Le livre contre la mort d’Élias Canetti

Mis à jour : janv. 18



Elias Canetti

Qui était Élias Canetti ?


Canetti est un écrivain majeur du XXème siècle, couronné comme tel par le Nobel de littérature en 1981. Né en Bulgarie en 1905, il suit sa famille qui s’installe à Manchester en 1911, puis à Vienne, où il fait ses études. En 1916, la famille Canetti emménage à Zurich, ville où notre auteur retournera vivre en 1971, et où il mourra en 1994, après un long détour par Londres où il s’installe en 1939.

Canetti, qui écrivait en allemand, est souvent associé à la littérature autrichienne. La langue allemande n’était pas sa langue maternelle, mais le deviendra pendant son enfance, sous l’influence de sa mère. Il aurait tout aussi bien pu écrire en anglais ou en français, langues qu’il maîtrisait, tout comme le bulgare et le ladino, qui est l’espagnol parlé par les Juifs séfarades, et qui fut sa première langue maternelle.

Tout comme Stefan Zweig, il fut un parfait représentant de la culture européenne dans ce qu’elle a de meilleur.

Ses œuvres les plus importantes sont son unique roman Auto-da-fé, un essai majeur d’anthropologie sociale, Masse et Puissance, et de nombreux et passionnants écrits autobiographiques. Il a publié un certain nombre de recueils de réflexions, notamment Le territoire de l’homme. C’est à ce genre littéraire qu’appartient Le livre contre la mort, publié à titre posthume en 2014 dans son édition originale en allemand (Das Buch gegen den Tod), et en 2018 pour la traduction française.

Canetti a eu deux frères qui ont vécu et travaillé en France : Jacques (Nissim), qui a « lancé » Jacques Brel et créé les Trois Baudets, célèbre cabaret montmartrois ; et Georges (Georg), médecin et biologiste spécialiste de la tuberculose. Une fratrie éclectique de haute tenue, en somme.

Le livre contre la mort (livre posthume publié en 2018)

Il s’agit d’un recueil inédit compilant des notes manuscrites accumulées pendant toute la vie de l’auteur, depuis 1942 jusqu’à sa mort en 1994, et dont l’édition française est parue en 2018. Certaines de ces réflexions ont déjà été publiées, notamment dans le Territoire de l’homme, mais la plupart étaient restées inédites. Le titre, Le Livre contre la mort, traduction exacte de l’original allemand, semble bien étrange. Personne ne peut se déclarer « contre » la mort. Alors, qu’a-t-il voulu dire ? Il donne un élément de réponse dans une note de 1942 : Je ne puis laisser passer cette guerre sans forger en mon cœur l’arme qui vaincra la mort (P. 29). Et, plus loin (P. 30), parlant de Blaise Pascal : Il nous a laissé en vrac ses Pensées vouées à la défense du christianisme. Je veux rédiger mes pensées vouées à défendre l’homme contre la mort.

Citations


Je propose une sélection personnelle de ces courtes réflexions, en me limitant à l’année 1942, avec l’espoir d’inciter mes lecteurs à se plonger dans ce livre passionnant.


P. 25 Le mot liberté exprime avant tout une tension violente, peut-être la plus violente de toutes. L’homme veut toujours aller plus loin et, lorsqu’il ne connaît pas le nom de cet ailleurs qui l’obsède, imprécis au point qu’il n’en peut distinguer les contours, il l’appelle liberté.


P. 26 Mais la liberté, à l’origine, réside simplement dans le fait de respirer. Chacun peut respirer l’air qui l’entoure, et la liberté de respirer est bien la seule qui n’ait été foulée aux pieds à ce jour.

Ce texte a déjà été publié dans Le territoire de l’Homme, recueil de réflexions datant de 1942 à 1972 et publié en 1978. Lorsque ce texte a été écrit en 1942, l’auteur n’était pas au courant de ce qui se passera dans les chambres à gaz nazies, et qui le contredit complètement et définitivement, puisque ce qui s’y est déroulé, c’est précisément l’interdiction de respirer faite aux victimes. Mais, au moment de la publication, il l’était forcément, et d’autant plus certainement que Canetti était juif. Alors ... Inattention malencontreuse ?


P. 27 Il n’y a plus de mesure pour rien depuis que la vie humaine n’est plus la mesure.

On meurt trop facilement. On devrait mourir beaucoup plus difficilement.

La promesse de l’immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L’ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l’humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu’ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d’immortalité.


P. 28 Les guerres sont menées pour elles-mêmes. Aussi longtemps qu’on ne l’admettra pas, on ne pourra pas les combattre efficacement.


P. 29 J’ai décidé aujourd’hui de noter mes pensées contre la mort telles que le hasard me les apporte, dans le désordre et sans les soumettre à un plan contraignant. Je ne puis laisser passer cette guerre sans forger en mon cœur l’arme qui vaincra la mort. Elle sera cruelle et sournoise, à son exemple.

Toute la page 29 serait à citer, mais je préfère me contenter de suggérer.


P. 30 Il (Pascal) nous a laissé ses Pensées en vrac vouées à la défense du christianisme. Je veux rédiger mes pensées vouées à défendre l’homme contre la mort.

Il préfère mourir qu’être mort, tant lui importent à cet égard les moindres nuances.

Il est assurément ennuyeux que deux motifs diamétralement opposés se confondent en rapport avec la mort : la mort des autres et la sienne propre. On a du mal à les séparer et on ne pense souvent qu’à soi lorsqu’on déplore la mort des autres.


P. 32 Il y a cinq ans aujourd’hui que ma mère est décédée. Depuis lors, la terre s’est retournée de l’intérieur vers l’extérieur. Pour moi, c’est comme si c’était arrivé hier. Ai-je vraiment pu vivre cinq ans sans qu’elle en ait rien su ? Je veux l’arracher à son cercueil, dussé-je en retirer chaque vis avec les lèvres. Je sais qu’elle est morte. Je sais qu’elle est décomposée. Mais je ne puis l’accepter. Je veux lui redonner vie.


P. 33 Il se plaisait, douillettement couché, à exhaler son dernier soupir.


P. 35 Et Dieu regarde comment la mort soustrait chaque homme au suivant.


La grande Porte. Jacques-Lithgow Berger. Collection personnelle

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© Christian Thomsen