties sont-elles capables d’être à la hauteur de l’événement ?»

Réponse : « C’est une question d’intelligence politique et sociale de nos gouvernants. Et nous disposons de contre-exemples très instructifs qui sont ceux de la Corée du Sud et de Taïwan. Voilà des sociétés très exposées, qui étaient aux avant-postes et qui ont pourtant un nombre de morts très inférieur à la Chine ou à l’Italie. Cela démontre que l’on peut gérer autrement les choses. »


Question : « En France, le président de la République et le gouvernement ont placé leurs décisions sous l’autorité de la science. Pourtant, personne ne connaît la composition du Conseil scientifique ni les rapports sur lesquels se base les décisions… N’est-ce pas contradictoire ? »

Réponse de Marcel Gauchet : « Il n’y a pas de transparence dans la gestion de cette crise. Et c’est une erreur politique. (…) À titre personnel, je fais confiance à la science. Mais j’aime comprendre le raisonnement scientifique qui oriente les décisions. (…) La science, c’est la raison en exercice, donc la possibilité de faire comprendre son raisonnement. (…) En se cachant derrière les scientifiques, Macron n’assume pas entièrement son rôle. »


Question : « Au Royaume-Uni, Boris Johnson a assumé ouvertement la stratégie de l’ « immunité collective » en ne confinant pas la population et en annonçant qu’un nombre important de personnes fragiles ou âgées allaient mourir… »

Réponse : « Cette attitude de cynisme pragmatique correspond à une certaine tradition anglaise. On part de l’hypothèse que le prix à payer, économiquement et socialement, d’un confinement est trop lourd et que la maladie n’étant pas en elle-même très grave pour le plus grand nombre, il faut assumer les dégâts « collatéraux ». » [Il me semble que c’est ce qu’enseigne la philosophie utilitariste de Jeremy Bentham et de John Stuart Mill, née en Angleterre, et peu connue en France.]


Dernière question : « Avec les conséquences de l’épidémie sur l’économie mondiale, le rétablissement des frontières et le retour des États, ne sommes-nous pas confrontés aussi aux limites de la mondialisation libérale ? »

Dernière réponse : « Personne ne peut préjuger de l’ampleur qu’aura l’événement, mais la secousse intellectuelle et idéologique est majeure. La mondialisation libérale est morte au sens où  le principe selon lequel « le doux commerce » réglerait tous les problèmes est caduc. La nécessité d’un raisonnement stratégique s’impose à l’échelle de toutes les communautés constituées. On a besoin d’un nouveau logiciel politique. »

Voilà. Je n’ai pas réussi à faire plus court, mais cet entretien est tellement instructif, notamment sur les différentes stratégies adoptées par la Corée du Sud, la France et le Royaume-Uni : stratégie de « l’endiguement » contre celle de « l’atténuation ».


De retour à la maison. M. est ravie de me dire que beaucoup d’internautes partagent son avis sur la mauvaise prestation d’Anne Sophie Lapix.

On parle beaucoup, pendant l’émission C dans l’Air, des propos déplorables d’Agnès Buzyn. Les critiques à son égard sont unanimes, et elle se fait tirer dessus à boulets rouges tant par le Rassemblement National que par la France Insoumise. Roland Cayrol, politologue habitué de l’émission, rapporte que, selon la journaliste qui a mené l’interview, Agnès Buzyn était en larmes pendant une bonne partie de l’entretien. Il pense donc qu’il n’aurait pas fallu le publier.


Coup de téléphone quotidien de V. et de sa fille, pour donner et prendre des nouvelles. À vingt heures précises, comme beaucoup de citadins français restés en ville, imitant en cela nos voisins italiens, elles applaudissent toutes les deux les soignants à leur balcon. Je fais donc partie des récipiendaires de ces remerciements, bien que je n’aie pas l’impression d’avoir fait grand-chose, du moins pour le moment. À vrai dire, les soignants en première ligne travaillent dans les services de surveillance continue ou de réanimation, où je ne serais pas utile. Et les urgences chirurgicales sont moins nombreuses que d’habitude.


M. et moi regardons une série plutôt sympathique et bien fichue sur France 3. Puis rituel de la lecture avant l’extinction des feux. La période est propice à cette activité. Fort heureusement, j’ai suffisamment de livres à lire pour tenir jusqu’à la réouverture des librairies. Et puis, si je devais me retrouver sans nouveauté, je relirais les livres de ma bibliothèque. Rares sont les auteurs que j’ai le temps de relire : Proust, bien sûr, et quelques autres. Pour certains, j’ai peur d’être déçu. Retrouverais-je l’émerveillement de la découverte ?


Je termine un livre passionnant, Le temps des Magiciens, écrit par un philosophe allemand, Wolfram Eilenberger. Il y évoque les destins croisés de quatre philosophes allemands pendant la décade prodigieuse 1919 – 1929 : Walter Benjamin, Ernst Cassirer, Martin Heidegger et Ludwig Wittgenstein. C’est fascinant d’intelligence et d’érudition dépourvue de tout pédantisme. Et je sais que je ne lirai jamais ces auteurs dans le texte : trop spécialisé, trop difficile. Eilenberger est un « passeur » comme je les aime.


Aquarelle de Jacques-Lithgow Berger