Laïcité « à la française »

Dernière mise à jour : oct. 9

Parlant du temps, Saint-Augustin disait, de manière définitive : « Qu'est-ce-que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais. Si je veux l'expliquer à qui me le demande, je ne le sais plus. » Étienne Klein, auteur de plusieurs livres passionnants sur le sujet, ne dit pas autre chose.

Il en va de même pour la laïcité dite « à la française », dont nous pensons, pour la plupart d’entre nous, savoir ce qu’elle signifie, mais que nous aurions bien du mal à expliquer clairement, notamment à un enfant, quelle que soit la religion (ou l’absence de religion) de ce dernier. Et nombre de jeunes gens ayant grandi dans une société multiculturelle et multiconfessionnelle, en particulier en banlieue, ne comprennent pas du tout cette notion. Pour eux, qu’ils soient musulmans ou pas, la laïcité s’oppose frontalement à l’islam, devenu la deuxième religion la plus pratiquée en France.

Pour essayer d’y voir clair, j’ai entrepris plusieurs lectures, notamment celle de deux essais de Jean Birnbaum et de celui, plus récent, de Vincent Peillon.


J’ai découvert Jean Birnbaum à travers l’indispensable essai qu’il a consacré à une notion gravement menacée de nos jours, la nuance (que j’ai évoquée dans trois billets de ce blog*) : Le courage de la nuance (Seuil, mars 2021).

Cherchant à savoir ce qu’il avait écrit d’autre, je suis tombé sur Un silence religieux - La gauche face au djihadisme (Seuil 2016) et La religion des faibles – Ce que le djihadisme dit de nous (Seuil 2018). Ces deux essais défendent entre autres la thèse que les Européens, et spécialement les intellectuels et les politiciens qui se réclament de la gauche, n’ont pas compris la montée en puissance de l’islam, aveuglés que nous sommes par la déchristianisation de notre société et le recul du sentiment religieux dans la « civilisation » occidentale.

L’auteur s’appuie sur plusieurs exemples, notamment celui, particulièrement éclairant, de la guerre d’Algérie. Les intellectuels français favorables au FLN pensaient que le socialisme, en apportant ses bienfaits à une population pauvre et ignorante, ferait reculer l’islam. Et c’est le contraire qui s’est passé dans ce pays. Dès l’indépendance obtenue, le pays ne s’est pas transformé, comme ils l’espéraient, en une démocratie laïque, mais en un régime autoritaire dans lequel l’islam s’est développé jusqu’à l’islamisme des années 90. Mais, pour l’instant, l’Algérie n’est pas encore devenue une théocratie islamique comme l’Iran, ou maintenant l’Afghanistan.

On se souvient que Lionel Jospin avait payé cher ses propos naïfs sur le supposé recul de l’insécurité par l’amélioration attendue du niveau de vie et la baisse du chômage, tout aussi espérée.

Bref, l’expansion mondiale de l’islam, tout comme le retour en force de la religion orthodoxe en Russie, ont tendance à prouver que le besoin de religiosité n’a pas grand-chose à voir avec le niveau de vie des populations. L’islam n’est pas « l’opium du peuple » musulman, pour paraphraser Marx, mais une de ses raisons d’être.

Vincent Peillon

Vincent Peillon fut, on s’en souvient, le ministre de l’Éducation nationale des deux gouvernements Ayrault de 2012 à 2014. En tant que ministre, il a refondé l’enseignement moral et civique et créé la Charte de la laïcité. Il est donc un spécialiste incontestable de la question.

Mais tout le monde ne sait pas nécessairement qu’il fut aussi professeur de philosophie. Il a écrit un très intéressant petit livre au titre en forme d’oxymore, Une théologie laïque ? ( PUF 2021). Il y raconte les suites de l’invitation adressée par le jeune Jean Jaurès au radical Camille Pelletan, à venir rencontrer à Toulouse des « théologiens laïques », qui parlaient non seulement de morale laïque, notion à laquelle nous sommes habitués, mais aussi de « foi laïque », de « religion laïque, » et, pourquoi pas, de « Dieu laïque ».

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Jaurès, ardent défenseur de la séparation des Églises et de l’État, n’était pas athée pour autant. En 1910, soit cinq ans après le vote de la fameuse loi de séparation, dans un de ses plus célèbres discours, il proclamait : « Je vous le dis sans embarras : je ne suis pas de ceux que le mot « Dieu » effraye ».

Patrick Weil

Mais le livre qui m’a semblé le plus éclairant sur ce sujet est l’essai d’un spécialiste de la question, Patrick Weil, De la laïcité en France (Grasset 2021)

Qui est donc Patrick Weil ? Cet homme de 65 ans (né en 1956), peu connu du grand public, est politologue, directeur de recherche au CNRS, où il travaille sur les questions d’immigration, notamment d’un point de vue historique. Membre du Haut Conseil de l’intégration, il a ensuite fait partie de la Commission Stasi qui a abouti à l’interdiction du voile dans les établissements scolaires publics, en 2003. Dans ses travaux, il identifie quatre piliers constitutifs de l’identité nationale française :

1) Le principe d’égalité.

2) La langue française, langue de l’État depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539.

3) La mémoire positive de la Révolution, partagée avec les Américains.

4) La laïcité, qui repose, depuis la loi de 1905, sur trois grands principes : la liberté de conscience, la séparation de l’Église et de l’État, et le libre exercice de tous les cultes.


Je me propose, dans un prochain billet, de faire un large résumé de ce brillant essai, particulièrement clair. Après l’avoir lu, il serait difficile de dire que l’on ne comprend rien à la version française de la laïcité.


*Je prendrais bien un bout de nuance, N°1, 2 et 3.

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