Vaincre les épidémies (2)

Mis à jour : nov. 18

Chapitre 2 : le début du confinement

Le mois de mars est sous-titré ironiquement Le saut périlleux du mammouth.

Nous entrerons dans le vif du sujet. L’épidémie devient une pandémie, et l’Europe, Suisse comprise, est touchée de plein fouet. Didier Pittet n’a plus une minute à lui, et ses nuits sont de plus en plus courtes. Il nous parle un peu de lui, de ses soucis de santé (il souffre de chondrocalcinose qui le fait d’autant plus souffrir que le médicament qu’il prend est en rupture de stock), et de sa famille. Mais, surtout, il nous relate la progression dramatique de l’épidémie en Europe.

Lundi 2 mars

J’entends encore dire que le Covid est moins dangereux qu’une grippe saisonnière et que nos réactions sont excessives. Je suggère aux sceptiques de discuter avec mes amis médecins italiens dont certains m’ont appelé en larmes, parce qu’ils ne peuvent plus accepter dans leurs services tous les patients et doivent effectuer un tri, choisir qui vit, qui meurt, et basculent en médecine de guerre. En France il faut se souvenir que cette perspective a rempli d’effroi bien des médecins interviewés sur les plateaux de télévision.

Plus loin, cette situation que je ne pensais pas possible dans un pays aussi discipliné que la Suisse : À l’hôpital, on nous vole les masques par boîtes entières.

Mardi 3 mars

L’Angleterre et la Suède projettent d’atteindre l’immunité communautaire, c’est-à-dire de laisser les gens s’infecter sans rien faire jusqu’à ce que suffisamment de personnes possèdent des anticorps pour faire barrage au virus. Qui peut se satisfaire de laisser mourir près de 1% d’une population sans frémir ? cette stratégie est suicidaire.

On sait que les Britanniques ne tiendront pas longtemps cette stratégie. Mais elle semble avoir fonctionné en Suède, quoi que moins bien que pour ses voisins scandinaves qui ont opté pour une stratégie classique.

Plus loin, cette pensée que je trouve terrifiante : J’ai l’impression que des scientifiques recherchent l’attention en suggérant des mesures folles ou des traitements hypothétiques, quitte à provoquer des catastrophes. Cette crise met en évidence l’éthique vacillante de certains de mes collègues. Et ce n’est malheureusement qu’un début, cher Didier.

Mercredi 4 mars

En Italie, pour l’essentiel en Lombardie, c’est une catastrophe. Un de ses confrères italien lui brosse un tableau apocalyptique de la situation dans son pays. D. P. poursuit : Mais le gouvernement italien ne réagit toujours pas, alors que les indices évoluent selon une courbe épidémique désormais inarrêtable sans un confinement à la chinoise. D. P. se demande s’il doit alerter les médias.

Jeudi 5 mars

La Suisse déplore une première victime Covid, à Lausanne, une femme de soixante-quatorze ans qui souffrait de problèmes respiratoires chroniques.

Les épidémiologistes commencent à évoquer la possibilité que des patients paucisymptomatiques soient contagieux. Mais il n’y a, au moment où D. P. écrit cela, aucune preuve que les patients asymptomatiques le soient. On mesure à quel point les connaissances vont vite évoluer, puisque dorénavant la transmission du virus par des patients asymptomatiques est parfaitement documentée, grâce aux tests réalisés à grande échelle, inenvisageables au mois de mars.

En Angleterre Boris Johnson (…) continue de prêcher l’immunité collective et serre des mains à tour de bras.

Samedi 7 mars

D. P. fustige le président français qui a déclaré, en sortant d’un théâtre : « La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie ». Emmanuel Macron a également dit, le même jour, comme le souligne D. P. : « Si on prend des mesures très contraignantes, ce n’est pas tenable dans la durée ». Il faut se souvenir qu’à cette époque, en France, le rôle d’annoncer les mauvaises nouvelles était apparemment dévolu au Premier ministre, qui jouait le « bad cop ». Emmanuel Macron se réservait le rôle avantageux du « good cop », celui qui adoucit le discours d’Édouard Philippe.

D. P. se lamente de ce que ses étudiants ne comprennent pas la gravité de la situation. Il s’en ouvre à ses deux fils qui lui conseillent de faire intervenir un YouTubeur très connu des adolescents, Le Grand JD. C’est ce qu’il va faire, et Le Grand JD va jouer le coup à fond, et tourner avec ses copains une vidéo qui deviendra virale, Aplatir la courbe. D. P. va également solliciter, avec le même succès, le dessinateur de presse Patrick Chapatte, très influent en Suisse, pour mieux communiquer avec la génération d’avant celle des jeunes. Comme le dit D. P. : Il faudrait être plus drôle que l’Office fédéral de la santé publique, plus incisif. Autre personnalité appelée à jouer un rôle important de cette campagne d’information, la star des présentateurs de la télévision suisse Darius Rochebin, à l’époque aux commandes du Journal télévisé de la RTS, et qui sévit actuellement en France, sur LCI. Il a souvent invité D. P. sur son plateau pour lui donner la parole.

Lundi 9 mars

Suite à des mesures locales dans le Nord hier, l’Italie décide enfin un confinement généralisé après dix jours de tergiversation, dix jours perdus, durant lesquels l’épidémie a crû exponentiellement, dix jours que les Italiens paieront cher dans les semaines à venir. D. P. plaide pour que la Suisse se confine. En France, souvenez-vous, nous n’avions que mépris pour ces Italiens dont le système de santé était débordé. En France, Olivier Véran parle aussi d’aplatir la courbe.

Mardi 10 mars

D. P. cite le message contacté par sa bande de jeunes : Tu ne te sens pas concerné par le coronavirus ? N’oublie pas que ta grand-mère, elle l’est peut-être. Cette sentence est toujours d’actualité, me semble-t-il.

Après avoir longuement parlé du gel hydro-alcoolique, et rappelé avec humour que, d’après l’ancien directeur de son hôpital, il était le médecin le plus cher au monde par le manque à gagner, il rentre chez lui à 2 heures du matin, et nous fait cette confidence émouvante, à propos de son épouse Séverine : Depuis plusieurs jours, nous faisons chambre à part pour éviter de nous contaminer, au cas où.

Jeudi 12 mars

L’OMS déclare enfin que l’épidémie est une pandémie. (…) Toute l’Europe est en train de comprendre la gravité de la crise. (…)

En France, dans un discours de remise en cause de la globalisation, le Président Emmanuel Macron annonce la fermeture des écoles pour lundi.

Vendredi 13 mars

Parlant de la pénurie de masques, D. P. écrit : C’est une leçon pour l’avenir : l’économie de paix est vitale en temps de crise. Il faut verser dans cette économie les médicaments indispensables comme les équipements médicaux indispensables.

Samedi 14 mars

Dans une interview donnée à une journaliste de la presse écrite, D. P. dit : dans tous les pays où il y a d’emblée trop de morts par rapport au nombre de cas détectés, le système de surveillance des cas est défaillant ou en retard. L’Italie court après le virus. La France aussi. (…)

Alors qu’à midi les Italiens applaudissent les soignants depuis leurs fenêtres, une initiative qui fait chaud au cœur, l’Espagne se confine à son tour : son score de morts par million d’habitants a grimpé à 4,1.

Dimanche 15 mars

En Allemagne, Angela Merkel annonce la fermeture des crèches et des écoles tout en interdisant les visites dans les maisons de retraite. Les Pays-Bas annoncent un confinement « intelligent » par opposition à ceux, « drastiques », des pays du Sud de l’Europe. On reconnaît bien là le mépris des Bataves pour les Méditerranéens, juste bons à les accueillir quand ils viennent chercher le soleil pour leurs vacances (c’est moi qui le dis, pas D. P.).

Lundi 16 mars

La France se confine à partir de demain alors que son score de morts par millions d’habitants a grimpé à 2,2. Les mesures annoncées sont drastiques (D. P. détaille les restrictions les libertés individuelles, tout en remarquant qu’elles n’ont aucun sens épidémiologique). En Suisse, nous avons au contraire choisi la responsabilisation.

Suit un petit couplet sur Didier Raoult et son hydroxychloroquine. Les HUG l’intègrent dans des essais cliniques, aucune piste ne devant être négligée. (…)

Semblant enfin renoncer à leur stratégie suicidaire, les Anglais ferment les écoles.

Mardi 17 mars

Je rappelle que nous n’avons pas opté pour un confinement total comme les Italiens, les Espagnols ou les Français. (…)

Hier soir Emmanuel Macron a dit : « Nous sommes en guerre » (mais il n’a pas osé parler de confinement ; c’est la ministre de l’Intérieur qui le fera le lendemain). Il ne faudrait pas toutefois que nos ennemis deviennent nos concitoyens. Il est très difficile d’imposer un confinement total sans recourir aux forces de l’ordre. (…) En Suisse nous préférons ne pas recourir à cette solution peu démocratique. Agir de manière responsable nous permettra de traverser la crise en limitant la casse. Au moindre symptôme nous devons nous mettre volontairement en quarantaine.

C’est parfait, mais cela ne peut malheureusement pas fonctionner dans un pays latin comme la France. (…)

Quant au professeur Antoine Flahaut (que nous avons beaucoup vu en visioconférence dans l’émission C dans l’air ), directeur de l’Institut de santé globale de l’université de Genève, il prône un confinement total qui ne me paraît pas nécessaire pour l’instant. Peut-être parce qu’il est français, quoi que travaillant à Genève ?

Mercredi 18

En France les hôpitaux du Grand Est sont saturés, l’armée évacue des patients dans d’autres régions, les soignants manquent de masques et de blouses et portent les mêmes en passant d’un patient à l’autre, ce qui contrevient à tous les règles de prévention des infections. Le Premier ministre Édouard Philippe évoque la nécessité d’un état d’urgence sanitaire, qui l’autoriserait à gouverner par ordonnances. En Italie, la situation des hôpitaux est désespérée. En Allemagne, Angela Merkel enjoint aux Allemands de rester chez eux. (…) La Belgique fait de même. (…) Aux États-Unis, c’est le flou le plus total à cause d’une administration endormie par les discours lénifiants de Trump… (…)

Pendant ce temps les Taïwanais ne sont pas confinés et leur économie ne s’est pas arrêtée. Ils nous donnent une belle leçon, démontrant que l’Occident n’est plus au centre du monde, voire que les États-Unis seraient en train de se tiers-mondiser. Quel terrible constat !

Vendredi 20 mars

J’ai soixante-trois ans ce matin. (…) Je m’installe à mon bureau et le premier Skype commence avec France 24, en anglais. Je ne leur cache pas mon pessimisme quant à la situation aux États-Unis. Selon moi la France fait ce qu’il faut. Nous évoquons la possibilité d’un confinement total pour la Suisse. Ce n’est pas à l’ordre du jour. (…)

Au sujet du semi-confinement à la mode suisse, Alain Berset déclare que « nous ne faisons pas politique-spectacle ». Alain Berset, président de la Confédération suisse en 2018, a été très actif dans les médias pendant la crise sanitaire pour présenter et expliquer les décisions du Conseil fédéral.

À propos d’une déclaration d’un ministre français ne reconnaissant pas de pénurie de masques pour les soignants, D. P. se permet de douter : La France n’a aucune raison d’être mieux lotie que les autres pays occidentaux. Nous sommes tous pieds et poings liés avec la Chine, comme des imbéciles. Suit un paragraphe très intéressant sur nos mauvaises habitudes françaises : Mais pourquoi cette histoire de masques prend-elle autant d’ampleur en France, pourquoi un ministre reconnaît-il la pénurie (Christophe Castaner) quand un autre annonce le contraire ? C’est devenu un enjeu politique… (…)

L’hydroxychloroquine est ajoutée à l’essai européen Discovery, voilà qui fera plaisir à Didier Raoult. De notre côté, nous n’observons aucun bénéfice de ce traitement quand il est administré à nos patients.

Dimanche 22 mars

Je ne quitte pratiquement plus l’hôpital. (…) Darius Rochebin lui demande, dans une vidéo postée sur Twitter, pourquoi les courbes de cas et de décès continuent à monter en Italie malgré le confinement. La réponse qu’il donne est maintenant bien connue : pour la courbe des cas, il faut attendre que le Rt passe en dessous de 1 ; et pour la courbe des décès, il faut plusieurs semaines pour tomber gravement malade, être ensuite hospitalisé en Réanimation puis, malheureusement, mais pas nécessairement, décéder. Il faut donc être patient.

Nouvelle allusion à Didier Raoult : En France et même aux États-Unis, l’hydroxychloroquine fait couler beaucoup d’encre et soulève les passions sur les réseaux sociaux, faisant de Didier Raoult un incompris, laissant croire que c’est un homme seul contre le système alors qu’il est le patron d’un des plus grands instituts de recherche européens. L’emballement médiatique est à la hauteur de la peur provoquée par le virus. Elle témoigne d’une inquiétude et du besoin de se rassurer, quitte à recourir au premier gri-gri venu. Voilà qui est dit sans ménagement : l’hydroxychloroquine est, pour D. P., un simple « gri-gri ».

Lundi 23 mars

Les Anglais renoncent définitivement à leur stratégie d’immunité de population et optent pour le confinement alors que leur score de morts par million d’habitants (la létalité) est déjà de 5,4%.

D. P. s’amuse à comparer la réactivité de 10 pays européens grâce à leur létalité au moment où ils se sont confinés. La première place revient au Portugal (aucun décès), et la dernière est occupée par l’Italie avec un taux de 10,5 décès par million d’habitants. La Suisse est 6ème, avec un taux de 1,3 et la France 7ème avec 2,2.

Mardi 24 mars

Alain Berset, dont la visite est prévue depuis la veille, arrive. À la fin de sa visite il dit ceci : « Un grand hôpital est comparable à un mammouth. Aux HUG, vous avez réussi à faire faire un saut périlleux arrière à un mammouth. Bravo ! »

Mercredi 25 mars

Après une nième journée d’enfer à l’hôpital, D. P. rentre chez lui après 23 heures, et trouve la cuisine dans un état apocalyptique. Sa femme est clouée au lit avec de la fièvre, sans doute du fait du Covid, et ses fils lui rétorquent que c’est de sa faute, puisqu’il n’est jamais là. Tout cela finit de l’épuiser.

Jeudi 26 mars

Une nouvelle journée de folie commence. D. P. et deux de ses collègues commencent à travailler au déconfinement. Ils plaident tous les trois pour la gratuité des tests de dépistage, car, dans cette nouvelle phase, il va falloir tester à grande échelle.

La prévention des infections a désormais dépassé le cadre de l’hôpital, elle se joue à l’échelle du pays, nous autres médecins prenons en quelque sorte le leadership de la crise.

Vendredi 27 mars

Je trouve assez ironique que Boris Johnson soit positif, lui qui a pris à la légère l’épidémie et voulait que tous les Anglais tombent malades pour créer une immunité de population. Cela dit, il me paraît très essoufflé, donc bien atteint, lors de sa dernière conférence de presse. J’espère qu’il s’en sortira.

D. P., dont les journées de travail sont de plus en plus lourdes, a du mal à convaincre la Direction de son hôpital de faire passer des tests sérologiques aux soignants, car les administratifs craignent que la prévalence de l’infection dans leur établissement ne soit supérieure à celle de la ville. Il rappelle que la doctrine du « pas vu, pas pris » est calamiteuse pour contrôler les infections.

Loïc Hervé, un sénateur français de Haute-Savoie, nous accuse de mettre en danger sa région parce que notre confinement serait insuffisant. J’ai parfois du mal à rester calme. En ce mois de novembre, ce même département de la Haute-Savoie est le plus atteint par la deuxième vague. Et l’origine suisse de cette triste situation revient sur le tapis, par le biais des travailleurs trans-frontaliers.

Samedi 28 mars

En France, le Premier ministre Édouard Philippe déclare : « Je ne laisserai personne dire qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement ». D. P. pense cependant que si plusieurs pays européens ont pris cette décision avant la France, c’est qu’il était possible d’aller plus vite. Il cite l’Autriche, le Portugal, la Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suisse. Et la France a encore attendu alors qu’elle voyait ses voisins italiens et espagnols confiner en catastrophe. Mais D. P. conclut honnêtement que seule une analyse détaillée ultérieure permettra de juger. Il ne sait pas encore que c’est à lui qu’Emmanuel Macron demandera de présider la mission chargée d’évaluer la réactivité de la France.

En rentrant chez lui, il constate que Séverine va mieux, mais que son frère est désormais malade. Jusqu’à quand passerai-je à travers les gouttes ? Je n’ai jamais utilisé autant de gel hydro-alcoolique.

Lundi 30 mars

D. P. confie à une nouvelle collaboratrice, Constance de Planta, la gestion de sa présence sur les principaux réseaux sociaux et ses relations avec les médias, qui occupent près de 30% de son temps.

D. P. donne un avis mitigé sur les masques dits artisanaux. Il rappelle que les masques médicaux sont imperméables à l’extérieur, pour protéger celui qui le porte, et absorbants à l’intérieur, pour que le porteur ne soit pas contaminant.

Mardi 31 mars

Darius Rochebin l’interroge sur le déconfinement. D. P. lui explique comment il voit les choses, en précisant que paradoxalement, le retour à la normale sera plus complexe que le confinement.

Et il termine ce mois de mars par un bilan de l’épidémie aux HUG : la courbe des hospitalisations confirme que nous avons atteint le pic épidémique, mais impossible de crier victoire.

C’est tout pour ce mois de mars meurtrier.

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© Christian Thomsen