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© Christian Thomsen

Noël à l'hôpital (1)

Mis à jour : janv 18

Une nuit de Noël à l’internat d’un hôpital parisien dans les années 80


Épisode 1


En ce temps-là…

Non, je ne peux décemment pas commencer le récit de mon anecdote authentique de cette manière. Vous auriez l’impression que je vous raconte un épisode des Évangiles, et l’époque dont je vais vous parler n’est quand même pas si éloignée que cela. Et pourtant, que de choses ont changé en médecine depuis le début des années 80 ! Imaginez que l’échographie n’en était qu’à ses débuts. Certains jeunes médecins pensent peut-être que l’échographie existe depuis toujours, tout comme le téléphone portable. Eh bien non. Il fut un temps pas si lointain où les médecins se débrouillaient sans échographie et sans applications médicales pour smartphone. Le plus incroyable, c’est qu’ils y arrivaient parfaitement. Eh oui ! De plus, le SIDA n’avait pas encore fait son apparition, et le sexe était sûr ; pas besoin de « sortir couvert ». Cela n’allait pas durer longtemps…

Je risque fort de décevoir ceux d’entre vous qui attendent peut-être que je raconte comment, un soir de Noël, j’ai sauvé la vie d’une star de cinéma dont le foie avait explosé dans un accident de voiture. Je suis persuadé que cela n’aurait aucun intérêt. Qui plus est, cela ne m’est pas arrivé, ce qui est une excellente raison de ne pas le raconter.

Mon anecdote est beaucoup plus banale, mais elle est pour moi l’occasion de vous parler de ce qu’était la vie d’un interne en chirurgie au début des années 80. C’était le bon temps, comme disent les nostalgiques, ce que je ne suis pas.

Beaucoup de choses ont changé en médecine depuis l’époque où j’étais interne des Hôpitaux de Paris, peaufinant ma formation de futur chirurgien digestif. Premier changement, de taille : le métier d’urgentiste n’existait pas. Là encore, cela semble incroyable, quand on voit l’encombrement actuel de n’importe quel service d’Urgences d’un hôpital de taille moyenne. L’habitude n’était pas encore prise d’aller aux Urgences pour le moindre bobo, ne serait-ce que parce que les médecins généralistes assuraient encore les urgences de leur patientèle (à l’époque, on n’avait pas peur de parler de clientèle). Et les médecins qui s’occupaient des patients arrivant aux Urgences, c’étaient tout bonnement les internes. Ceux qui se plaignent du réel surcroît de travail des internes actuels seraient effarés par la charge de travail des internes de cette époque. Et nous n’aurions pas eu l’idée de nous en plaindre. Ce mode de fonctionnement nous paraissait aller de soi, car c’était formateur. Et puis nous étions jeunes et larges d’épaules, comme le chante si bien Bernard Lavilliers (On the road again).

Deuxième changement, nettement moins visible pour le commun des mortels : l’Internat des Hôpitaux, de Paris ou de toute autre ville universitaire, était un concours particulièrement sélectif, et les étudiants qui le réussissaient formaient une élite enviée et reconnue, une vraie confrérie, dont les membres s’appelaient « collègues » entre eux, du moins à Paris. Certaines spécialités ne pouvaient être choisies, et donc exercées, que par les internes, notamment la chirurgie. La plupart des spécialistes, et la totalité des généralistes, ne passaient pas par la filière de l’internat. De nos jours, tous les étudiants en médecine sont internes, et les généralistes sont devenus des spécialistes en médecine générale. Quant à la chirurgie, elle n’est plus guère choisie que par les internes les moins bien classés, qui n’ont pas trouvé de poste en dermatologie ou en ophtalmologie. Cela dit, je n’ai rien contre ces belles spécialités. Mais force est de constater que les spécialités dites « à risque » comme la chirurgie, tellement prisées de mon temps (comme on dit à partir d’un certain âge) ne font pas recette dans l’internat pour tous d’aujourd’hui.

Ne voyez aucune nostalgie dans mes propos, façon « c’était mieux avant ». Mais pour que vous puissiez imaginer ce que je vais vous raconter, il faut que je plante le décor du début des années 80, qui n’a rien à voir avec celui de 2019.

Un autre changement est encore moins visible, puisqu’il ne peut être perçu que par les anciens internes, autrement dit les internes « ancienne manière » : la vie à l’internat avait ses rites, qui ont tous disparu, les uns après les autres. Certains le regrettent au nom de la préservation d’un patrimoine culturel, d’autres s’en réjouissent, au nom de l’antisexisme. Question de point de vue. Il faut que je vous décrive un peu ces traditions, non pas pour les valoriser, mais pour la compréhension de ce que je vais vous raconter. Les traditions dont je vais vous parler avaient cours à Paris ; pour les internats de province, je n’ai pas vraiment d’informations.



Une précision sémantique s’imposele terme « internat » a deux significations bien précises en médecine. La première est statutaire : l’internat est la période pendant laquelle un étudiant hospitalier honore son statut d’interne ; il « fait son internat », lequel est constitué d’une succession de huit semestres. Cette définition reste d’actualité. La seconde est architecturale : l’internat, c’était le lieu de vie des internes à l’hôpital, et il leur était totalement et exclusivement réservé ; ce n’est plus le cas, bien que la dénomination du lieu persiste. L’internat actuel est devenu le lieu de vie des urgentistes et des médecins intérimaires, dans la plupart des hôpitaux. Dans ce bâtiment situé dans l’enceinte de l’hôpital, on trouvait les chambres de garde et la salle de garde. Les chambres de garde servaient aux rares heures de sommeil des internes pendant leur garde ; mais certains internes y vivaient pendant toute la durée de leur semestre d’internat ; après quoi, ils changeaient de crèmerie, pour un nouveau semestre. Quant à la salle de garde, c’était un lieu mythique, dans les arcanes duquel je vous ferai bientôt pénétrer.


La suite dans un prochain blog


Dr C. Thomsen, septembre 2019