Journal du temps de l’épidémie (37)

Vendredi 8 mai, dernier week-end avant le déconfinement

Confinement oblige, les cérémonies du 8 mai qui célèbrent la fin de la Deuxième Guerre mondiale sont réduites à leur plus simple expression. C’est l’occasion pour Emmanuel Macron d’être aux côtés de ses deux prédécesseurs. Et manifestement le courant passe mieux avec Nicolas Sarkozy qu’avec François Hollande. Mais il est vrai qu’il n’a pas le même contentieux avec le premier qu’avec le second.

Les épidémiologistes sont obstinément à la recherche du fameux patient 0 français, qu’ils pensent avoir repéré parmi des patients pris en charge pour une pneumonie en novembre 2019. Pour cela il a fallu relire ses scanners, et faire des tests PCR sur les prélèvements qui avaient été conservés. À cette date en effet les tests pour détecter ce coronavirus inconnu n’existaient pas encore, puisqu’il faut connaître le génome du virus pour fabriquer un test.

Un cluster a été dépisté en Dordogne, département plutôt épargné jusque-là par l’épidémie, qui s’est formé à l’occasion d’un enterrement auquel auraient assisté beaucoup plus de gens que les vingt personnes autorisées.

Tout autre chose, du virus aurait été trouvé dans du sperme, ce qui ne permet pas de considérer le Covid-19 comme une MST (maladie sexuellement transmise), pour la simple et bonne raison qu’avant d’en arriver à la conclusion éjaculatoire d’un rapport sexuel la contamination aura eu tout le temps de se faire par voie salivaire. Du moins si les choses se déroulent comme d’habitude entre adultes consentants, avec des préliminaires. En cas de viol, peut-être ?

Des reportages nous montrent que la technologie sans contact est en train de se développer, et pas seulement pour les paiements. Un inventeur du genre lauréat du concours Lépine a mis au point un astucieux petit outil destiné aussi bien à pousser sur un bouton d’ascenseur qu’à manipuler une poignée de porte, sans y mettre les mains.

La ville d’Argelès, réputée pour sa belle plage de sable fin, a commandité la création d’une application destinée à réserver en ligne sa place sur le sable, pour une durée limitée.

Un ami, abonné du journal Le Monde, m’a fait parvenir le papier de Lhomme et Davet sur la genèse de la pénurie de masques. C’est trop long pour que j’en fasse ici le résumé, mais il apparaîtra, d’après nos deux journalistes, quand sera venu le temps de la commission d’enquête parlementaire, que le Directeur de la Santé, le Pr Salomon, qui fait un point-presse quotidien apprécié des journalistes, aura joué un rôle sur lequel il devra s’expliquer, ainsi qu’Agnès Buzyn.

Les Carnets de la drôle de guerre évoquent, par le truchement de Martin Legros, le sujet de la responsabilité, sur lequel j’ai déjà publié le 7 septembre 2019 un propos intitulé « Responsable mais pas coupable », auquel je me permets de renvoyer mon lecteur (catégories Propos médicaux et Notes de lecture).

Le projet de loi prolongeant l’état d’urgence sanitaire, voté par le Sénat le mardi 6 mai 2020, stipule dans son article 1 alinéa 2 que «  Nul ne peut voir sa responsabilité pénale engagée du fait d’avoir, pendant la durée de l’état d’urgence sanitaire, soit exposé autrui à un risque de contamination, soit causé ou contribué à causer une telle contamination. » Circulez, il n’y a rien à voir, alors qu’une dizaine de plaintes a déjà été déposée contre le Premier ministre et le ministre de la Santé. Cependant que l’on attendait que toute la lumière soit faite sur la pertinence des décisions prises par l’exécutif, c’est l’amnistie qui est envisagée. Tout comme le Président de la République, pénalement irresponsable pendant la durée de son mandat, tous les autres décideurs ne seront pas justiciables de leurs actes, qu’ils soient élus locaux, fonctionnaires ou chefs d’entreprise, à égalité sur ce plan devant la loi. La seule responsable politique à s’offusquer de cette « auto-amnistie préventive » est Marine Le Pen, qui aurait probablement agi de la même façon si elle avait été aux responsabilités.

Mais en réalité, nous dit Martin Legros, les choses ne sont pas aussi simples que cela. En effet le projet de loi, qui doit encore être débattu à l’Assemblée, précise que les poursuites pénales seront suspendues « à moins que les faits n’aient été commis intentionnellement, par imprudence ou négligence ou en violation manifestement délibérée (…) d’une obligation particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement. »

Les sénateurs ont voulu répondre à la demande des maires, qui seront en première ligne dans la gestion du déconfinement (notamment pour la décision de rouvrir les écoles). Si des enfants devaient être contaminés à l’école, la crainte exprimée par les maires est d’être poursuivis pour « mise en danger de la vie d’autrui ». La loi Fauchon limite déjà la responsabilité pénale pour des délits « non intentionnels », mais elle laisse au juge le soin d’apprécier qu’aucune « faute caractérisée » n’a été commise. La nouvelle loi, si elle est validée par les députés, mettrait les maires à l’abri de telles poursuites.

On voit bien qu’à tous les échelons de la classe politique, la crainte de devoir rendre des comptes augmente, non seulement politiquement (c’est inhérent à la fonction) mais surtout juridiquement.

Martin Legros nous rappelle que le recours à l’amnistie est aussi vieux que la démocratie, depuis Aristote et sa Constitution d’Athènes, jusqu’à Nelson Mandela lorsqu’il accède au pouvoir, dans un but de réconciliation nationale, qui a permis de mettre fin à l’apartheid. Tout cela est très bien montré dans Invictus, le film que Clint Eastwood a consacré à l’équipe de rugby sud-africaine championne du monde à domicile. Le film montre comment Nelson Mandela a réussi à fédérer son pays autour d’un sport jusque-là réservé aux blancs.

En France, la dernière fois que le problème s’est posé, ce fut lors de l’affaire dite « du sang contaminé », en 1999. Laurent Fabius, Premier ministre, et Georgina Dufoix, sa ministre des Affaires sociales, qui avait déclaré se sentir « responsable mais pas coupable », formule mal comprise amenée à une postérité notoire, avaient été poursuivis devant la Cour de justice de la République. Ce que ne dit pas Martin Legros, c’est que ces deux personnalités de premier plan ont finalement bénéficié d’un non-lieu, alors qu’Edmond Hervé, secrétaire d’état à la Santé, a payé les pots cassés au prix fort. Dur, dur d’être le lampiste de service…

Martin Legros se souvient de la remarquable intervention de Paul Ricœur, appelé à la barre à titre de témoin au moment du procès. Ce dernier observait que la justice n’est pas nécessairement le meilleur endroit pour traiter des conséquences de la « mal-gouvernance », même si celles-ci sont désastreuses. Mais elle est le dernier recours quand les politiques refusent de rendre des comptes sur leur action. Il avait dit alors : « Je rêve d’une instance d’investigation, de débats contradictoires, quelque chose comme une cour civique, qui soit le règne de la publicité contre l’opacité, de la célérité contre l’atermoiement, de la prospective contre un passé qui ne veut pas passer. » Cette idée d’une « cour civique » semble particulièrement d’actualité à Martin Legros.

Samedi 9 mai, dernier week-end de confinement

La Reine d’Angleterre s’est exprimée hier soir à la télévision, à l’heure exacte où son père prenait la parole sur les ondes pour annoncer à son peuple la fin de la guerre. C’était il y a 75 ans, et j’imagine que le Roi George VI était plus à l’aise devant le micro que lors du célèbre discours radiodiffusé annonçant l’entrée en guerre de son pays. La genèse de ce discours a été racontée dans un film absolument bouleversant, Le Discours d’un roi (The King’s Speech). Si vous ne l’avez pas vu, il est urgent de combler cette lacune.

Son Premier ministre Boris Johnson, qui relève du Covid-19 et d’une nouvelle paternité, la seconde probablement moins douloureuse que le premier, a appris l’humilité et la prudence. Et, comme il est perçu comme très sympathique et empathique, il reste très populaire dans son pays, le plus touché au monde par la pandémie après les États-Unis. En Europe, si l’on rapporte le nombre de décès au nombre d’habitants (c’est la définition exacte de la mortalité), c’est la Belgique le pays le plus impacté, la France arrivant en quatrième position.

Les États-Unis, qui comptent plus de 75 000 morts, commencent à déconfiner, notamment la Californie démocrate, l’état le plus peuplé du pays. Curieusement Trump ne semble pas avoir dit ces derniers jours d’énormité qui aurait fait les choux gras des médias du monde entier. Mais, faisons lui confiance, il va sûrement se ressaisir prochainement.

En Europe, où le nombre de morts atteint déjà le chiffre impressionnant de 150 000, on déconfine en ordre dispersé. L’Autriche a été le premier pays a amorcer le processus. Mais elle avait été peu touchée, tout comme les pays d’Europe centrale. Les Italiens, dont le confinement a été beaucoup plus strict qu’ailleurs, déconfinent eux aussi, mais le cas de Milan, considérée comme une bombe à retardement, inquiète énormément les spécialistes. Les Belges se déconfinent à peu près comme les Français.


On ne parle jamais, depuis le début de la pandémie, du grand pays qu’est la Russie. Vladimir Poutine avait prévu de fêter en grande pompe et avec force démonstration de sa puissance militaire, ce 9 mai (et non pas le 8 comme pour les autres belligérants), les 75 ans de la victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie. Il est obligé de renoncer à cette célébration à laquelle de nombreux dirigeants, dont Emmanuel Macron, étaient conviés.

Tout autre chose : les auxiliaires de vie, dont le rôle a été essentiel dans les EHPAD auprès des personnes âgées privées de la visite de leurs proches, demandent une revalorisation de leur statut, et à être considérés comme des soignants à part entière. Ce ne serait que justice, me semble-t-il.

Les Carnets de la drôle de guerre évoquent une possible revanche de la campagne sur la ville. Si la fuite d’un bon million de Parisiens vers leurs résidences secondaires la veille du confinement pour se mettre au télétravail dans des conditions de calme et de confort n’indique rien de particulier pour l’après confinement, en revanche les agences immobilières sont saisies d’un grand nombre de demandes pour l’achat de résidences principales en province. La tentation semble donc forte pour les urbains de fuir les villes pour trouver un cadre de vie plus agréable, avec plus d’espace vital et surtout un jardin.

Est-ce que la répartition entre ville et campagne va s’en trouver durablement modifiée ? C’est la question qui est posée au sociologue Éric Charmes et au géographe Michel Lussault. Le premier pense que la campagne va devenir de plus en plus attractive. Le second plaide pour que les villes se « réinventent » pour garder leurs habitants. Cela dit, ce mouvement d’exode rural inversé n’a pas attendu la crise sanitaire actuelle pour commencer.

Éric Charmes observe que toutes les campagnes ne sont pas attractives pour les citadins désireux de quitter la ville. Celles qui sont recherchées sont dotées d’un fort potentiel touristique et sont situées dans l’orbite d’une ville moyenne. Près d’un quart de la population vit déjà dans ces campagnes périurbaines, mixtes de ville moyenne et de village.

Cependant il faut se méfier du phénomène de « clubbisation » parfois observé dans ces communes périurbaines, qui ont tendance à devenir des clubs, dans l’acception anglo-saxonne du terme : « On paie son ticket d’entrée en achetant une maison et une cotisation en s’acquittant de ses impôts locaux, et ensuite on défend jalousement son mode de vie, son confort, ses privilèges. »

Éric Charmes pense au contraire que le village permet de sortir de cette logique individualiste de la satisfaction des désirs. Du fait de sa taille « le village apparaît comme une bonne échelle pour repenser en commun l’aménagement du territoire local, pour mettre en œuvre la transition écologique, pour relancer l’implication démocratique. » Et il conclut en revendiquant un « droit au village », qui peut devenir un foyer de redynamisation de la vie en commun.

Le géographe Michel Lussault se déclare toujours dubitatif quand il entend parler d’un retour à la campagne, ou même d’un simple « désir de campagne », ne serait-ce qu’en raison d’une vision un peu fantasmée de la campagne, plus urbanisée et plus bruyante que ne le croient les citadins. On se souvient que des néo-ruraux ont tenté de contraindre par voie de justice le fameux coq Marcel d’arrêter de chanter dès potron-minet. Lussault pense que la bonne solution, pour que ses habitants cessent de la quitter, c’est de réinventer la ville. Facile à dire !

La pandémie a montré la grande fragilité des métropoles, notamment du fait de leur densité de population. Michel Lussault développe alors des axes pour aérer la ville, la verdir, la ralentir. Les villes ont été conçues pour promouvoir la vitesse et la fluidité. On ne peut pourtant pas dire, avec les embouteillages monstres qui paralysent quotidiennement les métropoles, que le résultat soit très convaincant. Lussault plaide pour une ville « à plusieurs vitesses », avec des îlots de calme comme des squares, des parcs, des pistes cyclables. Je ne voudrais pas être trop critique de sa vision, mais il me semble que tout cela existe déjà dans nos villes.

Il conclut avec le philosophe allemand Hartmut Rosa, décidemment très à l’honneur dans ces Carnets. « Nous avons besoin de tels espaces de résonance, où l’accélération est suspendue, où se (re)découvre un autre rapport aux lieux, aux personnes, à tout ce qui nous entoure. Rosa, toujours lui, parle aussi de la nécessité de retrouver des formes d’ « indisponibilité » au monde. Je le suis sur ce point : jusqu’alors, la ville a été pensée sous l’angle de la fonctionnalité, de la disponibilité intégrale des choses. (…) La pandémie, cet épisode fiévreux qui nous tient en haleine et qui, en même temps, a ralenti la vie quotidienne, me semble une opportunité pour réfléchir à la manière de mieux faire respirer nos villes, sans en partir. » Tout cela ressemble plutôt à un vœu pieux.

M. est allée en ville faire quelques courses alimentaires, en emportant la dernière « attestation dérogatoire de déplacement » dont elle aura besoin. Elle revient avec la nette impression que les habitants de notre cité sont déjà déconfinés dans leur tête. Elle n’a jamais vu autant de monde dans les rues depuis le début du confinement, la plupart sans masque. Et du coup elle s’inquiète pour la suite.

Dimanche 10 mai, J-1 avant le déconfinement

L’émission C L’hebdo, diffusée sur la 5ème chaîne de télévision le samedi à 18 heures et animée par l’excellent Ali Badou, a la bonne idée de dérouler sous nos yeux incrédules l’historique de la pandémie, chez nous et dans le monde, depuis janvier. Il est en effet à peine croyable de constater à quel point personne n’avait vu arriver le danger. Quand l’Italie s’est confinée, ce fut stupeur et tremblement. Personne n’avait imaginé qu’un grand pays européen démocratique puisse prendre pareille mesure sanitaire. L’Europe n’est pas la Chine, tout de même, en termes de respect des libertés individuelles. Huit jours plus tard, c’était à notre tour d’entrer en confinement et en récession économique volontaire. Le plus éclairant de ce récapitulatif est la succession des prises de paroles quotidiennes de Donald Trump. Même en mettant de côté ses mensonges grossiers, ses extravagances et ses incohérences, pour rester poli, on voit bien qu’il a dû passer, en quelques semaines, de la certitude que son pays serait épargné à l’idée que l’épidémie était la pire « attaque » que celui-ci ait jamais connue.

Et j’entends pour la première fois prononcer le nom de Didier Pittet, qui a popularisé l’usage du gel hydro-alcoolique, que le chirurgien que je suis utilise depuis de nombreuses années plusieurs fois par jour avant chaque geste nécessitant une asepsie des mains. Un coup d’œil à sa fiche Wikipédia s’impose. J’y apprends que ce médecin infectiologue et épidémiologiste, né à Genève en mars 1957, est suisse. Contrairement à ce que dit Ali Badou il n’est pas réellement l’inventeur du gel hydro-alcoolique. Cet honneur revient à une infirmière américaine, Guadalupe Hernandez, en 1966. Le rôle de Didier Pittet, véritablement essentiel, a été d’organiser le don du brevet à l’OMS pour que la solution hydro-alcoolique puisse être fabriquée partout dans le monde à moindre coût. Son employeur estime, avec un humour dont les Suisses ne sont pas nécessairement coutumiers, qu’il est « le médecin le plus cher du monde, par manque à gagner ». Je ne suis pas surpris que ce chantre de l’hygiène des mains soit un citoyen de la Suisse, ce pays où tout est tellement propre en apparence. Si l’on voulait être méchant, et probablement très injuste, on dirait que la seule saleté que la Suisse tolère, c’est celle de l’argent que les riches du monde entier planquent dans les coffres de ses banques.

L’état d’urgence sanitaire est prolongé jusqu’au 10 juillet, après un ultime vote de l’Assemblée nationale. Le Sénat avait donné préalablement son accord après un compromis en commission entre députés et sénateurs. Gérard Larcher, président du Sénat, annonce qu’il saisira le Conseil constitutionnel pour vérifier que les mesures qui seront mises en œuvre sont « nécessaires et adaptées aux circonstances ». De son côté Emmanuel Macron indique qu’il saisira lui-même le Conseil constitutionnel. Le problème de la responsabilité pénale des acteurs publics (les maires en première ligne) et privés (les chefs d’entreprise) en ce qui concerne d’éventuelles contaminations par le virus du Covid-19 est donc réglé, sauf si les Sages du Conseil s’y opposent.

L’UCDF, Union des Chirurgiens de France, membre du « Bloc », organisation syndicale transdisciplinaire des médecins spécialistes utilisateurs d’un bloc opératoire, à savoir essentiellement les anesthésistes, les chirurgiens et les obstétriciens, transmet à tous ses adhérents le message suivant, que je transcris dans sa quasi intégralité, car ce point de vue me semble intéressant à connaître, même si on n’est pas obligé de le partager. Je précise que parmi tous les spécialistes qui ne peuvent pratiquement travailler depuis deux mois, ceux qui sont libéraux n’ont plus de revenus depuis l’instauration du « plan blanc élargi ». Les hospitaliers, comme moi, continuent à être payés par les hôpitaux qui les emploient. Et je précise que je me trouve largement surpayé en ce moment de quasi inactivité forcée. Mais ne l’ébruitez pas…


Voici donc ce texte.

« Le BLOC appelle solennellement le Premier ministre et le Ministre des Solidarité et de la Santé à stopper le plan blanc élargi.

Depuis le 13 mars, ce plan s’appliquant sur tout le territoire a imposé à tous les établissements de soins de consacrer tous leurs moyens à la prise en charge de l’épidémie Covid-19.

En moins de 24 heures tout a été mis en place pour faire face à cette épidémie : des dizaines de milliers d’examens diagnostiques et d’interventions ont été déprogrammées, des millions de consultations ont été annulées.

Seule a persisté la prise en charge des urgences et de quelques pathologies semi-urgentes.

Presque 2 mois plus tard, la situation sanitaire a évolué et le plan blanc élargi est toujours en vigueur : nous constatons chaque jour et de plus en plus l’aggravation des morbidités et de la mortalité des malades non Covid.

Les patients présentent des états aggravés avec des retards diagnostiques et thérapeutiques lourds de conséquences. Toutes les spécialités médicales sont concernées.

Édicté pour lutter contre le risque Covid, le plan blanc a maintenant des effets délétères pour la santé publique, alors même que l’épidémie est presque éteinte sur une grande partie du territoire. Son rapport bénéfice/risque est devenu catastrophique.

Les praticiens comme les patients sont soumis à des injonctions paradoxales. Incités à revenir consulter leur médecin, les patients voient leur prise en charge effective paralysée par l’inertie des agences régionales de santé (ARS), et par des pouvoirs publics tétanisés par la crainte de manquer de moyens en cas d’éventuelle reprise du risque Covid.

Cette crainte n’est pas fondée : le 13 mars il a fallu 24 heures à l’ensemble des établissements de soins et des médecins pour stopper toutes leurs activité programmées. Ce qu’ils ont fait, ils peuvent le refaire, et dans le même laps de temps, en cas de rebond épidémique.

Par crainte d’un risque potentiel, les pouvoirs publics font courir à toute la population un risque certain.

Dans l’intérêt de la santé publique, il est plus que temps de mettre fin à cette incohérence administrative qu’est devenu le plan blanc élargi.

À part le membre de phrase « alors même que l’épidémie est presque éteinte sur une grande partie du territoire », qui me semble un peu optimiste, je valide ce que vous venez de lire. C’est un peu la même problématique que pour les EHPAD : à trop vouloir protéger les personnes âgées, donc par nature fragiles, on leur a fait courir un autre risque, celui de mourir de manière anticipée, de lassitude ou même de désespoir, ce que les médecins ont l’habitude de nommer « syndrome de glissement ». Quand une personne âgée ne voit plus vraiment pourquoi elle devrait continuer à vivre, elle se laisse glisser doucement vers la sortie.

Foutu principe de précaution, toujours poussé à l’extrême dans notre pays.

Les Carnets de la drôle de guerre sont consacrés aux cafés, aux bars et aux bistrots, considérés comme des lieux « non indispensables à la vie du pays ». Ils donnent la parole à l’anthropologue Marc Augé, à la sociologue Anne Steiner, à l’écrivain suisse germanophone Arno Camenish, au patron de bistrots Xavier Denamur et à la DJ Barbara Buch, qui organise des fêtes virtuelles. Ils mettent tous en avant le fait que ces établissements sont essentiels pour créer du lien social. Il n’est donc pas vraiment surprenant qu’ils aient été les premiers à être fermés, pour cause de distanciation sociale.

N’oublions pas que certains villages qui étaient en train de mourir d’isolement, après la fermeture de leur dernier commerce, ont été providentiellement réanimés grâce à l’ouverture d’un café, offrant de surcroît quelques services essentiels, servant tout à tour de bureau de poste, de dépôt de pain ou d’épicerie. Ces lieux jugés « non indispensables à la vie du pays » sont peut-être plus nécessaires que ne le pensent les technocrates.

En ce dernier dimanche de confinement, je me demande ce que sera ma vie à partir de demain, J0 du déconfinement. Sur le plan professionnel, l’activité va reprendre très progressivement, d’abord par le biais des consultations, puis par les interventions non urgentes déprogrammées, en sachant que nos sociétés savantes respectives nous ont demandé d’attendre fin mai pour recommencer à opérer des cas non urgents. Il y aura alors un retard considérable à rattraper dès que le feu passera au vert. Sur le plan du travail, ma vie d’après ne va pas être fondamentalement différente de celle qui a été la mienne pendant ces huit semaines.

Sur le plan personnel, la première chose que j’aurai à faire sera d’accueillir, dès 7 heures 30, l’entreprise de menuiserie qui avait commencé à réparer le parquet d’une chambre abimé par un dégât des eaux. Les travaux avaient commencé le lundi 16 mars, et se sont interrompus dès le lendemain, les ouvriers ayant même laissé tout leur matériel sur place.

M. et moi sommes pressés, comme vraisemblablement tous les Français, d’aller chez le coiffeur pour se refaire une petite santé capillaire. Et puis nous avons envie de retourner faire un tour en ville, aller voir nos commerçants préférés, leur acheter quelque chose autant par plaisir que par solidarité. Ce sera pour le prochain week-end.


Sur le plan sportif, la salle de sport dans laquelle M. va faire sa musculation plusieurs fois par semaine n’aura pas le droit de rouvrir tout de suite. En revanche notre parcours de golf sera praticable, le golf ayant été autorisé à redémarrer en tant que « sport individuel de plein air ». La fédération nous a fait parvenir les règles de sécurité sanitaire à suivre scrupuleusement, comme la recommandation de ne pas toucher le drapeau. Je n’ai pas vraiment l’impression qu’un parcours de golf soit très dangereux en termes de contagiosité ambiante. Mais nous nous plierons bien entendu aux règles.

Le temps, plutôt clément ce week-end, est annoncé comme exécrable pour demain. C’est normal puisque le 11 mai est le premier des trois jours qui portent le surnom de « saints de glace » chers aux amateurs de traditions et de dictons météorologiques séculaires. Ces trois saints sont, par ordre chronologique, Mamert, fêté le 11 mai, Pancrace le 12 et Servais (et non pas Gervais) le 13. D’après les agriculteurs, une fois passée cette période, il n’y a plus de gel à craindre pour leurs cultures. Cette période est associée au phénomène de la « lune rousse ».

Le déconfinement devrait donc commencer sous des trombes d’eau. nous verrons bien si ce sera un bon présage...

Quant à ce Journal du temps de l’épidémie, qui est en fait le journal d’un chirurgien hospitalier confiné en travail pratiquement virtuel, je vais continuer à le tenir encore pendant toute la semaine à venir, qui risque d’être passionnante à vivre, car c’est un grand saut dans l’inconnu qui nous attend. Puis, dimanche prochain, le 17 mai, j’y mettrai un point final, après deux mois d’écriture quotidienne qui m’ont permis de ne jamais m’ennuyer pendant cette période assez particulière. Il va falloir que je trouve autre chose à raconter. Mais quoi ?


Abbaye du Thoronet

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© Christian Thomsen