Vous êtes empathique !

Dans un précédent billet nous avons vu comment les philosophes, les psychologues et les phénoménologues se sont emparés de l’empathie, concept qui a pris la succession de la sympathie dans le domaine de la philosophie morale. Pour les neuroscientifiques, l’empathie reposerait, physiologiquement, sur les neurones miroirs, qui ont été mis en évidence d’abord chez le macaque, par des chercheurs en neurosciences de l’équipe du Pr Giacomo Rizzolatti, à la faculté de médecine de Parme, dans les années 1990. Ils ont été identifiés par la suite chez d’autres animaux, notamment le rat ou les oiseaux siffleurs, puis chez l’homme. Les neurones miroirs sont des neurones moteurs qui contrôlent non pas de simples mouvements, comme la contraction d’un muscle, mais des actions tendant vers un but, comme la préhension d’un objet. Les neurones miroirs sont localisés dans le cerveau, et présentent la particularité de s’activer aussi bien quand un individu exécute une action que quand un autre individu, surtout s’il est de la même espèce, observe, entend, ou même simplement imagine l’action du premier individu. L’exemple le plus connu est celui du bâillement. Tout un chacun a pu constater qu’il suffit de voir quelqu’un bâiller pour ne pas pouvoir se retenir de bâiller à son tour. Les neurones miroirs joueraient un rôle dans la cognition sociale, en particulier dans l’apprentissage par imitation. Leur rôle serait essentiel dans les processus affectifs comme l’empathie qui nous occupe ici. Certains auteurs les appellent même « neurones empathiques ».


Cependant le rôle des neurones miroirs dans l’empathie commence à être discuté par certains scientifiques. Récemment le chercheur en neurosciences Nicolas Danziger, qui travaille à la Pitié-Salpêtrière, a montré qu’il faut aussi un intense travail mental d’imagination et de représentation de ce que l’autre ressent pour déclencher l’empathie, travail qui va bien au-delà d’un simple mimétisme.

Pour ce qui est de la perception de la douleur d’autrui, la théorie des neurones miroirs suppose que le cerveau reproduirait l’activité électrique liée à la douleur en ravivant des expériences douloureuses personnelles. Mais Nicolas Danziger a montré que des sujets insensibles à la douleur du fait d’une maladie congénitale arrivent très bien à évaluer le degré de souffrance d’autrui à partir des expressions du visage de cet individu en souffrance, sans recourir à la réminiscence de sensations douloureuses qu’ils n’ont jamais éprouvées. Il est possible d’en conclure que deviner le ressenti d’autrui, qui est notre quotidien, ne passe pas nécessairement par la reproduction en miroir de la subjectivité d’autrui. Accepter l’autre, c’est probablement essayer de comprendre son vécu, en sachant pertinemment qu’il n’est pas possible de vivre la même expérience que cet autre.

Un des neuroscientifiques italiens à l’origine de la découverte des neurones miroirs, Vittorio Gallese, interviewé par Philosophie magazine, nous explique que ce travail mental abstrait est l’explication classique de l’empathie donnée par les psychologues cognitivistes, mais que la mise en jeu des neurones miroirs est un mécanisme plus simple et plus direct qui permet de ressentir la douleur d’autrui sans passer par une représentation ou un raisonnement.

V. Gallese insiste sur le fait que l’empathie ne nous oriente pas nécessairement vers le bien, mais qu’elle est toutefois la base de la vie en société. Selon lui c’est Edith Stein qui a le mieux parlé de la dimension éthique de l’empathie. Celle-ci permet de conjuguer deux dimensions essentielles de la relation avec autrui, la ressemblance et l’altérité, en faisant l’impasse sur l’identité, qui semble à Gallese être une fiction dangereuse. Il n’est pas inutile de rappeler que tous les débats sur l’identité nationale n’ont jamais apporté la moindre réponse intéressante, ne serait-ce que sur sa définition même, et pas seulement dans notre pays. Pour Gallese une intersubjectivité saine consiste à faire tenir ensemble l’altérité et la ressemblance. Quand l’altérité est niée s’instaure une relation symbiotique, autrement dit de dépendance, qui peut être bienveillante ou malveillante. Quand c’est la ressemblance qui est niée, la psychose s’installe. Par où l’on voit qu’un neuroscientifique peut être aussi philosophe, et même polémiste puisqu’il nous dit que, dans sa formulation, il est possible de remplacer l’adjectif psychotique par le patronyme Salvini ! Je lui laisse la responsabilité de cette opinion …


Et les éthologues, spécialistes du comportement animal, qu’ont-ils à nous dire sur l’empathie chez les animaux ? Le dossier de Philosophie magazine nous éclaire par le biais d’un article passionnant intitulé L’altruisme descend-il du singe ?

La neuroscientifique américaine Sarah Brosnan, également philosophe et psychologue, s’est associée au primatologue et éthologue néerlandais bien connu Frans de Waal, auteur entre autres ouvrages de L’Âge de l’empathie (2009), et qui travaille lui aussi aux États-Unis, pour faire des expériences avec des singes qui laissent penser que ces derniers ont le sens de l’équité, fondée sur l’empathie et le sens de la réciprocité. La première expérience consiste à récompenser différemment deux singes capucins quand ils réussissent la même expérience. Le singe qui reçoit la récompense la moins attrayante se fâche et refuse de poursuivre l’expérience. La même expérience est réalisée avec des chimpanzés, et consiste cette fois à étudier le comportement du singe qui reçoit la meilleure récompense. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce dernier réagit négativement. Sarah Brosnan conclut de ces deux expériences qu’il n’est pas certain que les capucins et les chimpanzés comprennent les ressorts de leur comportement, mais que, comme les humains, ils ont aussi la capacité de ne pas maximiser un gain immédiat pour pouvoir maintenir une bonne relation durable.

Cependant il s’agit là d’un exemple d’empathie « orientée vers soi », de souci de l’autre en vue de son propre intérêt ou de celui de l’espèce. Mais les singes sont aussi capables de penser aux autres indépendamment d’eux-mêmes, comme le souligne Frans de Waal, qui raconte que les chimpanzés et les bonobos ont des comportements de consolation, par exemple quand l’un des leurs tombe d’un arbre. Ils font donc preuve d’empathie émotionnelle, qui, dans l’évolution, représente une forme basique d’empathie. Un cran au-dessus en termes de complexité se trouve « l’aide ciblée », qui consiste à apporter une aide adaptée à un individu dont la situation a été analysée. C’est ainsi que certains singes sont capables de sélectionner, dans une série de sept outils, celui dont l’autre a besoin. L’aide ciblée existe même envers des individus appartenant à d’autres espèces. Les humains qui aiment les animaux connaissent bien cette empathie trans-spéciste.



Plus délicate est la question de savoir si les animaux ont une « conscience de soi ». Si un animal réussit le « test du miroir », la réponse serait oui. Seuls certains animaux dotés d’un grand cerveau (éléphants, dauphins, grands singes) le réussissent. Cette réussite au test indique que l’animal en question possède la dissociation mentale entre lui et l’autre, ce qui lui donnerait accès à des formes supérieures d’empathie comme l’empathie cognitive. Une des questions les plus débattues sur le sujet est de savoir si les grands singes ont la capacité d’attribuer des états mentaux à d’autres qu’eux, ce que le primatologue David Premack nomme la « théorie de l’esprit ». La réponse peut venir du test de « la fausse croyance », dont la réussite se met en place chez l’homme entre 3 et 5 ans. Des expériences récentes ont montré que des singes peuvent réussir ce test. C’est, pour Frans de Waal, une percée importante, et il parle dans ce cas de « perspective différenciée » plutôt que de « théorie de l’esprit ». Pour lui l’aide ciblée relève d’un souci pratique plutôt que d’un acte intellectuel.

Selon Patricia Churchland, spécialiste de neurophilosophie, l’empathie serait l’infrastructure de la moralité, selon la formule suivante : « Le soin (qui n’est pas l’apanage de l’homme, quoi qu’en dise Cynthia Fleury dans « Le soin est un humanisme ») génère l’attachement et l’attachement génère la moralité », par le biais de l’ocytocine, neurohormone libérée par le cerveau, considérée par certains chercheurs comme « la molécule de la moralité ». On la connaît habituellement comme « hormone du plaisir ».

Peut-on en déduire que la moralité procure du plaisir ? Et pourquoi pas, après tout ?



Antonio Damasio, neuro philosophe.

Pour conclure, disons un mot de cette discipline nouvelle qu’est la neurophilosophie, qui désigne l’étude des interactions entre neurosciences et philosophie, selon les deux méthodologies suivantes : soit se servir des informations fournies par les neurosciences pour tenter de régler les problèmes de la philosophie de l’esprit, soit, à l’inverse, appliquer la rigueur conceptuelle de la philosophie des sciences pour éclairer les résultats des recherches neuroscientifiques. Un des grands tenants de cette discipline récente est le Portugais Antonio Damasio, qui travaille et enseigne aux États-Unis, et qui a écrit sur ce sujet un livre intitulé L’erreur de Descartes (Odile Jacob, 1995), dans lequel il montre que le corps et l’esprit fonctionnent de manière synergique, et que le raisonnement ne peut pas se passer des émotions, ce dont on se doutait quand même un peu. Et ainsi tout le monde est réconcilié !


Dr C. Thomsen, décembre 2019

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