Qui êtes-vous Didier Raoult ? (2)

Je me suis amusé, au début du déconfinement, à écrire une petite fiction publiée en feuilleton sur ce blog que vous êtes en train de consulter, intitulée Confinés volontaires. Je n’ai pas pu m’empêcher de revenir à de multiples reprises sur Didier Raoult, tant ce personnage est emblématique de la fracture qui existe dans notre pays entre les élites supposées et ceux qui se revendiquent comme étant le peuple. J’en viens à me demander si ce personnage ne m’obsèderait pas quelque peu… J’ai profité de l’occasion pour évoquer un autre médecin sulfureux, le Pr Perronne, infectiologue connu pour ses positions controversées sur la maladie de Lyme chronique.

Mes réflexions sont censé être rédigées par le narrateur de la fiction, d’après les indications de son héros, Jacques, psychanalyste et psychothérapeute, qui a l’âge d’être mon fils et qui me ressemble beaucoup cependant. Jacques a une belle-sœur infectiologue en Bourgogne, Marion, qui lui donne les explications nécessaires pour comprendre l’épidémie de Covid-19.

Certains des extraits qui suivent n’ont pas encore été publiés.

Premier extrait

Jacques et le reste du monde apprennent que la très vénérable et très sérieuse revue médicale britannique The Lancet a publié le 22 mai dans ses colonnes une étude qui suggère que l’hydroxychloroquine (HCQ), utilisée seule ou en association avec un antibiotique, l’azithromycine (c’est l’association préconisée par le Pr Raoult), dans le traitement du Covid-19, augmenterait la mortalité et les troubles du rythme cardiaque.

En temps normal une telle étude serait restée confidentielle, car elle n’aurait intéressé que les spécialistes. Mais, par les temps qui courent, il y a une telle frénésie d’informations sur le coronavirus et le Covid-19 que le monde entier ne parle plus que de cela dans les heures qui suivent cette importante publication.

Jacques prend le temps d’analyser tranquillement de quoi il retourne : les données concernant 96 000 patients hospitalisés pour Covid-19 entre décembre 2019 et avril 2020 « dans 671 hôpitaux sur 6 continents » ont été analysées par les quatre auteurs de l’étude. (Jacques a appris dans son enfance que le sixième continent était l’Antarctique. Il doute fort que des hôpitaux y aient été construits, et, surtout, qu’ils auraient pu participer à l’étude !). Les données ont été collectées par une petite société jusque-là totalement inconnue appelée Surgisphere, créée par un des auteurs de l’étude, le controversé chirurgien américain Sapan Desai. L’auteur principal de l’étude est Mandeep Mehra, de la très prestigieuse Harvard Medical School. Concernant ce dernier, on ne saurait être plus recommandable !

L’étude compare les 15 000 patients qui ont reçu de l’hydroxychloroquine à ceux qui n’ont pas « bénéficié » de ce traitement, et conclut non seulement que ce traitement n’est pas efficace, mais aussi et surtout qu’il peut être dangereux.

Les journalistes se sont précipités à la rencontre du Pr Raoult, pour recueillir sa parole sacrée, autrement dit son opinion sur cette étude. Ils ne vont pas être déçus puisque ce dernier va qualifier l’étude de « foireuse », et ses auteurs de « pieds nickelés de la science ». Les bons esprits le traiteront de mauvais perdant, mais la suite montrera que, sur ce point au moins, il n’avait pas tort. Mais n’anticipons pas.

Les conséquences de cette étude ne se feront pas attendre. En effet, seulement trois jours après cette publication, l’OMS a annoncé, en respect du principe de précaution, la suspension des essais cliniques comportant l’hydroxychloroquine qu’elle menait avec ses partenaires dans plusieurs pays. En France, pays qui a inscrit le principe de précaution dans sa constitution, le ministre de la Santé, Olivier Véran, après avis défavorable du Haut Conseil de Santé publique, a abrogé la dérogation qui permettait d’utiliser l’hydroxychloroquine à l’hôpital dans cette indication. Au Royaume-Uni l’essai Recovery n’est pas interrompu. C’est de lui que viendra dans peu de temps une autre information capitale sur l’efficacité de cette fameuse hydroxychloroquine. Nous verrons cela en son temps.

Deuxième extrait

Jacques n’est pas réellement concerné par les études cliniques dans sa pratique psychothérapeutique. Il l’est tout de même un peu plus quand il coiffe sa casquette de psychiatre appelé à prescrire des médicaments psychotropes. Mais il reconnaît bien volontiers qu’il n’a pas vraiment l’esprit scientifique. Il se définirait plutôt comme un littéraire, à l’exemple de son père professeur à la Faculté de Lettres de Bordeaux, sauf que Jacques est aussi (et surtout) médecin.

Il demande donc à sa belle-sœur Marion de lui expliquer cette sombre histoire d’étude sur les dangers de l’hydroxychloroquine publiée le 22 mai dans The Lancet, puis retirée quelques jours plus tard, le 4 juin, par ses propres auteurs. Il faut préciser que le Lancet, revue britannique, est, avec le New England Journal of Medicine (NEJM), revue américaine, l’une des plus prestigieuses publications médicales au monde, et que, à ce titre, tout ce qui est publié dans l’un ou l’autre de ces deux célèbres périodiques est frappé au coin de la véracité scientifique du moment. Que The Lancet ait pu publier une étude plus que discutable sur ce sujet brûlant ébranle les bases mêmes de la médecine qui se veut scientifique, celle que les professionnels appellent entre eux la « médecine factuelle », ou la « médecine fondée sur les preuves », traduction de l’expression anglaise Evidence Based Medicine, en abrégé EBM.

Tous les médecins qui lisent régulièrement cette revue qui est comme leur bible, ou parole d’évangile selon la religion qu’ils privilégient, se sentent trahis et se demandent dorénavant à qui ou à quoi ils vont bien pouvoir se fier à l’avenir.

Voici donc ce que Marion a expliqué à son beau-frère Jacques, amusée qu’il se sente pour une fois concerné par une polémique scientifique, ce qui n’est pas vraiment dans ses habitudes. Le 4 juin, The Lancet a donc annoncé le retrait de l’étude publiée le 22 mai. Cette étude dénonçait l’inefficacité et les dangers de l’hydroxychloroquine utilisée dans le traitement du Covid-19.

Les auteurs de cette étude sont au nombre de quatre : Mandeep Mehra, de la Harvard Medical School, auteur principal, Amit Patel, de l’Université de l’Utah, Frank Ruschitzka, de l’Hôpital Universitaire de Zurich, et enfin Sapai Desai, le chirurgien américain fondateur de la très controversée société Surgisphere, qui a collecté les données des 96 000 patients. Un communiqué du Lancet indique que c’est à la demande de trois des quatre auteurs (les trois premiers cités) que l’étude a été retirée. Sapan Desai ne s’est pas associé à cette demande de retrait.

Le communiqué du Lancet précise que les trois auteurs « n’ont pas été en mesure d’effectuer un audit indépendant des données qui sous-tendent leur analyse. » Ils en ont donc déduit qu’ils « ne peuvent plus garantir la véracité des sources de données primaires. » Conclusion du communiqué : The Lancet « prend les questions d’intégrité scientifique extrêmement au sérieux, et il y a de nombreuses questions en suspens concernant Surgisphere et les données qui avaient été incluses dans cette étude. »

Et il n’y a pas que cette étude qui pose problème. Le même auteur, Mandeep Mehra, a publié le 1er mai, dans le très prestigieux New England Journal of Medicine (le New England, pour les initiés), un article sur la corrélation entre la prise d’antihypertenseurs et la gravité du Covid-19. Là aussi les données avaient été collectées par Surgisphere. Le NEJM a retiré cette étude à la demande des quatre auteurs, Sapan Desai compris.

Une question reste pour l’instant sans réponse : comment Surgisphere, petite société inconnue avant ces publications retentissantes, a pu s’associer à des chercheurs reconnus par leurs pairs, et surtout passer le filtre réputé quasi infranchissable du comité de relecture de deux des plus prestigieuses revues médicales au monde ? Mystère pour l’instant. Mais on peut parier qu’il va y avoir des mises au point en interne et des règlements de compte au sein de ces deux incontournables institutions médicales.

Le mercredi 3 juin l’OMS a annoncé la reprise de son essai Solidarity ; les études européennes, notamment l’essai Discovery, ont pu reprendre ; quant à l’essai britannique Recovery, il n’avait pas été stoppé à la suite du papier du Lancet. On imagine aisément la jubilation du Pr Raoult, qui avait avant tout le monde disqualifié l’étude du Lancet. Mais sa joie d’avoir eu raison ne va pas durer longtemps.

En effet, quelques jours plus tard sont publiés les résultats de l’étude anglaise Recovery. Et les premières constatations sont sans appel : l’hydroxychloroquine ne montrerait pas d’effet bénéfique contre le virus.

« Nous avons conclu qu'il n'y a pas d'effet bénéfique de l'hydroxychloroquine chez les patients hospitalisés avec le Covid-19 » expliquent les chercheurs dans un communiqué, constatant qu'il n'y a pas « de différence significative entre les deux groupes, ni pour la mortalité à 28 jours, ni pour la durée d'hospitalisation. »

Ces premières conclusions ont incité les autorités scientifiques à arrêter le recrutement de patients pour cette branche de l'étude Recovery.

Le principal responsable de Recovery, Peter Horby, conclut ainsi cette ténébreuse affaire : « C'est décevant que ce traitement soit inefficace, mais cela nous permet de nous concentrer sur les soins et la recherche sur des médicaments plus prometteurs. »

Depuis, à la connaissance de Jacques, c’est silence radio du côté de Marseille.

Mais il reste un point obscur dans l’esprit de Jacques : le Pr Raoult a toujours dit que l’intérêt de la prise de chloroquine ou d’hydroxychloroquine se situait au début de la maladie, dans les jours qui suivent l’apparition des symptômes, voire en prophylaxie, avant toute contamination. C’est comme cela que les ont pris les Américains et les Brésiliens, grands consommateurs de ces deux produits dans leur propre lutte contre le Covid-19. Or il lui semble avoir compris que les essais dont on parle depuis le début concernaient surtout des patients graves, donc à un stade où ce n’est plus la charge virale qui compte, mais le fameux « orage cytokinique », contre lequel le Pr Raoult ne recommande pas son traitement. Et il semble à Jacques que l’on a assez peu parlé des médicaments susceptibles de stopper cet orage. Qu’il se rassure, cela ne va pas tarder…

Une étude toute récente vient contredire les affirmations de Didier Raoult. De manière définitive ? On verra bien…

Le Pr David Boulware, infectiologue à l’université du Minnesota (Minneapolis) et directeur de recherches internationales, a lancé dès le 16 mars une première étude randomisée de prophylaxie post-exposition (PPE) du Covid-19 par hydroxychloroquine (HCQ) en Amérique du Nord. Les patients recevaient à l’aveugle, dans les quatre jours suivant un contact, soit le traitement soit un placebo.

Cette étude randomisée a été publiée dans le NEJM, et elle suggère que l’hydroxychloroquine ne prévient pas la maladie.

Jacques se souvient que le Pr Raoult avait employé un argument très peu rigoureux sur le plan scientifique en faveur de son traitement : il affirmait que le coronavirus avait fait, à proportion de leurs populations respectives, beaucoup plus de morts à Paris qu’à Marseille, ville où les gens avaient suivi massivement le conseil de prendre son traitement. On peut même dire qu’à Marseille cela avait tourné à la ruée sur les pharmacies pour se procurer le fameux traitement miracle. L’affirmation du virologue marseillais est vraie, mais la conclusion qu’il en tire n’a aucune valeur de preuve. Jacques aurait envie de lui opposer un contre-argument tout aussi peu rigoureux : les États-Unis et le Brésil, gros consommateurs de chloroquine et d’hydroxychloroquine, sont les deux pays les plus touchés au monde par la mortalité liée au Covid-19. Si l’argument du Pr Raoult était pertinent, le contre-argument le serait encore plus.

Pour finir de se faire une opinion informée, Jacques prend connaissance d’un papier publié le 10 juin par les Hôpitaux Universitaires de Genève. Il s’agit de ce que les médecins appellent une « revue de la littérature ». Les auteurs, après avoir colligé et lu toutes les publications parues sur le sujet, dont les papiers du Pr Raoult, concluent de la manière suivante : « La preuve de l'efficacité clinique de l’hydroxychloroquine et de la chloroquine dans le traitement et la prévention de la maladie COVID-19 n’a pas été établie. De grands essais randomisés contrôlés sont encore en cours pour évaluer leur efficacité dans le traitement et la prévention de la maladie (l’essai Recovery a toutefois arrêté le recrutement du bras HCQ en l’absence de bénéfice thérapeutique). L’hydroxychloroquine et la chloroquine seules ou en association à l’azithromycine ont été associées à une augmentation des effets indésirables notamment cardiaques. »

Et ils ajoutent : « Nous recommandons dorénavant de réserver la prescription d’hydroxychloroquine au cadre d’un essai clinique, avec un monitoring cardiaque par ECG et en vérifiant l’absence de co-médications allongeant l’intervalle QT avant toute prescription. » CQFD.

Jacques a le sentiment qu’on n’entendra plus beaucoup parler, dans les prochaines semaines, du traitement miracle du Pr Raoult. Mais il se trompe, et il verra prochainement la polémique rebondir. Un peu de patience.

Troisième extrait

Jacques a rapporté dans le chapitre précédent les premiers résultats de l’essai britannique Recovery concernant l’hydroxychloroquine (HCQ). Ils viennent contredire les affirmations du Pr Raoult, dans la mesure où cette étude conclut à l’inefficacité de l’HCQ associée à l’azithromycine. Mais de nouveaux résultats indiquent, pour la première fois, un espoir important pour les patients graves. En effet la dexaméthasone (Dectancyl©), médicament corticoïde utilisé depuis des lustres, diminuerait d’un tiers la mortalité des patients les plus graves, ceux qui sont sous ventilation artificielle, et de 20% celle des patients qui ont besoin d’une simple assistance respiratoire. Les autres patients, les moins graves, n’en tirent aucun bénéfice. Selon les spécialistes, ce résultat est conforme aux attentes, puisque les corticoïdes sont depuis longtemps réputés efficaces contre le fameux orage cytokinique, lequel ne date pas du Covi-19 ; en revanche, ils n’ont pas d’effet direct contre le virus. Voilà enfin une information digne d’intérêt et porteuse d’espoir, mais probablement moins spectaculaire que celles qui touchent à la chloroquine et à l’HCQ. Il est donc vraisemblable que l’on en parlera moins. Cependant Jacques note que le directeur de l’OMS félicite publiquement les Anglais pour cette étude, alors même qu’elle n’est pas encore publiée ; seul un communiqué de presse en indique les conclusions. Cela renforce Jacques dans l’idée que, décidemment, la science médicale a changé de tempo : en temps normal c’est plutôt le largo ou l’adagio qui sont privilégiés par les scientifiques ; actuellement, ce n’est même plus l’allegro, mais carrément le presto qui est devenu le tempo médiatique de la pandémie.

À propos de la folie qui s’est emparée des médias et de la population au sujet du Pr Raoult et de son traitement, tous deux quasiment inconnus du grand public avant la crise sanitaire, un commentateur particulièrement bien informé sur les questions d’opinions précise que la France est divisée en trois parties sur ce sujet. Les gens raisonnables disent qu’ils ne sont pas compétents sur la question, et qu’il faut laisser les scientifiques faire leur travail, en précisant que le temps scientifique n’est pas le temps médiatique. Le reste de la population se scinde en deux parties irréconciliables, les « pro » et les « anti », qui transforment un problème scientifique en question d’opinion. Pour ce qui est du traitement proposé, Jacques se place sans discussion dans le premier camp, c’est-à-dire qu’il n’a pas d’opinion préconçue sur la question et qu’il attend sereinement les résultats des études, les premiers disponibles n’étant d’ailleurs pas favorables au traitement proposé par le Pr Raoult.

Concernant le Pr Raoult lui-même, Jacques fait clairement partie des « anti », nullement pour des raisons idéologiques (il n’a strictement rien contre lui, et d’ailleurs ne le connaissait pas vraiment avant le début de la crise) mais parce qu’après avoir cherché à obtenir une information objective et sérieuse sur ces questions (ce qui est tout de même plus facile à faire quand on est médecin), il en est arrivé à la conclusion que le Pr Raoult a abdiqué depuis le début toute rigueur scientifique au profit de certitudes inébranlables, et qu’il s’est décrédibilisé auprès de la communauté scientifique qu’il n’a cessé de dénigrer, l’inverse n’étant pas vrai. La communauté scientifique lui a simplement demandé de prouver ce qu’il avançait, ce qu’il a refusé de faire (ou n’a pas été en mesure de faire, ce qui revient au même).

Jacques pense vraiment que nous ne sommes plus au temps de Galilée, époque où ce dernier devait lutter contre des croyances religieuses pour prouver l’héliocentrisme contre la doctrine officielle de l’Église, le géocentrisme. Il est persuadé qu’un seul scientifique ne peut pas avoir raison contre la terre entière, et que la moindre des choses serait que le scientifique en question essaie de prouver la véracité de ses certitudes au lieu de se poser en victime du reste du monde scientifique, politique et médiatique. Cependant, Jacques reconnaît que le Pr Raoult a eu raison sur certains sujets, en particulier sur le manque de sérieux de l’étude publiée par The Lancet, et aussi sur le fait que les enfants ne sont pas les « super-contaminateurs » annoncés au début de l’épidémie. Sur ce dernier point, il a eu raison, mais uniquement par intuition, sans aucun moyen de l’affirmer scientifiquement au moment où il l’a dit. C’est comme s’il avait joué à pile ou face avec un énoncé scientifique ; le simple calcul des probabilités lui aurait donné des chances d’avoir raison.

Le commentateur en question rappelle que cette scission de la population française en « pro » et en « anti » correspond peu ou prou, sur un plan sociologique, à ce que l’on observe à propos des « gilets jaunes », ce que certains ont malicieusement appelé la « giletjaunisation » de la société française. Selon cette analyse pertinente, les pro-Raoult seraient du côté des gilets jaunes, c’est-à-dire de la base contre les élites, de la province contre Paris, de la France périphérique contre la France d’en-haut, de l’OM contre le PSG, bref ils sont « antisystème » (alors que le Pr Raoult est en réalité un pur produit du « système » médical et universitaire, ce qu’ils refusent de voir). A contrario, les anti-Raoult seraient les remparts du fameux système (que Jean-Marie Le Pen appelait « l’établissement », par analogie avec le mot anglais « establishment »), défenseurs du capitalisme forcément « sauvage », du libéralisme qui ne saurait être autre qu’« ultra » et de la mondialisation nécessairement « destructrice ». Jacques confirme cette analyse sur un plan personnel, lui qui est clairement anti-gilets jaunes, non pas sur le fond (la réalité des doléances), mais sur la forme irrationnelle et violente prise par ce mouvement. Pour faire court, il pense que les gilets jaunes expriment de façon parfois illégitime des revendications souvent légitimes. Et tous les populistes sont ostensiblement pro-Raoult, qu’ils soient Français ou pas, puisque notre virologue star marseillais, ou tout du moins le traitement qu’il préconise, est adulé par les populistes qui dirigent le Brésil ou les États-Unis.

Quatrième extrait

Un rebondissement inattendu et scandaleux du « cas Raoult », alors que l’on pensait l’affaire plus ou moins enterrée avec la publication des premiers résultats de l’étude Recovery, vient d’un infectiologue sulfureux, le Pr Perronne, qui affirme tout de go, dans un pamphlet au vitriol intitulé sans vergogne « Y a-t-il une erreur qu’ILS n’ont pas commise ? : Covid-19 : L'union sacrée de l'incompétence et de l'arrogance » , que l’on aurait pu sauver 25 000 des 30 000 personnes décédées si elles avaient reçu de la chloroquine. Voilà qui devrait mettre en colère bien des parents de personnes décédées du Covid-19, s’ils donnent foi à ces allégations. Il accuse ouvertement certains membres haut placés et influents de la corporation médicale d’être à la solde des laboratoires pharmaceutiques, qu’il englobe dans une nébuleuse intitulée par ses soins « Big Pharma » et d’avoir reçu de l’argent de leur part pour qu’ils ne prescrivent pas la chloroquine ou son dérivé l’hydroxychloroquine, laissant ainsi délibérément mourir des patients faute de leur avoir délivré ce qu’il considère être le bon traitement.

Avec cet énergumène, on nage carrément en plein délire conspirationniste. En effet, il serait possible, à l’extrême limite, d’imaginer que des médecins corrompus aient été payés par des labos pour prescrire leurs molécules sans preuve de leur efficacité. Mais quel pourrait bien être l’intérêt desdits labos à soudoyer des médecins pour qu’ils ne prescrivent pas la chloroquine ou l’hydroxychloroquine, s’ils n’ont rien à vendre d’efficace à la place ? Jacques n’en voit aucun, à moins d’imaginer que tout ceci ait été orchestré par le laboratoire américain Gilead, qui fabrique le remdesivir, comme le soupçonne Raoult lui-même ? Et, comme beaucoup de médecins, Jacques est scandalisé par cette polémique complotiste qui relève de la diffamation pure et simple.

Jacques se demande qui peut bien être ce professeur Perronne, dont le nom lui évoque vaguement quelque chose. Ce n’est manifestement pas un inconnu puisqu’il est président de la Fédération française d’infectiologie, dont il est l’un des fondateurs, et qu’il a présidé la commission spécialisée dans les maladies transmissibles du Haut Conseil de la santé publique. C’est un spécialiste de la maladie de Lyme dite chronique, considéré comme une des figures de proue de ceux que l’on appelle les « Lyme doctors ». Jacques pense qu’il y aurait des choses très intéressantes à dire sur ce sujet sensible, mais il se contente de noter que le Pr Perronne faisait déjà état, sur ce sujet, de thèses ouvertement conspirationnistes, allant jusqu’à affirmer dans son livre paru en 2019 intitulé La Vérité sur la maladie de Lyme : Infections cachées, vies brisées, vers une nouvelle médecine, que « l’armée américaine et les scientifiques sous sa coupe » auraient caché une explosion de la maladie de Lyme due à une prolifération incontrôlée de tiques bricolées par un virologue nazi réfugié aux États-Unis !!! Ces propos totalement délirants avaient fait bondir un certain Pr Raoult, peu connu du grand public à cette époque, qui qualifiait son confrère de médecin ayant « pris une position de leader du Lyme, sans bagage scientifique spécifique dans ce domaine, autre que ses croyances et le support de ses disciples »[. Il semble à Jacques qu’en matière de croyances (rebaptisées certitudes) et de disciples le Pr Raoult n’ait rien à envier à son confrère. Et Jacques pense que le Pr Péronne n’est pas rancunier, puisqu’il défend le traitement de celui qui l’avait ouvertement critiqué.

Christian Perronne est, avec l’ex cardiologue et ancien ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy, à l’origine de la pétition en ligne « Ne perdons plus de temps », qui demande que l’hydroxychloroquine soit autorisée pour « les cas bénins dans un cadre hospitalier ». Une dizaine de personnalités médicales françaises et près de 575 000 personnes signeront cette pétition. Bref, le Pr Perronne est un des principaux responsables de l’engouement irrationnel de la population pour un traitement dont les études contrôlées, auxquelles il a toujours refusé de participer, ne voulant pas d’un bras placebo par « souci d’éthique », montreront, jusqu’à preuve du contraire, qu’il est inefficace. Et son pamphlet sort au moment même où sont connus les résultats négatifs de ces études.

Un article de Philosophie magazine pose l’intéressante question suivante : « Pourquoi les théories du complot sont-elles si populaires ? » Excellente question s’il en est !

Quatre réponses sont proposées à partir des écrits des quatre philosophes suivants : Descartes, Nietzsche, Bachelard, Popper.

Première réponse, avec Descartes : « Parce qu’elles exercent notre esprit critique ». L’article rappelle que, dans ses Méditations métaphysiques, Descartes imagine un certain mauvais génie qui s’emploierait à le tromper. C’est donc Dieu lui-même que Descartes soupçonne, ce qui pourrait faire de lui « le plus grand théoricien du complot de l’histoire » ! Mais chez Descartes l’hypothèse du mauvais génie n’est qu’un outil intellectuel, nullement une croyance.

Deuxième réponse, avec Nietzsche : « Parce qu’elles sont une manifestation de notre puissance ». Pour Nietzche, « il n’y a pas de vérité au sens traditionnel du terme, mais un fourmillement de points de vue concurrents, dont chacun reflète les certitudes, les besoins et les valeurs de qui les défend. Expliquer, c’est toujours exercer une certaine volonté de puissance sur la réalité. »

Jacques pense que cette explication convient parfaitement à l’attitude de Donald Trump, dont on peut penser qu’il se dit chaque matin en se coiffant que l’homme le plus puissant du monde, lui en l’occurrence, peut faire dire ce qu’il veut et ce qui l’arrange aux faits. Et cette réponse a probablement aussi l’assentiment de Didier Raoult, grand nietzschéen s’il en est.

Troisième réponse, avec Gaston Bachelard : « Parce qu’elles fournissent une explication facile ». L’article suggère que « la référence au complot est … un bon exemple de ce que Bachelard appelle l’obstacle substantialiste, qui pousse à systématiquement expliquer les faits observés au moyen d’une cause unique et occulte ».

Quatrième réponse, la préférée de Jacques, celle de Karl Popper : « Parce que nous sommes toujours superstitieux ». L’article cite un passage de l’ouvrage princeps de Popper, La Société ouverte et ses ennemis, dans lequel il analyse ce qu’il appelle lui-même « la thèse du complot, selon laquelle il suffirait, pour expliquer un phénomène social, de découvrir ceux qui ont intérêt à ce qu’il se produise. (…) C’est, sous sa forme moderne, la sécularisation des superstitions religieuses. » Jacques pense que cette explication colle parfaitement aux différentes théories complotistes qui fleurissent à propos du coronavirus.

Dans cette optique, c’est, d’après Christian Perronne, l’industrie pharmaceutique qui aurait intérêt à ce que l’on discrédite la chloroquine et l’hydroxychloroquine. Jacques note que, dans le titre de son bouquin, « Y a-t-il une erreur qu’ILS n’ont pas commise ? », l’emploi des majuscules pour « ILS » laisse penser que ce pronom personnel désigne collectivement les membres d’une sorte de société secrète, façon « Illuminati » (dont les gens bien informés savent qu’elle n’existe pas). Jacques est de plus en plus séduit par ce grand épistémologue que fut Karl Popper, créateur du génial concept de la réfutabilité. Il note que le Pr Raoult se revendique ouvertement de lui dans ses écrits, même si l’on peut en douter dans sa pratique.

Cinquième extrait

Le 24 juin, le Pr Raoult comme beaucoup d’autres acteurs de la prise en charge du Covid-19, est entendu sous serment par la Commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée générale. Le journaliste Alain Duhamel, vieux briscard du commentaire de la vie politique, raconte cette séquence surréelle. Une grande partie des députés, au lieu d’être, comme c’est leur rôle, le plus incisifs possible, ce qu’ils font habituellement, sont à l’entière dévotion du Pr Raoult et boivent les paroles du gourou. Celui-ci ne répond pas aux questions mais délivre un cours magistral dans lequel il tire à boulets rouges sur tout ce qui bouge, et étrille les institutions comme l’Institut Pasteur, ses confrères parisiens, qui ne verraient jamais un malade du Covid-19, et le Conseil scientifique dans son ensemble. Qui plus est, alors qu’il est sous serment, il commet quatre mensonges qui sont relevés par la version en ligne du journal Le Point, commettant ce qu’Alexandre Koyré appelait une « conspiration en plein jour ». Décidemment ce type se « trumpise » sous les yeux ébahis d’une partie de la France, ceux de Jacques en particulier.

Pour continuer avec Raoult, voici trois informations récentes le concernant.

Le 29 juillet, la Commission européenne a tranché en faveur du remdesivir contre la chloroquine, et acheté pour 63 millions d’euros de remdesivir pour les pays de l’Union européenne. L’hebdomadaire Le Point conclut que « la chloroquine de Raoult a perdu le match. » Pour le site Médiapart, cette information est donnée d’une manière sensiblement différente : « Scandaleux : la Commission européenne choisit le Remdesivir inefficace contre la Chloroquine efficace ! » Jacques préfère nettement la concision et surtout l’impartialité du premier titre…

Début septembre on apprenait qu’une plainte avait été déposée en juillet contre le Pr Raoult devant le Conseil départemental de l’Ordre des médecins des Bouches du Rhône, département dans lequel ce praticien exerce son art. Cette plainte a été déposée par la Société de pathologie infectieuse de langue française (Spilf) parce qu’elle estime que ce dernier a fait la promotion d’un traitement « sans qu’aucune donnée acquise de la science ne soit clairement établie à ce sujet, et en infraction avec les recommandations des autorités de santé ». Selon la Spifl, Didier Raoult aurait enfreint neuf articles du Code de déontologie médicale : outre la promotion d’un traitement dont l’efficacité n’a pas été démontrée, la Spilf accuse Didier Raoult de diffusion de fausses informations, de manquements au devoir de confraternité, et, nettement plus grave, de réalisation d’essais cliniques à la limite de la légalité. La Spilf reproche notamment au Pr Raoult d’avoir annoncé à plusieurs reprises la fin de l’épidémie et d’avoir traité de « fous » les médecins qui ne prescrivaient pas son traitement. Bref, « c’est du lourd ». Pour ce qui est de la fin annoncée de l’épidémie, chacun voit bien ce qu’il n’en est rien début septembre, notamment à Marseille.

Reste à savoir quelles seront les conséquences de cette plainte ordinale, qui, en théorie, pourrait conduire à l’interdiction temporaire voire définitive d’exercer la médecine, ce qui ferait sûrement hurler d’indignation une bonne moitié de la France, sans réjouir nécessairement l’autre moitié.

Dernière actualité (du moins provisoirement), Didier Raoult est auditionné par les sénateurs le 15 septembre. Il est peut-être un peu moins agressif que devant les députés, mais il ne change rien à ses positions. Il affirme que 4,5 milliards d’individus prennent régulièrement de l’HCQ sans danger pour leur santé, ce qui ressemble fort à une contre-vérité car pratiquement tous les pays ont abandonné ce traitement contre le paludisme. Il annonce fièrement avoir 3500 publications à son actif. Pourquoi pas. Mais un rapide calcul permet de constater que cela représente 2 publications par semaine pendant 35 ans, ce qui semble à peine imaginable. Mais la communauté scientifique sait que ce qui compte vraiment dans le fait de publier, ce n’est pas le nombre mais la qualité des papiers publiés. Un de principaux critères de qualité est le niveau des revues dans lesquelles les articles sont publiés. Mieux vaut avoir publié un seul article dans le The Lancet que cent dans d’obscures revues françaises. Et puis surtout il a refusé que cette audition se passe sous la forme d’un débat contradictoire avec ses pairs, qu’il rejette en bloc. Mais après tout, pourquoi changerait-il, puisqu’il est persuadé d’avoir raison, de plus en plus seul contre tous.

Et pour en terminer avec Didier Raoult, je voudrais citer de larges extraits de la conclusion de l’excellent article de Michel Eltchaninoff, abondamment commenté dans mon précédent billet, conclusion intitulée « Par-delà la rationalité ». Je cite tels quels les propos de l’auteur, sans coupures.


« Qui est finalement Didier Raoult ? Bien plus que ce que la polémique fait de lui – un hurluberlu irascible ou un personnage pourfendant les élites. Incontestablement, il a une vision du monde structurée et un projet clair : adepte de Nietzsche, il considère qu’il faut se débarrasser de vieilles conceptions de l’homme compris comme moteur positif de l’histoire, de l’individu comme clos sur lui-même, de l’évolution linéaire et en progrès. Il traduit cette conception des choses en se voyant comme le héros du dépassement du darwinisme. Raoult est en lutte contre une partie de ses contemporains – ceux qui ne croient pas qu’il est le nouveau Galilée ou le nouveau Pasteur – et il compte bien l’emporter. Mais au-delà de cette ambition, qui peut paraître démesurée, se posent les question de fond qu’il aborde dans ses textes : la science peut-elle se passer de la rationalité ? Peut-on réclamer un droit à l’incohérence ? Peut-on brouiller la distinction entre sciences et non-sciences ? Peut-on se passer des protocoles expérimentaux au nom de l’urgence de soigner ? La science s’est construite sur des règles contraignantes, des méthodes rigoureuses faites pour supporter les variations de lieux et les aléas du temps. Elle évolue, évidemment, mais selon des critères strictement déterminés. Vouloir s’en passer, comme le fait le « postmoderne » Didier Raoult, est un geste qui correspond bien à notre époque sceptique quant à un grand récit optimiste du monde. Mais, en agissant ainsi, il sort du domaine scientifique. L’image de « scientifique à coups de marteau » nietzschéen que se sculpte le professeur rend le personnage à la fois plus intéressant que sa caricature, mais aussi totalement incontrôlable. Finalement, Didier Raoult a peut-être manqué sa vocation. Il aurait dû faire de la philosophie. »

Voilà, c’est la fin du remarquable article de Michel Eltchaninoff qui a changé mon regard par trop simpliste sur cet étonnant personnage, sans aller toutefois jusqu’à me convaincre de rejoindre le camp (devrais-je dire la secte ?) de ses nombreux thuriféraires. L’auteur a relevé que Didier Raoult aimait bien citer une phrase d’Edmund Husserl dans laquelle ce dernier évoque un « vêtement d’idées ». Le hasard a voulu que juste après cet article je lise le petit opuscule d’Étienne Klein intitulé Le goût du vrai, dont une des cibles est clairement Didier Raoult, bien qu’il ne soit jamais nommément cité. Or, à la page 53, É. Klein cite Husserl à propos de Galilée : « Galilée a taillé un vêtement d’idées dans l’infinité ouverte des expériences possibles, mais il s’est comporté en couturier despotique : il a décrété que le réel ne portait pas d’autre vêtement que celui-là. » Je ne suis pas sûr que ce soit dans cet esprit que Didier Raoult utilise l’expression imagée de Husserl, « vêtement d’idées »…

Dernière nouvelle : le 17 septembre, la première info que j’entends au JT de 7 heures, en prenant mon petit-déjeuner, ne devrait pas faire plaisir à Didier Raoult : Marseille est actuellement la ville de France la plus impactée par le coronavirus, et les services de réanimation de sa bonne ville sont saturés !

Probablement un fan absolu du professeur !

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© Christian Thomsen