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© Christian Thomsen

Le Livre de l'intranquillité (2)

Mis à jour : 3 nov 2019

1 : « Je suis né en un temps où la majorité des jeunes gens avait perdu la foi en Dieu, pour la même raison que leurs ancêtres la possédaient – sans savoir pourquoi. Et comme l’esprit humain tend tout naturellement à critiquer, parce qu’il sent au lieu de penser, la majorité de ces jeunes gens choisit alors l’Humanité comme succédané de Dieu. J’appartiens néanmoins à cette espèce d’hommes qui restent toujours en marge du milieu auquel ils appartiennent, et qui ne voient pas seulement la multitude dont ils font partie, mais également les grands espaces qui existent à côté. C’est pourquoi je n’abandonnai pas Dieu, aussi totalement qu’ils le firent, mais n’admis jamais non plus l’idée d’Humanité. Je considérai que Dieu, tout en étant improbable, pouvait exister ; qu’il pouvait donc se faire qu’on doive l’adorer ; quant à l’Humanité, simple concept biologique ne signifiant rien d’autre que l’espèce humaine, elle n’était pas plus digne d’adoration que n’importe autre espèce animale. Ce culte de l’Humanité, avec ses rites de Liberté et d’Egalité, m’a toujours paru une reviviscence des cultes antiques, où les animaux étaient tenus pour des dieux, et où les dieux avaient des têtes d’animaux. »

Ce fragment N°1, daté du 29 mars 1930, est intitulé Texte initial.


2 : « Il me faut choisir entre deux attitudes détestées – ou bien le rêve, que mon intelligence exècre, ou bien l’action, que ma sensibilité a en horreur ; ou l’action, pour laquelle je ne me sens pas né, ou le rêve, pour lequel personne n’est jamais né.

Il en résulte, comme je déteste l’un et l’autre, que je n’en choisis aucun, mais comme, dans certaines circonstances, il me faut bien ou rêver, ou agir, je mélange une chose avec l’autre. »

Première apparition de deux thèmes majeurs du livre : le rêve, qu’il pratiquerait avec délectation si son intelligence ne la réprouvait pas ; et la dichotomie entre pensée et sensation, source majeure de son intranquillité.


4 : « Quelle gloire nocturne que d’être grand sans être rien ! Quelle sombre volupté que celle d’une splendeur inconnue… Et j’éprouve soudain ce qu’a de sublime le moine dans son désert, l’ermite dans sa solitude, conscient de la substance du Christ dans les pierres et dans les grottes de son éloignement du monde. »

Ce morceau me fait penser à la célèbre tirade de Cyrano à l’acte II, ponctuée de Non, merci, et dans laquelle il conclut, en réponse à son ami Le Bret : Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul. Dans cette tirade, il se demande s’il faut, Pour un oui ou un non, se battre, - ou faire un vers ! Ce qui correspond bien au choix douloureux de B. Soares, si l’on remplace « se battre » par « agir ». Et ceci, quelques lignes plus haut : Rêver, rire, passer, être seul, être libre. En somme, Bernardo Soares, ce serait Cyrano sans le rire ni le panache, juste le Cyrano poète.


6 : « J’ai demandé si peu à la vie – et ce peu lui-même, la vie me l’a refusé. Un rayon d’un reste de soleil, la campagne, un peu de calme avec un peu de pain, une conscience d’exister qui ne me soit pas trop douloureuse, et puis ne rien demander aux autres, ne rien me voir demander non plus. Cela même m’a été refusé, de même qu’on peut refuser une aumône non par manque de cœur, mais pour éviter d’avoir à déboutonner son manteau. »

Pas franchement gai, le Bernardo … Mais tellement bien exprimé !

10 : « Je suis donc ainsi fait, futile et sensible, capable d’élans fougueux qui m’absorbent tout entier, bons et mauvais, nobles et vils – mais jamais d’un sentiment durable, jamais d’une émotion qui persiste et qui pénètre la substance de l’âme. »


11 : « Nous ne nous accomplissons jamais.

Nous sommes deux abîmes glissant vers l’abîme – un puits contemplant le Ciel. »


14 : « … le monde d’images rêvées dont se composent, à parts égales, ma sagesse et ma vie…

Le souci de l’heure présente ne pèse rien pour moi, et ne dure pas davantage. J’ai faim de l’étendue du temps, et je veux être moi sans conditions. »


17 : « L’heure est venue peut-être de faire ce seul et unique effort : considérer ma vie. Je me vois au cœur d’un désert immense. Je surgis de ce que j’ai été naguère, littéralement parlant, et je tente de m’expliquer comment j’en suis arrivé au point où je suis. »


18 : « J’ai connu de grandes ambitions, des rêves démesurés – mais tout cela, le garçon de course ou la cousette l’ont connu aussi, parce que tout le monde fait des rêves : ce qui nous distingue, c’est la force de les réaliser, ou la chance de les voir se réaliser pour nous. »