L’homéopathie est-elle réfutable ?

Le philosophe Philippe Huneman a signé dans le N° 124 de Philosophie magazine un excellent article suscité par le possible déremboursement de l’homéopathie, qui m’inspire quelques commentaires.

Tout d’abord, je note quelques petites erreurs factuelles : en premier lieu, l’homéopathie repose non pas sur deux mais sur trois principes, celui oublié par l’auteur de l’article étant le principe d’individualisation, qui fait de l’homéopathie une approche dite holistique, qui prend en compte le patient dans sa globalité. Cet aspect est important, car il explique probablement une partie du succès de l’homéopathie. Le patient qui adhère à cette forme de médecine non conventionnelle apprécie probablement le fait de ne pas être considéré uniquement comme le porteur des symptômes d’une maladie d’organe, attitude qui est de plus en plus celle de la médecine conventionnelle, la médecine que les homéopathes appellent « allopathie » (car elle ne respecte pas le principe de similitude).

Une autre erreur concerne la dilution extrême du principe actif dans l’homéopathie. La dilution à 9 CH, la plus utilisée en pratique, signifie effectivement que la teinture-mère a été diluée par un coefficient d’un milliard de milliards de fois. Mais, sachant qu’une teinture-mère contient 0+24 molécules, soit à peu près une mole, il reste un million de molécules de principe actif dans la solution utilisée. Ce n’est certes pas beaucoup, mais il est inexact de dire qu’il n’y a plus de molécule active dans le produit ainsi dilué à 9 CH.

Autre approximation, les essais randomisés ne consistent plus, la plupart du temps, à tester une molécule contre un placebo, ce qui serait contraire à l’éthique quand il existe un traitement efficace. Les essais randomisés comparent en général un nouveau traitement à celui qui est considéré comme la référence actuelle, appelé « gold standard ». On peut chercher à démontrer que le nouveau médicament fait mieux que le gold standard, ou qu’il ne fait pas moins bien, ce qui n’est pas la même démarche méthodologique. On ne peut certes pas qualifier l’homéopathie de nouveau traitement.

Enfin l’auteur passe sous silence une notion pourtant fondamentale, le « service médical rendu ». Celui des médicaments homéopathiques ayant été jugé insuffisant en 2011, leur remboursement est alors tombé de 35% à 30%.

Il serait souhaitable que les homéopathes arrivent à élaborer des essais contrôlés visant à démontrer que, face à un problème médical donné, leur médecine ne fait pas moins bien que l’allopathie (essais de non-infériorité). Mais une telle démarche serait en contradiction avec un des principes de l’homéopathie, qui veut qu’un patient ne se réduise justement pas à un problème médical, quel qu’il soit. Il est donc vraisemblable qu’on ne lira pas de sitôt une méta-analyse sur l’efficacité de l’homéopathie.

Si je me permets ces quelques corrections, ce n’est nullement pour défendre l’homéopathie, bien au contraire. Mais un article qui traite de la prétention de la médecine à devenir une vraie science (et non plus seulement un art), par le biais de la médecine factuelle (la « médecine fondée sur les preuves », l’EBM des anglo-saxons), se doit d’être factuellement exact.

Passons maintenant au fond du problème soulevé par cet article. Le principe qui semble le plus choquant pour un esprit rationnel est celui de la dilution extrême, puisqu’il est en contradiction flagrante avec la physiologie et la pharmacologie couramment admises et enseignées à la faculté. Ce qui est surprenant n’est pas tant que des patients adhèrent à ce principe, car ils ne le connaissent probablement pas, mais que des médecins puissent prescrire des médicaments homéopathiques en même temps que des médicaments classiques, et des pharmaciens préconiser les uns comme les autres. Il me semble qu’il faut choisir entre homéopathie et allopathie, et qu’il est totalement irrationnel d’adhérer en même temps à deux approches physiologiques qui s’excluent mutuellement dans leur principe. En revanche il ne me semble pas irrationnel de pratiquer en même temps la médecine conventionnelle et l’acupuncture, car le principe de l’énergie qui circule via les méridiens, fondateur de la médecine chinoise, n’est pas en contradiction formelle avec la physiologie classique.

On peut tenter ici un parallèle avec la physique : les lois de la physique classique et celles de la physique quantique sont pour certaines contradictoires, ce qui, en science « dure », pose un vrai problème aux scientifiques. En attendant que les physiciens trouvent une théorie qui concilie les deux physiques, ils s’en sortent en disant que les lois de la physique quantique ne s’appliquent que dans le domaine de l’infiniment petit (l’atome).

Comme l’indique bien l’auteur de l’article, l’homéopathie est née à la toute fin du XVIIIème siècle en réaction à la médecine de cette époque, qui n’avait strictement rien à voir avec celle que nous connaissons. Cette dernière a évolué considérablement au gré d’avancées importantes, et aussi de remises en question parfois drastiques. Et c’est bien en cela que la médecine est une science, certes inexacte et imparfaite. Alors que l’homéopathie n’a que très peu évolué, voire pas du tout, et ne se remet pas en question.

L’auteur ayant pris en exemple le parallèle entre astronomie et astrologie, la même comparaison peut être établie entre allopathie et homéopathie. Et tout le monde comprend bien que l’astrologie, qui n’évolue pas, ne peut pas être considérée comme une science. La même remarque vaut aussi pour la psychanalyse, que ses partisans revendiquent comme scientifique, à l’inverse de ses nombreux détracteurs.

Le philosophe viennois Karl Popper (1902 – 1994) aurait dit que les énoncés de la médecine sont scientifiques dans la mesure où ils sont « réfutables », ou, comme on le dit en anglais, « falsifiables » (falsifiability), c’est-à-dire que l’on peut prouver qu’ils sont faux, alors que ceux de l’astrologie ou de la psychanalyse ne le sont pas. L’homéopathie est-elle scientifiquement réfutable ? C’est toute la question posée par cet article.

Il convient de préciser que le principe de réfutabilité de Popper, qui permet de tracer une ligne de démarcation entre science et non-science, ne s’applique qu’aux théories, comme celles qui sont à l’œuvre dans les sciences exactes. L’homéopathie est une théorie médicale qui repose sur trois principes. La réfuter consisterait à pouvoir prouver de manière scientifique qu’au moins un de ces trois piliers est faux, ce qui ferait s’écrouler tout l’édifice. Mais, dans le même temps, pouvoir réfuter l’un de ses principes validerait le caractère scientifique de l’homéopathie. On tourne en rond.

On le voit, il ne s’agit pas ici de démontrer grâce au principe de réfutabilité que l’homéopathie, ça marche, ou, à l’inverse, que ça ne sert à rien. Mais il est certainement dommage que l’on ne puisse pas prouver, avec toute la rigueur nécessaire d’un essai thérapeutique indiscutable sur le plan méthodologique, ne serait-ce qu’un semblant d’efficacité de l’homéopathie pour soigner des symptômes banals, autrement dit qu’elle ferait au moins un petit peu mieux qu’un simple placebo, dont il ne faut pas sous-estimer l’efficacité parfois surprenante. Cela permettrait de répondre à l’inquiétude générée par le déremboursement de l’homéopathie chez les patients qui ne jurent que par elle.

J’aimerais glisser ici un petit souvenir personnel d’efficacité d’un placebo. Une patiente d’un certain âge hospitalisée dans le Service de chirurgie, plutôt exigeante (une emmerdeuse, pour parler sans détour), se plaignait tous les jours d’une insomnie rebelle. Rien de ce qu’on lui avait prescrit ne marchait, et elle le faisait savoir sans aménité. En désespoir de cause, j’ai fini par demander à l’infirmière de lui donner au coucher un placebo (sans le lui dire, évidemment). Cela a tellement bien marché qu’elle m’a demandé de lui prescrire ce remède miraculeux pour son retour à domicile. Je me suis tiré de cette situation embarrassante (impossible bien sûr de prescrire un placebo, sinon ce n’en est plus un) en lui expliquant que ce produit était tellement puissant qu’il était réservé à l’usage hospitalier ! Certains mensonges sont parfois nécessaires, même en médecine…

Dernière question, en ces temps de pandémie « covidiale » : est-ce que les adeptes de l’homéopathie y recourent pour traiter leurs symptômes, et, dans l’affirmative, avec quels types de granules ?

Pour terminer, ce clin d’œil à un de mes écrivains favoris, le grand Alexandre Vialatte, qui avait la bonne idée de donner à un recueil de ses Chroniques de la Montagne, le titre cocasse et énigmatique L’Éléphant est irréfutable.



Dr C. Thomsen, avril 2020

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