Le livre de l'intranquillité (3)

Mis à jour : févr. 28

22 : « J’écris avec un accablement étrange, esclave d’une asphyxie intellectuelle née de la perfection de cette fin de jour. Ce ciel d’un bleu précieux, s’évanouissant en des tons de rose pâle sous une brise égale et douce, m’éveille à une conscience de moi-même qui me donne envie de crier. Ecrire, en fin de compte, est une fuite et un refuge.

J’évite les idées. J’oublie les expressions exactes et elles se mettent à resplendir pour moi dans l’acte physique de l’écriture, comme si ma plume les créait elle-même. »

Dommage que le Livre ne contienne pas plus de descriptions, car celle qui nous est donnée de ce ciel de fin d’après-midi est de toute beauté.


26 : « Donner à chaque émotion une personnalité, à chaque état d’âme, une âme. »


28 : « Un souffle léger de musique ou de rêve, n’importe quoi pour nous faire presque sentir, n’importe quoi pour nous empêcher de penser. »

La musique est assez peu présente dans l’univers de Pessoa, pour autant que je puisse en juger. Dommage, car ce qu’il aurait pu nous en dire aurait sûrement été merveilleusement exprimé. C’est si difficile de bien parler de la musique, surtout quand on est musicien.


32 : Symphonie d’une nuit tourmentée 

« Tout dormait, comme si l’univers entier était une erreur ; et le vent qui flottait, incertain, était une bannière informe déployée sur une caserne inexistante.

On sentait s’effilocher du rien du tout dans l’air bruyant des hauteurs, et les châssis des fenêtres secouaient les vitres pour qu’on entende bien vibrer les bords. Au fond de tout, muette, la nuit était le tombeau de Dieu.

Et soudain – un nouvel ordre de l’univers agissait sur la ville – le vent sifflait dans un intervalle du vent, et on avait une idée endormie de mouvements tumultueux dans les hauteurs. Ensuite, la nuit se refermait comme une trappe, et une grande quiétude vous donnait envie d’avoir dormi. »

Quelle brillante variation sur le thème de la tempête !


34 : « Ni le plaisir, ni la gloire, ni le pouvoir : mais la liberté, rien que la liberté.

Passer des fantômes de la foi aux spectres de la raison, c’est simplement changer de cellule. L’art, qui nous libère des idoles officielles et abstraites, nous libère aussi des idées généreuses et des préoccupations sociales – simples idoles, elles aussi. »


38 : « J’envie le monde entier de n’être pas moi. Comme, de toutes les impossibilités, celle-ci m’a toujours paru la plus impossible de toutes, c’est elle qui est devenue, au plus haut degré, un désir éperdu, quotidien, et mon désespoir dans toutes les heures de détresse. »


40 : « Je me demande alors quelle est cette chose que nous appelons mort. Je ne parle pas du mystère de la mort, que je ne puis pénétrer, mais de la sensation physique de cesser de vivre. L’humanité a peur de la mort, mais de façon incertaine ; un homme normal se bat bien à l’armée, et c’est bien rarement qu’un homme normal, vieux ou malade, contemple avec horreur l’abîme de ce néant qu’il attribue à ce même abîme. Tout cela par manque d’imagination. 

Pour moi, lorsque je vois un mort, la mort m’apparaît alors comme un départ. Le cadavre me fait l’impression d’un costume qu’on a laissé derrière soi. Quelqu’un est parti, sans éprouver le besoin d’emporter son seul et unique vêtement. »


43 : « Il est une certaine fatigue de l’intelligence abstraite, et c’est la plus affreuse de toutes. Elle ne pèse pas comme la fatigue physique, elle ne trouble pas comme celle qui naît de la connaissance et de l’émotion. C’est le poids de notre conscience du monde, c’est de ne pouvoir respirer avec notre âme. »


45 : « Vivre une vie cultivée et sans passion, au souffle capricieux des idées, en lisant, en rêvant, en songeant à écrire, une vie suffisamment lente pour être toujours au bord de l’ennui, suffisamment réfléchie pour n’y tomber jamais. Vivre cette vie loin des émotions et des pensées, avec seulement l’idée des émotions, et l’émotion des idées. Stagner au soleil en se teignant d’or, comme un lac obscur bordé de fleurs. Avoir, dans l’ombre, cette noblesse de l’individualisme qui consiste à ne rien réclamer, jamais, de la vie. Être, dans le tournoiement des mondes, comme une poussière de fleurs, qu’un vent inconnu soulève dans le jour finissant, et que la torpeur du crépuscule laisse retomber au hasard, indistincte au milieu des formes plus vastes. Être cela de connaissance sûre, sans gaieté ni tristesse, mais reconnaissant au soleil de son éclat, et aux étoiles de leur éloignement. En dehors de cela, ne rien être, ne rien avoir, ne rien vouloir… Musique de mendiant affamé, chanson d’aveugle, objet laissé par un voyageur inconnu, traces dans le désert de quelque chameau avançant, sans charge et sans but… »



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© Christian Thomsen