Vaincre les épidémies (6)

Mis à jour : 19 déc. 2020

Chapitre 6 : on a peut-être déconfiné trop vite


Le mois de juin est sous-titré Métaboliser le Covid.


Je rédige ce résumé du dernier chapitre du livre de Didier Pittet mi-décembre. Sur le front du Covid (ou de la Covid, il va bien falloir que je choisisse), l’actualité se concentre sur la vaccination et les stations de sports d’hiver.

Pour les vaccins, les deux qui utilisent la technologie innovante de l’ARN messager, développés par BioNTech (associé à Pfizer) et Moderna, sont les premiers à être prêts pour un déploiement à grande échelle dès que l’Agence européenne des médicaments (EMA) aura donné son feu vert, prévu pour la fin de l’année. Mais un pays n’a pas attendu cette autorisation, le Royaume-Uni, qui annonce qu’il sera le premier au monde à utiliser très largement le vaccin Pfizer. On le sait, les Anglais aiment bien ne pas faire comme tout le monde. Ils ont certes quitté l’Union européenne, mais restent néanmoins contraints, jusqu’au 31 décembre 2020, de respecter lois en vigueur dans l’Union. Ils ont manifestement décidé d’ignorer ces maudites règles communautaires dont ils ont souhaité s’affranchir avec le Brexit.

Les médias nous rappellent sans cesse que le vaccin Pfizer a été conçu par la start up allemande BioNtech créée par deux médecins d’origine turque, mariés et toujours montrés en couple dans les reportages qui leur sont consacrés. Pfizer n’est là que pour sa force de frappe. Quant à Moderna, il s’agit d’une entreprise américaine récente, dirigée par un Français parti s’expatrier aux États-Unis pour des raisons de financement, beaucoup plus facile à obtenir là-bas que chez nous. Et, jusqu’à présent, cette entreprise a toujours perdu de l’argent, tout en gardant le soutien des banques, ce qui ne serait pas le cas en France. Gageons qu’elle va bien et bientôt se rattraper avec son vaccin innovant.

L’autre grand sujet de polémique, ce sont les stations de sports d’hiver des Alpes et des Pyrénées. Les différents pays alpins et pyrénéens ne se sont pas concertés pour une politique commune. C’est l’Allemagne, grande nation européenne mais petit pays de sports d’hiver, qui a ouvert le bal en déclarant que les stations bavaroises resteraient fermées pour les fêtes de fin d’année. Les Italiens et les Français ont suivi la décision allemande. Mais les deux poids lourds du secteur, l’Autriche et la Suisse, ont choisi l’autre option, celle de l’ouverture, réservée aux nationaux pour l’Autriche, mais accessible à tout le monde en Suisse, bien que la pandémie flambe dans ce pays jusque-là plutôt préservé. Quant aux Pyrénées, ce sera fermeture en deçà (la France), ouverture au-delà (l’Espagne et Andorre), pour paraphraser Pascal, qui parlait de vérité ou d’erreur en fonction du côté de la montagne. En l’occurrence, qui détient la vérité et qui est dans l’erreur ?

Emmanuel Macron envisage un isolement strict au retour, éventuellement assorti de sanctions, pour les Français qui braveraient l’interdiction d’aller skier en Suisse ou en Espagne.


Lundi 1er juin

D. P. profite du lundi de Pentecôte pour se remémorer les mois qui viennent de s’écouler, et les mettre en perspective avec son action en matière d’hygiène des mains depuis 1994, année de sa nomination comme chef de service, à seulement 36 ans, un âge où l’on manque d’autorité pour imposer des changements radicaux de comportement. Le changement en question était l’abandon du lavage des mains au profit de la friction hydro-alcoolique. Et il fait un parallèle intéressant avec le port de la ceinture de sécurité. Pour que celui-ci devienne un réflexe, il n’a pas suffi d’équiper les voitures ; il a aussi été nécessaire de faire beaucoup de pédagogie. Il ne suffit pas de proposer un nouveau système pour qu’il soit adopté, il faut le promouvoir avec l’intégralité de la stratégie multimodale. Cette stratégie en cinq points, comme les cinq moments de l’hygiène des mains, s’est avérée particulièrement efficace aux HUG. Et c’est le même type de stratégie que D. P. a proposé avec son équipe contre le Covid : introduction des gestes barrières, que l’on explique encore et encore, en particulier par des campagnes promotionnelles dans les médias, avec l’aide d’artistes et surtout le soutien inconditionnel du gouvernement. L’approche multimodale s’impose face à toute nécessité de changement (notamment les épidémies) ou à bien d’autres problèmes qui exigent que nous transformions nos habitudes.

Arrivé à ce stade, D. P. lance une petite pique contre ses amis français : Contre le covid, la France a été autoritaire, sous prétexte qu’en temps de crise, il faut agir vite. C’est toujours une illusion de croire que la force est plus efficace que l’éducation. (…) Vaincre une épidémie nécessite l’adhésion de la population. Ce n’est pas le combat d’un gouvernement, mais l’œuvre de tous.

Je mesure à quel point D. P. méconnaît la méfiance pathologique des Français vis-à-vis de la parole publique et de leurs dirigeants, pour ne pas parler de celle qu’ils affichent envers les vaccins.


Mardi 2 juin

D. P. évoque le fait qu’il est devenu à la mode, sous l’influence de l’Académie française, de féminiser l’acronyme Covid. Je regrette d’avoir à le dire, mais il commet deux erreurs en pensant que la maladie serait dorénavant la covid, quand le virus resterait le covid. Covid n’est pas le nom du virus, mais bien celui de la maladie, ce que D. P. sait pertinemment. Le virus du Covid s’appelle Sars-Cov-2, mais presque personne ne l’appelle comme cela. Quant à la raison de l’emploi du féminin, c’est que Covid est un acronyme anglais qui signifie « maladie provoquée par le coronavirus », le « d » terminal étant l’initiale de disease, qui, comme nul ne l’ignore plus, se traduit en français par maladie. Mais D. P. nous prévient, il continuera à dire le covid, comme le rhume ou le paludisme. Il peut bien continuer à dire le covid, mais ce sera pour de mauvaises raisons.


Jeudi 4 juin

D. P. évoque une étude qui a croisé différentes bases de données pour établir un classement de nombreux pays en fonction de leur gestion de la crise. Il est bien sûr ravi d’apprendre que son pays, la Suisse, arrive en tête de ce classement, devant l’Allemagne, Israël et Singapour. Mais l’humiliante soixantième position de la France, loin derrière l’Espagne et juste derrière l’Italie, ne lui semble pas correspondre à ce qu’il perçoit de la France.

Une autre étude lui semble bien plus intéressante, celle menée en Île-de-France, qui démontre que les enfants sont beaucoup moins contagieux que les adultes.


Vendredi 5 juin

D. P. est désolé de constater que de plus en plus de scientifiques clament que le covid est transmissible par aérosol sans apporter de preuves convaincantes. Pour sa part il reste intimement persuadé que le virus ne se propage que par les gouttelettes et les mains. J’ignore quelle est sa position sur le sujet en ce mois de décembre. Mais l’OMS a envisagé dès la mi-juillet l’hypothèse de la transmission du coronavirus par aérosolisation. D. P. continue de penser que le port systématique du masque dans l’espace public est une fausse sécurité : Les politiques ordonnent le port du masque pour se donner bonne conscience, mais ne contrôlent pas les lieux publics où les gens s’entassent. Imposer le port du masque, c’est se donner l’illusion d’agir, en pensant se prémunir contre les critiques futures.


Samedi 6 juin

Patrick Chappatte publie un extrait de la BD sur laquelle il travaille. J’aime son humour. Au sujet de la ruée sur le papier-toilette de février-mars, il note : « On assiste alors à cet étrange phénomène qu’historiens et proctologues du monde entier étudieront certainement encore longtemps. »

J’ai commandé chez ma libraire la BD de Chappatte, Au cœur de la vague, mais malheureusement elle est pour l’instant indisponible.


Dimanche 7 juin

Didier Pittet et Daniel Koch (directeur de l’Office fédéral de la santé publique de 2008 à mai 2020, date de sa retraite) sont éreintés par le Neue Zürcher Zeitung, le journal historique de la Suisse alémanique, pour avoir, selon ce quotidien, minimisé la gravité de l’épidémie en Suisse. Le même article encense le jeune épidémiologiste Christian Althaus, qui avait annoncé une mortalité supérieure à 30 000 en Suisse. J’ai le sentiment qu’entre Suisses alémaniques et Suisses romands, c’est à peu près aussi tendu qu’entre Parisiens et Marseillais. Ces critiques le forcent à se questionner, mais son expérience déjà ancienne avec l’introduction du gel hydro-alcoolique lui a endurci le cuir.


Mardi 9 juin

D. P. et son équipe préparent la campagne de vaccination contre la grippe hivernale. Je n’ose imaginer le bazar que ce sera avec tous ces virus en circulation. La lutte sera rude pour obtenir un nombre de vaccins suffisant contre la grippe.


Mercredi 10 juin

Incroyable sondage auprès d’épidémiologistes américains. Pour la plupart, ils annoncent qu’ils ne visiteront par leur coiffeur avant la disponibilité d’un vaccin. Bonjour les têtes qu’ils auront ! Ils ont dû apprendre l’épidémiologie dans un salon et non sur le terrain, mais ils n’hésitent pas à donner leur avis sur tout. Pour sa part il a déjà « visité » son coiffeur par deux fois.


Jeudi 11 juin

Alors que D. P. dîne à Carouge avec plusieurs de ses collaborateurs, un SMS lui apprend que l’ambassadeur de France veut lui parler de toute urgence. Il lui apprend de vive voix que le Président Macron songe à lui confier la direction de la mission d’évaluation de la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement français.


Vendredi 12 juin

Au Royaume-Uni et en Italie, les Premiers ministres sont montrés du doigt pour leur décision tardive de confiner.

D. P. se déclare motivé par l’esquisse de la lettre de mission qu’il reçoit de la part du président français, car elle lui semble être un bon résumé de ce qu’il pense être son métier. En particulier ces deux phrases : « Les rapports de la mission pourront aussi être mis à disposition des autorités sanitaires mondiales et en tout premier lieu de l’OMS. (…) Notre but sera de tirer les leçons de la crise et d’en sortir renforcés et mieux préparés à l’avenir. »


Samedi 13 juin

Sigmund Freud

Je vais citer longuement ce que dit D. P. de l’affaire de l’hydroxychloroquine car son analyse me semble particulièrement pertinente. Je pense à l’affaire hydroxychloroquine. Je me dis que la mission Macron sera une aventure, même si je n’ai pas à juger de cette histoire ni à faire le procès de Didier Raoult. La science tranchera, même si la partie me semble définitivement jouée. Par la suite, il sera intéressant d’étudier l’emballement médiatique, de comprendre comment des non-spécialistes sont devenus des promoteurs de ce traitement pour la seule raison qu’il répondait à leurs angoisses, ou peut-être même à des croyances de type conspirationniste selon lesquelles le covid serait un stratagème quelconque pour plonger le monde dans le chaos. Ce phénomène est en lui-même passionnant. Il s’agit d’une épidémie dans l’épidémie, un virus biologique étant capable de porter avec lui des virus sociaux. (…) L’OMS a créé un néologisme pour décrire ce phénomène, l’ « infodémie », et a décidé de lui consacrer un département, parce que cette épidémie de nature médiatique peut causer des dégâts non négligeables.

L’éclairage de Freud sur le recours à la pensée magique pourrait, selon moi, nous être utile ici : « Les motifs qui poussent à l’exercice de la magie sont faciles à reconnaître : ce sont les désirs humains. (Totem et tabou) ».

Le désormais célèbre documentaire conspirationniste intitulé Hold Up défend ardemment cette thèse absurde selon laquelle le coronavirus aurait été fabriqué sciemment pour se débarrasser d’une partie de la population mondiale (probablement les vieux en priorité). Quand je pense qu’un des mes jeunes collègues donne toute sa confiance à ce délire, auquel il essaye de me convertir !


Dimanche 14 juin

D. P. remarque qu’Emmanuel Macron, dans son discours, n’évoque pas la création de la mission. Il préfère peut-être attendre que nous nous soyons vus.




















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© Christian Thomsen