L’antisémitisme vu par Luc Ferry

Mis à jour : janv. 18

Le Dictionnaire amoureux de la Philosophie de Luc Ferry, paru en 2018, comporte une entrée sur l’antisémitisme. Voyons ce que ce philosophe contemporain politiquement marqué à droite peut nous apprendre sur l’antisémitisme actuel.

Son texte commence de la manière suivante : « À l’encontre de ce que les tenants du multiculturalisme prétendent, ce n’est pas la conception française de l’idée républicaine qui favorise l’antisémitisme, mais c’est tout l’inverse : c’est parce que la France a abandonné peu à peu l’idée républicaine, à droite avec les partisans de la discrimination positive, à gauche avec ceux du droit à la différence, que l’intégration des quartiers est tombée en panne, permettant à l’antisémitisme de refleurir comme jamais depuis la Deuxième Guerre mondiale. » Michaël Fœssel fait à peu près le même constat dans son livre récent La récidive, mais pas nécessairement la même analyse.


Le philosophe Luc Ferry

LF poursuit en rappelant que dans son enfance (nous avons le même âge), l’antisémitisme était un tabou absolu, et que dire de quelqu’un qu’il était juif passait pour une transgression, au point que l’on préférait dire « israélite », ce qui était une manière, par ailleurs erronée, de mettre l’accent sur la religion (le judaïsme des Israélites) plutôt que sur l’appartenance ethnique (la judéité des Juifs). Selon LF, il existe en France quatre courants de l’antisémitisme, les deux premiers en perte de vitesse, et les deux derniers en pleine expansion, comme le montre une étude de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) intitulée « Violence antisémite 2005/2015 », publiée en 2017, qui place la France au premier rang des sept pays étudiés quant à l’exposition des Juifs à la violence antisémite.

Le premier courant est résiduel ; c’est celui de l’antisémitisme de l’extrême droite catholique, « celle qui a oublié que Jésus était juif ». LF évoque le livre qu’il a écrit à quatre mains avec le cardinal Ravasi, le ministre de la Culture du Pape, intitulé Le Cardinal et le Philosophe. LF précise que cet antisémitisme en voie d’extinction fut virulent pendant des siècles, comme en témoigne la fameuse affaire Mortara (dont je n’avais cependant jamais entendu parler), qui s’est passée à Bologne au mitan du XIXème siècle, et qui a mis en lumière la persistance d’invraisemblables superstitions moyenâgeuses au sein de l’Église. Elle fut à l’origine de la création de l’Alliance israélite universelle. Cet antisémitisme chrétien provient de la notion couramment admise de « peuple déicide » pour qualifier les Juifs qui avaient condamné à mort Jésus. Cette notion est fermement dénoncée par l’Église depuis Vatican II : « Encore que des (et non pas les) autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis pendant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivants alors, ni aux Juifs de notre temps. » Ce texte officiel émanant du Concile Vatican II devrait permettre de clore le débat.

Edouard Drumont

Le deuxième visage de l’antisémitisme est également en voie d’extinction, celui de l’antisémitisme racialiste, nationaliste et exterminateur, prôné en France dans les années 1930 par le sinistre Édouard Drumont, dont l’obsession était de permettre à ses lecteurs de « reconnaître le Juif », et mis en application méthodique par le nazisme. Cet antisémitisme est parfaitement bien décrit par Michaël Fœssel dans         Récidive. J’aimerais être aussi sûr que LF que cet antisémitisme est bien en voie d’extinction. Ce qui se passe actuellement en Allemagne avec les néonazis laisse planer un sérieux doute (« le doute m’habite », comme disait Pierre Desproges).


Les années 1980 voient l’émergence d’une nouvelle forme d’antisémitisme en provenance du fondamentalisme islamiste, relayé par une partie de l’extrême gauche qui accuse l’état d’Israël et ses « suppôts » d’organiser le retour du « Grand Satan » colonialiste. Cet antisémitisme est donc plutôt un antisionisme, le sionisme étant considéré ici comme colonialiste (ce qui n’est pas nécessairement faux eu égard à l’implantation croissante bien qu’illégale de colonies de peuplement juif en Cisjordanie). LF rappelle qu’en 2002, alors qu’il était ministre, il fut traité de « salopard » par des parlementaires de gauche lors d’une séance à l’Assemblée portant sur l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires à l’école. LF explique cette violente réaction d’une partie des députés de gauche par leur refus de penser que l’antisémitisme puisse provenir d’ailleurs que de l’extrême droite. En septembre 2017 l’hebdomadaire L’Express consacrait un dossier aux nouveaux visages de l’antisémitisme, et titrait « Dans les quartiers, les Juifs sont la cible de l’islam radical », ce qui ne saurait constituer un « amalgame », selon l’expression consacrée, entre islam et islamisme, amalgame contre lequel les musulmans « modérés » (l’immense majorité des musulmans, faut-il le rappeler ?) invitent avec raison à lutter.


Ilan Halimi

L’horrible affaire Ilan Halimi, qui remonte à 2006, peut servir à illustrer cet antisémitisme d’un nouveau genre. Rappelons que ce jeune Juif de 24 ans, parisien d’origine marocaine, a été enlevé, séquestré puis torturé pendant trois semaines jusqu’à en mourir, par une bande d’une vingtaine de jeunes, le « gang des Barbares » (dont certains étaient mineurs), pour récupérer une rançon au prétexte que sa famille devait être riche puisqu’il était juif. Le chef du gang, Youssouf Fofana, délinquant franco-ivoirien vivant en région parisienne, a finalement été arrêté en Côte d’Ivoire puis extradé en France pour y être jugé. Fofana et ses co-accusés se sont défendus d’être antisémites, se contentant de reconnaître qu’ils pensaient qu’un Juif était nécessairement riche (ce qui n’était pas le cas d’Ilan Halimi). Dire des Juifs qu’ils sont tous riches est typiquement un préjugé antisémite du genre de ceux qui fleurissent dans les conversations de « Café du Commerce », et que beaucoup de ceux qui les énoncent ou les écoutent complaisamment pensent être sans conséquence. Pas toujours… En prison, Fofana s’est révélé être un détenu particulièrement ingérable, notamment du fait des pathologies psychiatriques dont il souffre. Et il est connu pour faire du prosélytisme islamique en prison.


Dieudonné

L’affaire Dieudonné a révélé l’existence d’un quatrième antisémitisme qui prend sa source dans la concurrence victimaire. Il est né dans les années 1970 aux États-Unis avec Nation of Islam, le mouvement créé par Louis Farrakhan (qualifié de « Hitler noir »). Dieudonné et ses partisans ne supportent pas d’être considérés comme des victimes de second rang par rapport aux Juifs, et revendiquent, en tant que descendants des victimes de l’esclavage, le même statut victimaire que celui des Juifs après la Shoah. Il est possible de remarquer que les profanations de cimetières juifs entraînent nettement plus de réactions d’indignation dans les médias français que les mêmes faits commis dans des cimetières chrétiens ou musulmans, ce qui apporte des arguments à ceux qui pensent, comme Dieudonné, qu’il y a inégalité de traitement entre les différentes victimes de persécutions racistes, notamment entre celles des différents génocides du XXème siècle. J’ai lu naguère, sous la plume de Bernard-Henri Lévy, qu’aucun génocide ne pouvait se comparer en horreur à la Shoah, du fait de son caractère programmé et systématique, quasiment « scientifique ». Je peux comprendre que de telles comparaisons finissent par agacer même les philosémites les mieux disposés.


LF conclut comme il a commencé en disant que le multiculturalisme tourne aujourd’hui à la catastrophe, responsable qu’il est d’un multi-racisme. Seul le retour de la République pourrait enrayer le phénomène. Telle est du moins l’opinion de Luc Ferry, que je livre comme il l’exprime.

Latifa ibn Ziaten

Ce retour aux valeurs républicaines, c’est précisément ce qu’essaie d’inculquer aux élèves des classes difficiles cette femme admirable qu’est Latifa ibn Ziaten, la mère de la première victime de Mohamed Merah, lequel a exécuté de sang-froid un soldat musulman avant de tuer des enfants juifs. Avec son association elle se bat sans relâche en faveur de la tolérance et de la laïcité auprès des jeunes élèves musulmans, en leur expliquant que la pratique de l’islam n’est pas incompatible avec les valeurs républicaines. En mai 2019 sa maison a été recouverte de tags antisémites, preuve que son action dérange les trop nombreux thuriféraires de Mohamed Merah. Ce qui est frappant dans ce fait divers sordide, c’est qu’une musulmane modérée soit traitée de « sale juive » simplement parce qu’elle s’oppose à l’islamisme radical. Et cela me semble donner raison à Luc Ferry.



Adolphe Crémieux

Avant de terminer, quelques mots sur Adolphe Crémieux (1796 – 1880), qui n’est pas cité pas dans le texte de Luc Ferry, bien qu’il ait été un des fondateurs de l’Alliance israélite universelle nommée plus haut, et qu’il l’ait présidée jusqu’à sa mort. Ce célèbre avocat et politicien juif, originaire de Nîmes, descendait de ce que l’on appelait jadis les « Juifs du Pape », établis dans le Comtat Venaissin et en Avignon, deux territoires cédés au Saint-Siège en 1274 pour le premier et 1348 pour le second, que les révolutionnaires intègreront à la République en 1791. Adolphe Crémieux est l’auteur du fameux « décret Crémieux » de 1870 qui octroyait la citoyenneté française aux « Israélites indigènes » d’Algérie, selon la terminologie de l’époque, soit environ 35000 Juifs établis en Algérie. Par ailleurs, il fut un haut dignitaire et un membre influant de la Franc-Maçonnerie, qu’il a contribué à réformer en vue d’un universalisme maçonnique. Juif et franc-maçon, décidemment Crémieux était un cumulard ! Et, accessoirement, il était le grand-oncle maternel de Marcel Proust, dont la mère, Jeanne Weil, était une Juive assimilée, ne pratiquant pas le judaïsme et ne revendiquant nullement sa judéité, tout comme son célèbre fils Marcel.

Et pour terminer pour de bon, cette plaisanterie juive rapportée par Patrick Corneau dans son beau livre Une mémoire qui désire : un jeune homme demande à son rabbin s’il est certain que Dieu existe. Le rabbin lui répond : « Ce qu’il y a de plus essentiel dans le monde, c’est Dieu, qu’Il existe ou qu’Il n’existe pas ».


Dr C. Thomsen, décembre 2019

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