Journal du temps de l’épidémie (33)

Mercredi 29 avril, J-12 avant le déconfinement

Le sujet d’actualité c’est bien évidemment l’intervention d’hier après-midi du Premier ministre devant une Assemblée nationale clairsemée, confinement oblige. M. me dit que cette longue intervention peut se résumer en deux mots : extrême prudence. À propos de sémantique, elle a remarqué qu’Édouard Philippe parlait de « distanciation physique » et non pas de « distanciation sociale » comme on le fait habituellement. Il faut dire que cette expression, qui est peut-être l’abréviation de « distanciation dans les rapports de la vie sociale », est un peu ambiguë. Avec un poil de mauvais esprit, cela pourrait ressembler à quelque chose comme « on ne mélange pas les torchons et les serviettes ».

Sur le fond, on ne peut pas vraiment dire que Rousseau ait gagné contre Montesquieu car si le déconfinement sera bien national (Rousseau), il sera adapté aux « réalités de chaque territoire » (Montesquieu), comme l’avait annoncé Emmanuel Macron, auteur de cette formule. Mais le territoire en question ne sera pas la région mais le département. Ensuite a eu lieu un débat sans surprise avec l’opposition, suivi d’un vote consultatif qui a donné un large soutien des députés au plan du gouvernement. Les cheveux gris de Jean-Luc Mélenchon ont tellement poussé qu’il pourrait se faire un catogan, ce dont il s’amuse à la tribune.

Si j’ai bien compris, les départements seront classés en rouge ou en vert, ce classement étant bien entendu évolutif en fonction des critères sanitaires, à un rythme d’environ trois semaines. Vert, le département se déconfine, rouge il est déconfiné avec des restrictions pour les écoles et les parcs et jardins ; au pire il resterait confiné. Trois critères seront retenus pour accorder la précieuse vignette verte : le nombre de nouveaux cas hebdomadaires (inférieur à 3000), les capacités d’accueil en Réanimation, le nombre de tests disponibles. Il en faudrait 700 000 par semaine, selon les calculs du Premier ministre. Et si ces critères n’étaient pas réunis le 11 mai sur l’ensemble du territoire, il n’y aurait pas de déconfinement national à cette date.

Un petit détour par le champion d’Europe allemand qui a commencé son déconfinement, et qui voit malheureusement l’épidémie repartir à la hausse. Actuellement le fameux taux R0 est chez eux de 1,1, ce qui est largement compatible avec leurs capacités d’accueil ; à 1,2 leur système sanitaire serait en tension, et à 1,3 il serait débordé. Cela fait vraiment froid dans le dos. Et chez nous, à combien est-il, ce sinistre R0 ?

Justement, revenons chez nous. Édouard Philippe insiste sur le fait que nous sommes sur une ligne de crête assez étroite. Un peu trop d’insouciance, et l’épidémie redémarre ; un peu trop de prudence, et c’est l’économie qui s’écroule. Précisons que les mesures annoncées ne relèvent que du secteur sanitaire. Les mesures économiques seront détaillées ultérieurement. Fort heureusement il n’évoque pas le pire scénario possible que serait une épidémie incontrôlable et une économie à terre.

Parmi toutes les armes disponibles, il compte beaucoup sur le civisme des Français qui, alors que ce n’était pas vraiment attendu de leur part, ont plutôt bien respecté le confinement. Sauront-ils en faire de même en période de déconfinement, notamment dans les transports en commun ? Suspense…

Édouard Philippe n’élude pas le problème de la très discutée application Stopcovid, mais il indique que ce problème fera l’objet d’un débat spécifique avec un vote dédié. De toute façon il semble que l’application ne soit pas tout-à-fait opérationnelle. Des « brigades sanitaires » seront mises en place pour identifier les sujets qui auraient pu être en contact avec des patients testés positifs. Ceux-ci devront soit être strictement confinés chez eux avec leur famille, soit placés individuellement à l’isolement, probablement dans des chambres d’hôtel réquisitionnées.

Le sujet sur lequel il était le plus attendu est la réouverture des écoles. Rappelons en passant qu’en France la présence physique à l’école n’est pas obligatoire ; c’est la scolarisation qui l’est. Il est donc conforme à la loi que des parents aient le choix de refuser de remettre leurs enfants à l’école, dès lors qu’ils font le nécessaire pour qu’ils restent scolarisés, comme c’est censé être le cas en ce moment. Rappelons aussi que les écoles sont sous la responsabilité des communes, les collèges sous celle des départements, et les lycées celle des régions. Les maires auront donc leur mot à dire pour la réouverture des écoles, les conseils départementaux pour celle des collèges, et les exécutifs régionaux pour les lycées. Mais la responsabilité est lourde pour les maires, en raison des risques juridiques liés à leur fonction. Des plaintes sont à prévoir pour mise en danger de la vie d’autrui si des cs se développent à l’école.

Deux dates sont retenues : le 11 mai pour les crèches, les maternelles et le primaire, avec les mêmes mesures mesures-barrière et la même distanciation physique que celles qui sont actuellement en vigueur. Ce sera compliqué à mettre en œuvre, mais pas impossible. Le 18 mais ce seront les collèges qui ouvriront de nouveau leurs portes, et les lycées ne le feront pas avant juin.

Le 11 mai la plupart des commerces pourront de nouveau accueillir leurs clients. Les gérants pourront les obliger à porter un masque pour pénétrer dans leur magasin. On peut parier qu’il y aura une ruée chez les coiffeurs, notamment ceux qui ont une clientèle féminine. Il est des urgences capillaires qui ne peuvent plus attendre. En ce qui me concerne, ma première visite sera pour ma libraire qui, malheureusement, ne peut pas pratiquer pas le drive, trop lourd à mettre en place pour une petite librairie de quartier.

Nous n’aurons plus besoin de la fameuse attestation dérogatoire pour circuler à partir du 11 mai à moins de 100 km de chez soi. Elle restera nécessaire pour un déplacement plus lointain, motivé par une raison vraiment valable. Il faudra attendre fin juin pour évoquer un sujet qui préoccupe beaucoup les Français, à savoir les vacances. M. et moi nous sommes faits une raison : les vacances, ce sera à la maison. Et ceux qui voudront venir nous voir, faute de mieux, seront les bienvenus.

On ne sait pas encore quand les restaurants, les bars, les salles de spectacle, les musées seront autorisés de nouveau à accueillir du public. Bref, pas de culture vivante avant un bon bout de temps, ni d'art de vivre à la française. Et les compétitions sportives ne reprendront pas, notamment les championnats, comme celui de football. Cela devrait faire un très grand nombre de frustrés.

Je suis sûr que beaucoup de Français attendent avec impatience de reprendre leur sport préféré, quand ils en pratiquent un. M. et moi aimerions bien pouvoir rapidement rejouer au golf sur notre parcours habituel. La newsletter quotidienne de la Fédération française de golf m’apprend que mon sport favori fait partie de ceux qui seront autorisés à reprendre, sous certaines conditions. Reste à savoir si le club dont nous sommes membres sera en zone verte. Personnellement je ne demanderai pas le remboursement de notre cotisation, car je pense que la trésorerie des clubs sportifs doit être bien mal en point. Il faut donc les aider. J’ai parfaitement conscience en écrivant tout cela qu’il s’agit de « problèmes de riches », ou, à tout le moins, de gens qui ont la chance de ne pas être impactés financièrement par la crise sanitaire. Du moins tant que les hôpitaux, pour la plupart très lourdement endettés et déficitaires, ne sont pas en cessation de paiement.

Édouard Philippe a reconnu des dysfonctionnements, notamment en ce qui concerne la pénurie de masques. Il aurait peut-être été plus politiquement payant de l’avoué d’emblée, au lieu de tenir des discours peu crédibles sur l’utilité des masques, censés ne servir à rien en début de crise, et devenus maintenant indispensables. Erreur grossière de communication.

Pierre Arditti, comédien aux convictions de gauche clairement affichées en temps normal, est interrogé par téléphone. Il fait un éloge aussi appuyé qu’inattendu du Premier ministre, insistant sur sa clarté et son courage politique. En revanche, il semble assez déçu par le discours des oppositions, qui, selon lui, s’opposent sans rien proposer. J’ai envie de dire : comme d’habitude…

À l’hôpital la même mésaventure qu’hier se reproduit. Un patient hospitalisé pour un problème digestif a du mal à respirer, mais ne tousse pas. Même séquence : scanner thoracique en urgence, diagnostic de Covid indiscutable, transfert immédiat en unité Covid du service de Médecine. Le tout en moins d’une heure. Et, pour tous les soignants qui se sont occupés du patient sans précautions renforcées, la même inquiétude sourde qu’hier.

Des divergences commencent à se faire jour quant à la reprise progressive de l’activité chirurgicale. Les anesthésistes poussent à la reprise, inquiets du retard accumulé (plusieurs centaines d’interventions déprogrammées) qu’il faudra bien récupérer. Les chirurgiens font bloc pour le respect strict des consignes de nos sociétés savantes, qui restent le report de toutes les interventions non urgentes. Le risque est en effet double : soit opérer un patient Covid sans qu’on le sache (s’il est par exemple en période d’incubation) ; il risque alors de contaminer pas mal de monde, soignants ou autres patients ; soit contaminer un patient non Covid par le contact avec des individus contaminés mais asymptomatiques, soignants ou autres patients. Et dans ce cas un risque judiciaire serait toujours possible, que les assureurs ne couvriraient pas nécessairement.

Mais il est clair que le virus va continuer longtemps à circuler, et qu’à un moment donné il faudra bien prendre le risque de redémarrer l’activité chirurgicale. Mes collègues et moi-même pensons que cette reprise d’activité ne doit pas provenir de décisions personnelles, mais des autorités sanitaires.

Et les secrétaires nous disent que les patients semblent avoir moins peur d’aller à l’hôpital, dans la mesure où ils sont de plus en plus nombreux à appeler pour obtenir un rendez-vous. Nous décidons donc d’ouvrir un peu le robinet des consultations, fermé jusque-là. Cela signifie peut-être que la population se fait à l’idée d’un retour progressif à la vie d’avant malgré la menace virale persistante.

Les Carnets de la drôle de guerre redonnent la parole au philosophe allemand Hartmut Rosa, qui avait été le deuxième intervenant de ces Carnets, juste après Marcel Gauchet. Il développe l’idée que, contrairement à ce que l’on croyait impossible jusqu’à la crise sanitaire, la politique peut contrôler l’économie, et qu’un changement de modèle social est possible.

Il rappelle que le ralentissement actuel de l’activité économique a été mis en œuvre volontairement par des gouvernements dont la plupart avaient été élus démocratiquement. « En quelques semaines, la politique a mobilisé une capacité d’action inédite contre la logique des marchés financiers, contre les grands groupes, contre l’intérêt des entreprises – mais aussi contre les droits des citoyennes et citoyens. Cette expérience contraste fortement avec celle qui prédominait jusqu’alors : l’impuissance par rapport à la crise climatique mais aussi par rapport aux inégalités dans la répartition des richesses. L’hypothèse qui voulait que la politique, censée pourtant disposer d’une primauté normative, ne puisse plus rien par rapport à la logique de la différenciation fonctionnelle se révèle tout simplement fausse. »

Et il poursuit avec un souhait, qui lui semble avoir cependant peu de chances d’être exaucé : « Il y a fort à parier qu’une fois la crise surmontée, les sociétés vont s’efforcer de rétablir les vieilles routines, de se remettre sur les rails du sentier, de remettre en route la machine aussi vite que possible. Nous nous trouvons cependant à un « point de bifurcation », qui pourrait rendre possible un changement de sentier social. » On verra bien…


Abbaye du Mont Saint-Michel

Jeudi 30 avril, J-11 avant le déconfinement

Le bulletin du CDOM (Conseil départemental de l’Ordre des médecins) en date du 29 avril indique que les instances nationales de la médecine générale « appellent aujourd’hui à placer les médecins et les soignants au cœur de la stratégie nationale de déconfinement. C’est une condition essentielle pour la réussite de ce processus complexe. » Le rédacteur de ce bulletin rappelle que  le plan de déconfinement du Premier ministre est organisé autour de trois axes : « protéger, tester, isoler ». Le fait de pouvoir réaliser 700 000 tests par semaine s’appuie en grande partie sur l’action des médecins généralistes.

Bien que le bulletin du CDOM soit strictement réservé aux médecins, il me semble important (et autorisé, dans la mesure où je ne dévoile aucune information relevant du secret médical) de livrer ici de larges pans de ce texte très clair, qui explique bien la stratégie proposée par le Premier ministre. Les extraits sont en italique.

La stratégie dite du « traçage de contacts » (contact tracing) est l’une des principales recommandations de l’OMS depuis fin février. « Tester et isoler les cas et leurs contacts par des « brigades », est la méthode qui aurait permis à la Chine, à la Corée du Sud, à Singapour ou encore à Hong-Kong d’endiguer (temporairement) l’épidémie de Covid-19. (Pourquoi pas un mot sur Taïwan, pourtant le pays le plus efficace dans sa lutte contre l’épidémie ? Un oubli, certainement). La France n’a pas pu l’appliquer plus tôt pour la simple raison que les moyens de l’État étaient insuffisants. Avec les nouvelles capacités à venir, ce serait donc la piste la plus prometteuse pour contrôler le coronavirus, même si elle comporte des limitations. »

Le texte poursuit sur les fameuses « brigades » : « La théorie des « brigades » de dépistage, composées de nombreux participants médecins ou non médecins, est simple : chaque personne infectée se verra demander qui elle a croisé. Ces personnes seront contactées téléphoniquement, testées et isolées préventivement. Mais dans la pratique, ce traçage doit être « méticuleux », rappelait l’OMS. Et pour cela, il faut beaucoup de moyens. Le gouvernement français l’a bien compris. Ce type d’enquête épidémiologique « exige des moyens considérables, nous ne pourrons réussir que grâce à la mobilisation des professionnels de santé libéraux », a déclaré Édouard Philippe. Ce dernier a précisé que « pour tracer les contacts, il faudra faire appel à des effectifs supplémentaires pour renforcer les médecins, tels des personnels de mairies, départements ou grandes associations comme la Croix Rouge ». Une armée, ces brigades, est à recruter rapidement, mais pour cela, il faudra changer la loi afin que des personnes non-médecins accèdent à des dossiers médicaux, a prévenu le Premier ministre. »

Le bulletin évoque ensuite l’hypothèse d’un traçage numérique complémentaire : « Le numérique, complémentaire ou essentiel ? Si l’Hexagone relève le défi, il n’est pas certain que ces brigades suffisent à endiguer la propagation du coronavirus. « Les enquêtes sanitaires, physiques ou téléphoniques, sont vitales, mais présentent une faiblesse, elles se heurtent parfois dans les centres urbains à l’impossibilité de retracer les chaînes de transmission », notamment dans les transports en commun. Il existe bien une solution, mais ses implications sont explosives: le « traquage numérique » en plus du traçage humain des brigades. Des stratégies très invasives qui interrogent sur le respect de la vie privée. Le débat en France se concentre depuis quelques semaines sur StopCovid, une application utilisant des données anonymisées. Mais Édouard Philippe a voulu temporiser, assurant que l’application n’était pas prête. » Une remarque sémantique en passant : pourquoi opposer le « traquage numérique » au « traçage humain » ? Je préfèrerais de loin l’expression « traçage numérique ». Traquage me semble un peu fort. Il s’agit de tracer des individus, pas de les traquer « jusqu’aux chiottes », selon l’expression virile et fleurie de Vladimir Poutine parlant des terroristes. Je signale que mon ami le correcteur orthographique ne connaissait pas encore le traquage, que je viens donc de lui apprendre.

Le bulletin se termine par les statistiques de notre GHT (Groupement hospitalier de territoire), que je ne suis pas autorisé à dévoiler en valeur absolue. J’ai donc choisi de les indiquer sous forme de pourcentages : 30% des individus testés sont positifs ; 10% des Covid + sont hospitalisés, dont 17% en réanimation (soit 1,7% des Covid +) ; 10% des personnes testées positives sont décédées ; et 27% sont sorties guéries de l’hôpital ; enfin 19% des individus Covid + sont des professionnels de santé, qui paient donc un lourd tribut à la maladie, ce qui n’est guère étonnant.

Le nombre de décès en France pour la journée d’hier s’élève à 24 087. Ma calculette indique que le nombre de décès survenus dans notre GHT (notre département en compte deux, un au Nord et l’autre au Sud) représente 0,36% de l’ensemble des décès.

Dernière statistique, 72% des cas répertoriés sont regroupés dans quatre régions : l’Île de France, le Grand Est, l’Auvergne-Rhône-Alpes (en fait surtout l’agglomération lyonnaise) et les Hauts de France. La région que j’habite arrive en cinquième position, et mon département en fin de classement des 25 départements les plus touchés. De quoi craindre que nous ne soyons en rouge sur la carte des départements attendue pour ce soir. Suspense…

Comme prévu la réouverture des écoles fait largement débat, dans la classe politique, chez les associations de parents d’élèves, et, bien entendu chez les maires qui auront le dernier mot. Un maire nous explique que, dorénavant, la clé de l’école de son village ne quittera plus sa poche jusqu’à ce qu’il ait décidé sa réouverture, dont beaucoup auraient préféré qu’elle soit différée en septembre.

Depuis 2 ou 3 jours les Français ont appris à entendre un nouveau patronyme, celui du médecin japonais qui a donné son nom à la maladie de Kawasaki. Je connaissais le nom de cette maladie, et savait même qu’il s’agit d’une maladie infantile, bien connue des pédiatres. Mais, honnêtement, mes connaissances en la matière n’allaient guère plus loin, raison pour laquelle je me renseigne un peu. La maladie de Kawasaki, décrite en 1967 au Japon où elle est assez fréquente, est une maladie émergente en Europe. Elle porte aussi le nom de syndrome lympho-cutanéo-muqueux, ou de syndrome adéno-cutanéo-muqueux. C’est une maladie infantile d’origine immunologique, se présentant sous la forme d’une vascularite (une inflammation des vaisseaux) fébrile qui touche les artères de petit et de moyen calibre. Concernant sa cause, l’hypothèse qui prédomine (mais elle n’est pas la seule) est une origine infectieuse, possiblement secondaire à une co-infection par plusieurs pathogènes non identifiés. Ces derniers jours une recrudescence de cas a été observée dans plusieurs pays européens comme le Royaume-Uni, l’Italie ou la France. Une vingtaine de cas a été recensée dans les hôpitaux de la région parisienne. Certains de ces enfants étaient positifs pour le Covid-19, d’où le battage médiatique qui se fait ces jours-ci autour de cette maladie dont on n’aurait pas dit un mot en période normale. Les manifestations de la maladie de Kawasaki pourraient évoquer la désormais fameuse « tempête de cytokines », laquelle déclencherait aussi chez les patients atteints de formes graves du Covid-19 une vascularite, qui expliquerait que la plupart des organes puissent être touchés, et pas seulement les poumons. Je crois que, pour l’instant, c’est tout ce qu’il y a à en dire dans le cadre de ce Journal.

Les Carnets de la drôle de guerre font dialoguer de manière plutôt musclée deux philosophes qu’on ne présente plus et dont j’apprécie en général les prises de positions, Francis Wolff et André Comte-Sponville, dont j’ai eu récemment l’occasion de dévoiler la position sur l’équilibre qu’il juge nécessaire entre le sanitaire (il pense qu’on en fait un peu trop) et l’économique (il craint un effondrement de notre économie si on continue à privilégier le premier volet). Le débat est arbitré par Martin Legros, qui pose les questions auxquelles répondent sans détours les deux philosophes.

Première question : de quoi avons-nous peur ?

Réponse d’A. C-S , qui a du mal à comprendre la peur qui s’est emparée de l’opinion et des médias. Bien qu’il se dise plutôt anxieux, il ne ressent pas cette peur devant une maladie dont la létalité est assez faible (probablement autour de 1%). Il craint beaucoup d’avoir un cancer, un AVC ou, le pire pour lui, la maladie d’Alzheimer.

Réponse de F. Wolff, pour qui ce n’est pas une question de nombre de morts, c’est l’idée d’une maladie qui progresse inexorablement au risque de faire exploser les systèmes de santé dans tous les pays, avec des gens qui meurent dans la rue comme en Inde. « Quelle idée pouvons-nous nous faire de nous-mêmes si nous laissons les personnes âgées mourir ainsi ? »

Deuxième question : le confinement est-il une menace pour nos libertés ou un sursaut humaniste ?

Réponse d’A. C-S. Il commence par rappeler qu’il n’a jamais dit qu’il fallait laisser les personnes âgées mourir sans soins. Le confinement va avoir deux conséquences très lourdes : une crise économique sans précédent (du niveau, voire pire, que celle de 1929) et une réduction des libertés individuelles sans précédent en démocratie et en temps de paix. Le confinement pourrait faire plus de morts que le Covid-19, spécialement dans les pays pauvres. Et il récuse l’idée que les vieux (catégorie à laquelle il reconnaît appartenir) continuent d’être protégés malgré eux, au prétexte qu’ils sont plus fragiles, alors qu’ils ne sont pas plus contagieux. « M’enfermer pour mon bien ? Non merci ! »

Réponse de F. Wolff. Il pense que la réaction mondiale face à la pandémie est le signe d’un progrès moral de l’humanité. En effet que plus d’un humain sur deux accepte de se confiner pour sauver un petit nombre de vies, notamment les moins productives, est la manifestation que nous formons une communauté éthique. Qu’il faille sauver non pas la vie en général, mais celles des humains contre d’autres formes de vie (celle des virus en l’occurrence) montre que l’humanité est la valeur suprême. (On sait que ce point de vue est largement contredit par les antispécistes de tous poils). De plus le fait qu’il faille essayer de sauver tout le monde sans distinction d’âge prouve que tous les individus ont une valeur égale. Et je rappelle qu’il est discuté par les scientifiques que les virus soient des êtres vivants.

Troisième question : la santé est-elle une nouvelle idéologie ou un bien collectif ?


Réponse d’A. C-S. Il développe son concept de « panmédicalisme » que j’ai déjà détaillé dans ce Journal, à savoir « une idéologie qui fait de la santé la valeur suprême (…) et qui conduit du même coup à tout soumettre à la médecine – non plus seulement le traitement de nos maladies, ce qui est normal, mais la gestion de nos vies et de nos sociétés, ce qui est bien plus inquiétant ! » Certains se sont scandalisés de ses propos. Il nous met en garde contre le « sanitairement correct » qui interdit de dire ce qu’on pense. « Attention à l’ordre sanitaire ! »

Réponse de F.W, qui me semble un peu à côté de la plaque. Il trouve admirable le fait que tant de jeunes aient accepté le confinement alors qu’ils ont très peu de risque de mourir de la maladie. Ils ont assumé le fait qu’ils étaient liés matériellement au système de santé publique et moralement contraints à ne pas répandre le virus chez les plus âgés.

Dernière question, et non des moindres : la vie des jeunes vaut-elle plus que celle des vieux ?

Réponse d’A. C-S. Le confinement vise à protéger les plus âgés (la moyenne d’âge des patients décédés de la maladie est de 81 ans), alors que les conséquences économiques affecteront essentiellement les plus jeunes, en particulier par le poids de l’énorme dette qu’ils auront à rembourser un jour.

L’humanisme stipule que tous les hommes sont égaux en droit et en dignité. Mais jamais il n’acceptera l’idée qu’ils sont égaux en fait et en valeur. Il récuse l’idée que toutes les vies se vaudraient. Pour lui, la vie d’un héros comme Jean Cavaillès a plus de valeur que celle d’un salaud comme Klaus Barbie. Et surtout il pense que toutes les morts ne se valent pas : il est plus triste de mourir à 20 ans qu’à 90 ans, ou à 68 ans, son âge.

Réponse de F. W. Il y a selon lui plusieurs manières d’estimer la valeur concrète d’une vie (comme le font les assureurs pour indemniser les familles de victimes d’accidents). Il y a une valeur actuelle de la vie et une valeur virtuelle, avec toutes ses potentialités. Et puis il a la valeur que chacun attache à sa propre vie, qui explique que l’on puisse se suicider quand on a l’impression qu’elle ne vaut plus rien. «  Quand j’avais 20 ans, j’étais beaucoup moins attaché à la vie qu’aujourd’hui. » Et puis il y a les conditions dans lesquelles on meurt : « Face à la dépendance ou à l’agonie, on peut souhaiter mourir en considérant que cette vie-là n’a plus de valeur. » Les éléments qu’il vient de citer nuancent fortement l’idée, qu’il partage partiellement, « selon laquelle la mort des plus jeunes est plus grave que la mort des plus âgés, qui est regrettable mais inévitable. »

Je trouve l’argumentation de Francis Wolff, pour sympathique qu’elle soit, un peu trop fondée sur des généralités éloignées de la réalité, et en définitive beaucoup moins convaincante que celle d’André Comte-Sponville, dont j’ai déjà dit ici que je la partageais.

La carte sanitaire des départements montre un grand quart nord-est de la France totalement rouge. Notre département y figure, sans surprise. Ce qui en est une, c’est la présence de départements colorés en orange, qui passeront au rouge ou au vert jeudi prochain. C’est promis.

Ce soir M. et moi sommes impatients de voir la suite de Dérapages, la minisérie avec Cantona dont j’ai déjà dit tout le bien que j’en pensais.


Abbaye du Mont Saint-Michel

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© Christian Thomsen