Tics de langage

Le langage évolue, c’est bien normal, et il serait aussi inutile que rétrograde de s’en attrister, même si cette évolution ne me semble pas aller dans le sens de l’enrichissement de notre belle langue française.

De temps à autre nous assistons à l’émergence de tics de langage plus ou moins agaçants, comme ces « effectivement » qui émaillent et encombrent, à longueur de plateaux télévisés, en « présentiel » (le néologisme du moment) ou en visioconférence, les interventions de la plupart des spécialistes nous expliquant qui la crise sanitaire, qui la crise économique, qui la désastreuse situation politique américaine. J’ai même essayé de les compter pendant l’intervention d’une éminente infectiologue parisienne, mais j’ai dû y renoncer : vu leur nombre, la tâche était trop ardue.


Une autre façon de s’exprimer qui m’agace prodigieusement est « Je ne sais pas vous, mais moi… » (mettez ici ce que vous voulez, ad libitum). Je comprends bien que ce raccourci signifie « Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais pour moi… » À tout le moins « Je ne sais pas pour vous » pourrait faire l’affaire. Mais le « pour » n’a pas été retenu. Et c’est regrettable.

Je note que cette tournure agaçante est en général réservée au langage parlé, où elle devient en général « J’sais pas vous…».

Quelle ne fut pas ma stupeur de découvrir au début de la Lettre de Philosophie magazine du 6 janvier, sous la plume informée de Victorine de Oliveira, la phrase suivante : « Je ne sais pas vous, mais j’ai toujours eu l’impression qu’entamer une nouvelle année ressemblait à un petit déménagement », réflexion somme toute assez pertinente, même si elle me semble mal exprimée.


Autre mot nouveau qui me pose problème, le fameux « hashtag », matérialisé par le signe # (dièse) qui précède un certain nombre de slogans. Ce n’est pas parce que ce néologisme est un anglicisme que j’en désapprouve l’usage intensif, mais parce que j’ai le sentiment que nous pourrions éviter de l’utiliser à tour de bras.

Tout le monde le sait maintenant, un hashtag est un mot-clé précédé du signe #, permettant de retrouver, dans un « microblog », tous les messages qui en sont équipés. On l’appelle parfois « mot-dièse », expression que personnellement je n’ai jamais entendue. Le hashtag est indispensable pour utiliser le réseau social Tweeter.

S’il est facile d’écrire le # avec un smartphone, cela s’avère plus difficile avec un clavier d’ordinateur, qui ne dispose pas d’une touche dédiée. Il existe donc une manœuvre spécifique pour chacun des deux types de claviers, PC et Mac.

On l’aura compris, le signe # est un artifice informatique de référencement d’un mot ou d’une expression. Dans ces conditions, pourquoi éprouvons-nous le besoin de le prononcer ? Lorsque nous trouvons dans un tweet, et c’est très fréquent, #DonaldTrump, nous ne le faisons pas. Est-ce que « Balance ton porc » ou « Me too » ne suffiraient pas ? Il semble que non, et je le regrette.


Le langage parlé, et même parfois écrit, regorge de pléonasmes malencontreux comme « au jour d’aujourd’hui » ou encore « voire même », que l’on ne devrait donc pas utiliser. J’ai le regret de constater que même un auteur que je vénère comme Simon Leys utilise assez souvent « voire même » dans ses écrits. Dommage…


Simon Leys m’amène à son ami le journaliste et essayiste Pierre Boncenne, qui a fait paraître en 2015 un livre très intéressant intitulé Le parapluie de Simon Leys, que je suis en train de relire avec gourmandise. Ce véritable spécialiste de la Chine de Mao qu’était Simon Leys avait complètement ridiculisé en direct, lors d’une émission Apostrophes de 1983, une journaliste italienne (Maria-Antonietta Macciocchi) qui venait présenter son livre à la gloire du Grand Timonier, Deux mille ans de bonheur, sur le plateau de Bernard Pivot. L’époque était au maoïsme triomphant chez beaucoup d’intellectuels français, et Simon Leys était quasiment un paria pour cette élite parisienne de la république des lettres. Sa charge, parfaitement documentée, fut féroce, et le livre en question ne s’en remit jamais.

Pierre Boncenne écrit que cet épisode vieux de plus de 30 ans (presque 40 aujourd’hui) mérite d’être rappelé en vertu d’un principe énoncé jadis par Samuel Johnson : Les gens ont besoin qu’on les fasse ressouvenir bien plus qu’ils ont besoin d’information neuve. Cette maxime du XVIIIème siècle me semble n’avoir rien perdu de sa brûlante actualité.


Pierre Boncenne fut, pendant des années, le collaborateur de Bernard Pivot, que j’ai retrouvé avec un immense plaisir à l’occasion de la sortie de son dernier livre, Et la vie continue. Il est toujours aussi vif et pétillant de malice. Un vrai régal. Comme le présentateur de La grande librairie paraît ennuyeux et pédant à côté de notre académicien Goncourt de 85 ans, grand utilisateur de Twitter !

Pivot a dit, sur le plateau de l’émission C à vous, que « la vieillesse, c’est chiant ». Cet adjectif peut nous paraître grossier, et peut surprendre dans la bouche d’un tel défenseur de la langue française. « Chiant » lui a semblé être le qualificatif le plus adapté aux inconvénients de la vieillesse. La sienne ne se passe apparemment pas si mal…

Mais il faut rappeler que l’usage du verbe « chier », dans son acception physiologique première, est très ancien, puisqu’on le retrouve notamment chez Brantôme ou Montaigne.

Chier, ça reste vulgaire, même si c’est validé par un usage très ancien. Mais, dans la bouche gourmande de Bernard Pivot, cela ne me choque nullement.


Mon frère a réagi à ce petit billet d'humeur, en me précisant : Tu peux ajouter aux tics intellos : interroger le réel (ou tout autre concept, spécialité France Cul-Culture), renverser la table, marcher sur la tête, aller dans le mur, être en capacité... C'est plus agaçant qu'aller au coiffeur ou ce genre de choses. Voilà, mon petit frère, tes désirs sont des ordres.

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