La maltraitance médicale ordinaire

Mis à jour : janv. 18

En septembre 2018, le philosophe Michel Onfray, bien connu des plateaux de télévision, publiait le récit de son AVC, intitulé Le deuil de la mélancolie.

J’avoue ne pas l’avoir lu, car je me suis progressivement dépris de cet auteur que j’ai autrefois adoré, ébloui que je fus par sa prestation chez Bernard Pivot, lorsque j’ai entendu ce jeune philosophe inconnu présenter le premier tome de son Journal hédoniste, auquel il avait donné un titre aussi magnifique qu’énigmatique, Le désir d’être un volcan. Je n’ai jamais réellement compris ce que ce titre voulait dire, mais il préfigurait bien du caractère éruptif de notre philosophe, qui ne fera que se confirmer au fil de ses nombreuses publications. Ce qu’il y racontait de son père, ouvrier agricole taiseux, m’a bouleversé pour longtemps. J’ai cessé de le lire à la publication de son Traité d’athéologie, estimant qu’il est tout aussi vain de vouloir prouver l’inexistence de Dieu que son existence. Et puis son livre sur Camus, beaucoup trop long, avait fini par me tomber des mains bien avant la dernière page. Je n’aime pas du tout laisser un livre en plan, ce que je vis comme un échec personnel. Exit Michel Onfray de mes lectures…


Alors, si je n’ai pas lu son dernier livre, pourquoi en parler ? Tout simplement parce que, sur un plateau de télévision, dans l’excellente émission C à vous, il expliquait que les cinq premiers médecins à qui il s’était confié lors de son AVC s’étaient trompés de diagnostic. Il précisait qu’il ne leur en voulait pas de s’être trompés, comprenant et acceptant la possibilité d’une erreur diagnostique. En revanche, il ne leur pardonnait pas de n’avoir pas admis s’être trompés. C’est cette difficulté à reconnaître leurs erreurs qui est souvent reprochée aux médecins, et qui constitue pour moi une forme de maltraitance médicale.


La maltraitance médicale, c’est le thème d’un livre du médecin-écrivain Martin Winckler (devenu au fil de ses succès littéraires beaucoup plus écrivain que médecin). Ce livre, Les brutes en blanc, paru en 2016, a beaucoup remué le Landernau médical lors de sa sortie, provoquant un tollé considérable de la part de beaucoup de médecins qui, incapables de se demander s’ils étaient toujours indemnes de maltraitance dans leur pratique, se sont déchaînés contre lui, l’accusant de « cracher dans la soupe » qui l’a longtemps nourri. Pour ma part, ce livre m’a ouvert les yeux sur ma pratique, peut-être pas toujours irréprochable en la matière. J’essaye maintenant de ne plus être critiquable sur ce point avec les patients que je suis amené à prendre en charge.

Il faut dire que Martin Winckler n’y allait pas de main morte dans sa critique du monde médical. Selon lui, la maltraitance n’existe pas que dans les EHPAD où les soins sont souvent bâclés faute de personnel soignant. Elle commence dès les études médicales, pendant lesquelles certains étudiants se font humilier publiquement par les médecins « séniors » censés leur apprendre la médecine praticienne. Dans sa longue fréquentation de la gynécologie et de la contraception, il a pu constater qu’il n’était pas rare qu’un toucher vaginal soit pratiqué sans explication, ni même sans autorisation, ce qui, au lieu de la loi, peut être qualifié de viol en cas de plainte. Et que dire des femmes stigmatisées par certains membres du personnel soignant ou même des médecins parce qu’elles souhaitent interrompre une grossesse non désirée, comme la loi les y autorise ?

Sans aller jusqu’à parler de maltraitance, il faut bien reconnaître que beaucoup de médecins ont du mal à répondre de manière satisfaisante aux questions que leur posent leurs patients ou les proches de ces derniers. Les raisons en sont nombreuses, entre le manque de temps, la difficulté à se faire comprendre par des interlocuteurs qui ne maîtrisent pas les subtilités du langage médical, l’impression de se faire agresser par des questions parfois mal formulées ou posées de manière agressive, l’impression que les patients n’ont plus confiance dans le corps médical, la crainte du procès, que sais-je encore…

Et puis la médecine moderne, informatisée, n’est pas indemne du reproche de dégradation de la relation médecin-patient. Quand j’évoque la mémoire de mon père, médecin généraliste de province adoré de ses patients, je me dis que les choses ont bien changé. La plupart des cabinets médicaux se sont informatisés, ce qui est en soi une excellente chose et un progrès considérable. Cependant, il est très difficile pour le médecin de taper son observation sur le clavier de son ordinateur dont le moniteur fait écran entre son patient et lui, et de lui parler en même temps en le regardant dans les yeux. Michel Onfray pointe avec justesse que les médecins ne parlent plus vraiment avec leurs patients.


Le pire défaut de la médecine actuelle me semble être le remplacement progressif de l’examen clinique par les examens complémentaires dont certains, comme l’échographie, auraient été inutiles si un bon examen clinique avait été réalisé. Et puis, examiner un patient, c’est la meilleure manière de créer un lien avec lui. Cependant, il est possible d’être maltraitant sans le savoir en examinant un patient. Je pense notamment aux opérés récents que le chirurgien examine pendant sa visite, le plus souvent sans penser à recouvrir du drap de lit leur nudité.

Quand je viens voir un patient aux Urgences de l’hôpital où je travaille comme chirurgien viscéral, le médecin urgentiste ou l’interne des Urgences me demande régulièrement si je veux voir le scanner avant d’aller voir le patient. Cette simple question résume à elle seule ce désintérêt pour le patient au profit de l’imagerie.


Pour revenir à mon point de départ, l’erreur de diagnostic dont a été victime Michel Onfray, elle représente probablement la plus grande difficulté de la pratique médicale. Plus la médecine évolue, plus grands sont les moyens de faire un diagnostic précis, et plus efficaces sont les traitements, mais en même temps plus faible est la tolérance des patients vis-à-vis de l’erreur, qui, dans leur esprit, correspond nécessairement à une faute, alors que la plupart des erreurs ne sont pas fautives (pour qu’une erreur devienne une faute, il faut qu’une instance juridique ou ordinale en ait décidé ainsi). Et il faut reconnaître que, par peur de la judiciarisation, les médecins ont souvent du mal à reconnaître leurs erreurs, et encore plus à présenter des excuses.

C’est la même problématique que pour la mortalité routière : plus elle diminue (et elle a considérablement chuté), moins on accepte ce qu’il en reste, au point qu’un gouvernement prend le risque de mécontenter une grande partie des Français en imposant la généralisation de la limitation de vitesse à 80 km/h.


En fait, de moins en moins de patients admettent que la médecine est loin d’être une science exacte, et que les médecins n’ont pas la réponse à la plupart de leurs interrogations légitimes. Ils confondent souvent les deux questions essentielles, à savoir « pourquoi ? » et « comment ? ». Si la médecine répond de mieux en mieux à la seconde question, la réponse à la première reste avant tout d’ordre philosophique. J’ai le souvenir d’un patient atteint d’un cancer du côlon malgré une hygiène de vie irréprochable, et qui ne comprenait pas pourquoi cette saloperie était tombée sur lui et pas sur son frère jumeau, qui menait une vie de patachon. En fait, il trouvait cette injustice parfaitement révoltante. Mais les médecins savent bien que la santé n’a rien à voir avec une quelconque justice.


Dr C. Thomsen, septembre 2019

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