Journal du temps de l’épidémie (8)

Mardi 24 mars, J 8


La comptabilité morbide continue, au point que je pense arrêter de retranscrire tous ces chiffres déprimants. Je n’en garde que quelques-uns, notamment celui-ci, terrible : ce n’est plus un médecin français qui est mort « dans l’exercice de ses fonctions », mais cinq. Le milliard de personnes confinées le 20 mars est passé à 1,7 milliard d’individus de par le monde.

Les Anglais, très critiqués par le reste des Européens, qui ne comprenaient pas leur attitude, ont changé de pied, et Boris Johnson décrète le confinement des Anglais. Les limites de la philosophie utilitariste ont donc été atteintes. Il n’y a plus que les Néerlandais pour échapper au confinement, du moins pour l’instant.

Le Premier ministre s’est exprimé hier soir sur TF1. En substance, les mesures de confinement se durcissent, mais, pour l’instant, le gouvernement ne décrète pas le confinement intégral. Les marchés alimentaires seront fermés, sauf, par dérogation préfectorale, dans les petites communes où ils sont indispensables à l’approvisionnement en produits frais. Désormais, l’autorisation de sortie pour les activités sportives individuelles ne sera valable que pour une heure, et à moins d’un kilomètre de chez soi. Il faudra donc indiquer sur le formulaire justificatif l’heure de sortie du domicile.


La polémique enfle sur la pénurie de masques, dont tout le monde se plaint, les soignants, médecins compris, en premier lieu. Roselyne Bachelot nous parle d’un stock d’état de 1,4 milliard de masques quand elle a quitté le ministère de la Santé en 2012, à la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Olivier Véran, ministre de la Santé depuis le départ d’Agnès Buzyn vers d’autres aventures électorales malheureuses, nous dit qu’il a trouvé, en prenant ses fonctions, un stock de 145 millions de masques. Autrement dit, 90% des masques stockés ont disparu en huit ans. Seuls deux ministres ont occupé le poste durant cette période : Marisol Touraine pendant tout le mandat de François Hollande, et Agnès Buzyn sous Emmanuel Macron. Il va y avoir des règlements de compte, le moment venu.


Il est amusant et instructif de voir à quel point le nom du ministère qui gère la santé a évolué au fil du temps. Exemple : Mme Touraine était ministre des Affaires sociales et de la Santé en début de mandature, puis des Affaires sociales (et de la Santé), avant de devenir Ministre des Affaires Sociales, de la Santé et des Droits des femmes, pour redevenir ministre des Affaires sociales et de la Santé à la fin de son « quinquennat ». Depuis qu’Emmanuel Macron est aux affaires, il y a un ministre des Solidarités et de la Santé. Le changement de titulaire n’a pas entraîné de changement de dénomination.

Le fait que, pendant le gouvernement « Valls 1 », la Santé ait été mise entre parenthèses dans l’intitulé du ministère me semble assez significatif du manque d’intérêt des politiques pour ce domaine pourtant essentiel. Beaucoup de médecins le prennent comme un manque inadmissible de considération. Espérons que cela va changer. Pour terminer sur ce sujet, je note que Roselyne Bachelot a été ministre de la Santé pendant tout le mandat de Nicolas Sarkozy, mais que le nom de son ministère a changé quatre fois, en gardant à chaque changement la Santé en tête de l’intitulé. Pourquoi ce ministère ne s’intitule pas, une fois pour toutes, ministère des Affaires Sanitaires (la Santé) et Sociales ?

En arrivant à l’hôpital, je prends connaissance du mail de la direction nous informant de l’évolution de la situation locale : 9 tests positifs pour 49 personnes testées ; 8 patients hospitalisés. Ce n’est toujours pas le rush annoncé, mais personne ne songe à s’en réjouir.


Je prends connaissance des Carnets de la drôle de guerre. C’est le philosophe et psychanalyste d’origine argentine Miguel Benasayag qui se prête au jeu des questions de Cédric Enjalbert. Il est également spécialiste de bioéthique.


Question : « Comment vivez-vous le confinement ? »

Réponse : « Je n’ai pas peur mais je suis inquiet. Car cette crise a deux faces. Un aspect mondial, historique, social, mais aussi un aspect plus individuel. Les monstres se réveillent. Chacun projette sur la catastrophe ses propres inquiétudes (…) Pour qui vit à plusieurs, l’enfer c’est les autres ; pour qui vit seul, l’enfer c’est soi-même. »


Question : « Dans l’expérience du confinement comme de la mise à distance, le corps revient subitement au premier plan. » (Ce n’est pas vraiment une question)

Réponse : « Nous avons vécu vingt-cinq ans de délire postorganique et transhumaniste. Nous avons créé nos avatars sur les réseaux. Il y a eu un oubli du corps. (…) On ne sait pas combien de morts fera l’épidémie, mais, soudain, la réalité des corps malades ébranle la prétendue « réalité économique ». (…) Cependant, la crise est aussi une extraordinaire opportunité. Pour la première fois, la menace se matérialise au même moment, pour le monde entier. »


Question : « S’agit-il vraiment d’un front commun ? »

Réponse : « Je ne pense pas que nous soyons en guerre ou que le virus soit un ennemi. La pandémie n’est qu’une conséquence de la promiscuité entre les espèces et de la destruction de l’écosystème. Pas un accident. Penser ce dérèglement comme une guerre, c’est rester prisonnier des causes mêmes du problème. Il ne s’agit pas de vaincre mais de retrouver un équilibre. Il a fallu que des milliards de personnes se trouvent isolées pour découvrir combien l’être humain est un être de liens. (…)L’après-confinement sera très délicat, et il se joue aujourd’hui. »

Question : « Le confinement n’est-il pas une mesure légitime de santé publique ? »

Réponse : « Il fallait faire ce confinement, bien qu’obéir soit très anxiolytique, au sens où cela nous rassure, mais tout en nous endormant. (…) Tout le monde sait où est le haut, où est le bas. La question ne se pose plus. Mais il faut rester vigilant. »


Question : « Comment ? »

Réponse : « La crise révèle que la vie individuelle et la vie sociale sont deux faces d’une même pièce. (… ) nous sommes des êtres de lien, territorialisés, soudés à un monde commun. »


Question : « Cette expérience du commun est aussi une expérience de la fragilité. Comment y faire face ? »

Réponse : « L’expérience du commun et de la fragilité sont des synonymes. Si j’appartiens au commun, je ne peux qu’expérimenter la fragilité de la vie. La fragilité n’est pas la faiblesse. Être fort ou faible est la problématique des individus isolés. »


Question : « Comment cultiver cette fragilité ? »

Réponse : « J’ai été enfermé autrefois en Argentine, durant la dictature, et je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec la prison. (…) À l’issue d’un ou deux mois d’isolement, les conséquences pour la santé mentale et physique risquent d’être sévères. Mais pour ceux qui arriveront à ne pas se laisser dissoudre, à ne pas céder aux pulsions phobiques ou à la dépression, pour ceux-là qui seront parvenus à s’ordonner malgré la souffrance, cette expérience deviendra peut-être un pilier dans leur existence. »


Question : « Quelles sont vos recommandations ? »

Réponse : « Il faut absolument veiller à un ordre du jour car, avec le confinement, progressivement le désir s’estompe. (…) Tenir un emploi du temps dispense de se demander si l’envie est là. Ensuite, il faut accepter une discipline extérieure à soi, et se forger un petit exosquelette par un exercice à la fois mental et physique – il ne faut pas oublier le corps ! (…)  Enfin, j’invite à faire attention : les réseaux sociaux sont une aide mais aussi un gouffre où se succèdent les images et les conversations sans but.»


Question : « Quelle lecture conseillez-vous ? »

Réponse : « La Peste [1947], d’Albert Camus. La dernière phrase dit en substance : tous ceux qui ne peuvent pas être des saints peuvent être des médecins. Agissons pour déployer les possibles. Spinoza (dont Benasayag est un spécialiste) le dit autrement dans l’Éthique [1677]. Il rappelle que notre puissance d’agir dépend de notre capacité à être affecté par le monde. »


Je réfléchis aux recommandations de Benasayag. Mon ordre du jour quotidien, c’est ce journal. Pour l’exercice, qui n’a jamais été mon point fort, il va falloir que je fasse des efforts. Quant aux réseaux sociaux, j’ai déjà dit ici que je n’en suis pas fan, et je ne pense pas que la crise actuelle soit de nature à me faire changer d’avis sur ce sujet. En tout cas, c’est ce que je me souhaite.


Les trois chirurgiens du service descendent aux consultations externes, pour se faire expliquer par le cadre le futur fonctionnement des urgences chirurgicales, qui entrera en vigueur dès que le service des Urgences sera saturé par les patients Covid-19. Les équipes ont vraiment bien travaillé, et tout le monde est à pied d’œuvre. Il ne reste plus qu’à attendre le « top départ ».


Rentré à la maison. M. et moi suivons l’émission de France 5 C dans l’air, consacrée à la polémique crée par le Pr Raoult au sujet de la chloroquine dans le traitement du Covid-19. C’est vraiment très instructif, et je me propose de faire demain un résumé de toute cette affaire, car, manifestement, les Français ne comprennent pas bien pourquoi il est essentiel, même en période de crise, de faire les choses avec toute la rigueur scientifique nécessaire.


Pas mal d’appels familiaux autour du décès de C. Notre fille arrive chez sa mère vers 20 heures, et nous prévient immédiatement d’un petit coup de fil. Sa mère tient le coup, pour l’instant.

Aquarelle de Jacques-Lithgow Berger

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© Christian Thomsen