Le genre féminin

Mis à jour : janv. 18

En mai 2018 je publiais sur mon site de vocabulaire médical (www.vocabulaire-medical.fr) un article intitulé « Genre des termes médicaux », auquel je renvoie mon lecteur. J’aurais aimé pouvoir ne rien changer au paragraphe concernant la tendance actuelle à la féminisation des titres et des fonctions mais, malheureusement (ou heureusement, selon le point de vue que l’on adopte), depuis cette date pas mal de choses ont évolué concernant ce sujet brûlant, notamment du fait de l’Académie française qui, dans son rapport de début 2019, se prononçait en faveur d’une féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions. Dorénavant, les femmes policières sont, selon leur grade, brigadières, adjudantes, lieutenantes, commandantes, et ainsi de suite. Personnellement, je trouve que cela ne sonne pas très bien, et je pense que j’aurais du mal à m’y faire.

Je me souviens d’une séquence homérique à l’Assemblée nationale, présidée pour l’occasion par une députée, qui a dû rappeler plusieurs fois à l’ordre un de ses collègues qui persistait à s’adresser à elle en lui disant « Madame le Président ». Chacun sait bien que le machisme fait malheureusement partie du folklore de l’Assemblée nationale, qui donne parfois une image assez dégradante du fonctionnement de nos institutions quand une femme, qu’elle soit ministre ou députée, y prend la parole. Je rapporte cette anecdote pour signaler à quel point ces changements linguistiques sont mal vécus par certains hommes, et même parfois par certaines femmes. À titre anecdotique, je connais une avocate retraitée, féministe convaincue de la première heure, qui s’est toujours présentée comme « avocat », refusant obstinément qu’on dise qu’elle était « avocate ». Dans le même ordre d’idée, je connais des pharmaciennes qui préfèrent dire qu’elles sont pharmaciens. En effet, pendant longtemps ce type de féminin désignait plutôt « la femme de », comme l’ambassadrice est plus souvent la femme de l’ambassadeur qu’une femme exerçant cette fonction, sauf quand elle est ambassadrice d’une marque de cosmétiques.


Voici, brièvement, les règles de féminisation des noms de métiers, telles que je les trouve explicitées dans un article d’une revue de culture générale que je découvre, et qui s’appelle en toute simplicité L’éléphant. Je trouve cette revue trimestrielle plutôt bien conçue, avec, en particulier, un dossier très bien fait sur Virginia Woolf, dans lequel je trouve cette citation extraite du Journal d’un écrivain qui me semble parfaitement correspondre à ce que j’éprouve en tenant ce blog : « C’est écrire qui est le véritable plaisir. Être lu n’est qu’un plaisir superficiel. »


  • La règle la plus simple concerne les mots neutres, comme artiste ou juge. Il suffit de mettre le bon article (une artiste, Madame la juge).

  • Parfois il suffit d’ajouter un « e » à la fin du mot masculin pour obtenir un féminin : une experte, Madame la principale… Mais artisane ne me semble pas très euphonique, pas plus qu’écrivaine. Il va falloir que je m’y fasse…

  • La règle est également simple quand des terminaisons par paires masculin/féminin existent depuis toujours : -er/-ère (la boulangère), ier/ière (une dentelière), ien/ienne (la gardienne), in/ine (une laborantine).

  • La règle est plus délicate pour les noms se terminant en –eur ou –teur.

  • Pour les noms se terminant en –eur, tout dépend s’il existe un verbe. Si oui, on opte pour un féminin en –euse (une carreleuse). En l’absence de verbe, l’usage tend à adopter –eure, comme pour professeure, encore que le verbe professer existe. On notera que l’on n’emploie pas encore de féminin pour les mots prédécesseur et successeur. Mais je ne doute pas qu’on verra bientôt fleurir un féminin, ne serait-ce qu’en rajoutant un « e » à la fin.

  • Pour les noms se terminant en –teur, c’est la même règle qui s’applique. S’il existe un verbe, on féminisera en –teuse (une toiletteuse). S’il n’y a pas de verbe, ou s’il n’y a pas de « t » dans la terminaison du verbe, on utilisera –trice (une conductrice d’engins, une créatrice de bijoux). En suivant cette règle, on constate que le féminin d’auteur serait « autrice », ce que je trouve particulièrement inélégant. Je préfère de beaucoup « auteure ». Avouez qu’une écrivaine et autrice ne sonne pas très bien. Reste le féminin de docteur, quand le mot désigne la profession : doctoresse, comme on a coutume de le dire depuis longtemps, ou docteure, comme on commence à le voir ? Quand le mot est utilisé comme un titre, le masculin reste autorisé : Mme le docteur Unetelle.

  • Dans le sport, le féminin s’impose de plus en plus (la gardienne de buts, une attaquante ou une défenseuse). Mais doit-on dire « l’équipe de France féminine de football » ou « l’équipe de France de football féminin » ? Les règles étant exactement les mêmes pour les garçons et les filles, il ne saurait y avoir, stricto sensu, de « football féminin », mais de football pratiqué par des femmes, comme le remarquait avec pertinence Alain Finkielkraut.

  • Il reste cependant des cas délicats à trancher : pour une cuisinière étoilée, quel est le bon féminin de chef : chèfe, cheffe, ou, tout simplement, chef ? Heureusement, les trois propositions peuvent se prononcer de la même façon, sauf pour les autochtones du sud de la France, qui ont un tendance marquée à prononcer toutes le syllabes, ce qui donnerait quelque chose comme « chef/feu » pour cheffe.

Pour rester dans mon domaine de compétence, la médecine, l’usage persiste de dire « un patient » (et non pas « un patient ou une patiente ») quand ce terme est utilisé de manière générique, sans désigner une personne en particulier. Pourvu que cela dure ! Je suis de plus en plus agacé par les présentateurs d’émissions de télévision qui ne peuvent pas s’empêcher de dire « un téléspectateur ou une téléspectatrice nous signale que… » On se fiche éperdument de savoir si la personne en question est un homme ou une femme.

Quant aux membres de la profession infirmière, l’habitude était de les désigner globalement comme « les infirmières ». Mais, depuis peu, la tendance semble s’inverser, et j’entends de plus en plus souvent (notamment tout récemment dans la bouche de la ministre de la santé) dire « les infirmiers », comme quoi la vieille règle qui veut que « le masculin l’emporte sur le féminin » n’est pas tout-à-fait obsolète.

Je signale un effet pervers inattendu de l’égalité homme/femme, ou plutôt femme/homme, pour respecter l’ordre alphabétique de ces deux termes : l’Union européenne vient d’interdire les rabais consentis aux conductrices sur leurs primes d’assurance automobile, qui avaient été instaurées depuis longtemps du fait qu’il est avéré que les femmes sont moins souvent en cause que les hommes dans les accidents de la circulation. Cette mesure de bon sens a été jugée discriminatoire à Bruxelles ! Dommage pour les bonnes conductrices… En revanche, pour l’égalité de salaire entre femmes et hommes, on est encore loin du compte en Europe.

Pour terminer ce billet, j’aimerais rappeler cette superbe citation de Françoise Giroud, qui disait que « la femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente ». Manière très humoristique (et très vraie aussi) de dire que l’on pardonne souvent l’incompétence à un homme, jamais à une femme. Il est temps que cela change !


Dr C. Thomsen, novembre 2019

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