Alarmistes contre « rassuristes »

La pandémie de Covid-19 n’a pas que de mauvais côtés. Elle a, par exemple, l’avantage de susciter l’apparition de néologismes plus ou moins folkloriques comme celui de « rassuriste », qui désigne toute personne disposant d’une certaine autorité en matière de Covid-19 qui s’oppose au discours alarmiste dominant des autorités et de la plupart des scientifiques sur la gestion de la crise sanitaire. L’alarmisme est en effet le discours officiel, du moins dans notre pays, et j’ai indiqué, dans un précédent billet, que certaines voix, qui ne cherchent toutefois pas à minimiser la gravité de cette nouvelle maladie, aimeraient que l’on cesse de se laisser gouverner par la peur. Il s’agit d’André Comte-Sponville, de Bernard-Henry Lévy et de Luc Perino («Trois pincées de politiquement incorrect »).

Le rassurisme ne concerne pas que des scientifiques reconnus, comme le Pr Didier Raoult, qui vient de nous assurer, dans une interview, que Marseille est la ville où la mortalité par Covid-19 est « la plus faible au monde ». Nous voilà rassurés, nous autres mécréants qui, à l’écoute attentive des informations, pensions que Marseille était une des villes de France les plus impactées par le coronavirus. Nous étions dans l’erreur, pauvres pécheurs. Dire que je m’étais promis de ne plus évoquer Didier Raoult dans ce blog... Mais comment ne pas réagir à ce type de propos tellement outranciers ?

Le rassurisme touche aussi les politiciens, notamment le plus puissant d’entre eux, le président des États-Unis, expert autoproclamé en « coronavirologie », qui s’est dépêché d’expliquer à ses concitoyens, dès sa sortie de l’hôpital militaire où il avait été admis après avoir été testé positif au Covid, qu’il ne fallait surtout pas avoir peur du virus, puisque lui-même l’avait vaincu avec une facilité déconcertante, au prix toutefois d’un séjour qui aura coûté quelque cent mille dollars au contribuable américain, autant dire une bagatelle pour ce milliardaire. Les familles des quelque deux cent dix mille victimes américaines décédées du coronavirus apprécieront…

Antoine Compagnon

Je suis en train de lire Un été avec Pascal d’Antoine Compagnon, déjà auteur de deux titres de la collection Un été avec, le premier sur Montaigne, le suivant sur Baudelaire. Qu’est-ce que Pascal peut bien venir faire dans cette galère, me direz-vous, cher lecteur (cf. infra) ? Ma réponse se trouve dans la vingt-sixième chronique du livre intitulée Ce n’est pas dans Montaigne. Antoine Compagnon apprend à ceux qui l’ignoraient (dont je faisais partie ; la lacune est désormais comblée), que Pascal fut le meilleur lecteur de Montaigne, même s’il n’était pratiquement jamais d’accord avec lui. Selon Antoine Compagnon, Pascal pense qu’un discours « sera plus efficace s’il laisse l’interlocuteur se faire lui-même son idée, tirer ses conclusions ». Voici en effet ce qu’écrit Pascal : « On se persuade mieux pour l’ordinaire par les raisons qu’on a soi-même trouvées que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres. »


Comme on aimerait que cette pensée venue du XVIIème siècle, autant dire du fin fond des âges, soit encore valide au XXIème siècle ! Mais, à l’heure des réseaux sociaux omnipotents et du complotisme omniprésent, c’est exactement l’inverse auquel on assiste. En effet les discours alarmistes ne font qu’inquiéter encore un peu plus ceux qui ont déjà peur, et les rassuristes ne font que conforter dans leur opinion ceux qui, par exemple, ne comprennent vraiment pas pourquoi il a été décidé de fermer les bars dans certaines métropoles en situation d’alerte maximale. J’en fais le constat quotidien avec mon épouse, de plus en plus inquiète par tout ce qu’elle entend à la télévision (elle est friande d’émissions d’information), et qui refuse obstinément d’entendre le moindre argument des rassuristes. Je ne dis pas qu’elle a tort, car je pense moi aussi que la situation est très préoccupante, mais j’essaie au moins d’entendre les arguments de la partie adverse, au point que l’on me soupçonne souvent de changer trop facilement d’avis au gré de mes lectures. Mais entendre ne veut pas nécessairement dire approuver. Et il est possible d’apprécier la rigueur d’une argumentation sans adhérer à une thèse défendue avec brio. J’aimerais tant qu’une voie médiane entre alarmisme et rassurisme soit possible ! Une sorte d’alarmisme souriant, quelque chose comme un alarmisme « bien tempéré », qui serait en quelque sorte la victoire du « en même temps » cher à notre président.

Et puis, si je me laissais gouverner par la peur, il ne me serait plus possible d’aller travailler chaque jour à l’hôpital. Le fait que j’aille tous les jours au contact de patients possiblement contaminés n’est pas sans inquiéter davantage ma tendre épouse.

Blaise Pascal

Pascal, encore lui, prônait le juste milieu : « C'est sortir de l’humanité que de sortir du milieu ». En écrivant ces mots je pense à un « débat » entrevu récemment à la télévision entre deux spécialistes habitués des plateaux de télévision, l’épidémiologiste Martin Blachier et le professeur de physiologie Jean-François Toussaint. Le moins que l’on puisse dire c’est que chacun était exaspéré par les arguments de son contradicteur, et que le ton est vite monté ; aucun « juste milieu » n’était possible entre eux. Sans surprise, c’est Martin Blachier que j’écoute. Et Toussaint m'horripile. Même remarque pour la pauvreté abyssale du « débat » télévisé entre Donald Trump et Joe Biden, les deux tristes candidats à l’élection présidentielle américaine. Biden ne me convient guère, mais un second mandat de Trump ne m’est tout simplement pas envisageable. Ce serait vraiment à désespérer des Américains.

Il existe cependant quelques notoires exceptions de personnalités qui ont pu changer d’avis à propos du coronavirus, comme Boris Johnson dont on dit qu’il ne voit plus les choses d’une manière aussi désinvolte depuis qu’il a fait un séjour en réanimation pour cause de Covid-19.

Quant aux adeptes de la théorie du complot, de plus en plus nombreux, ils se caractérisent par leur volonté farouche et obstinée de ne pas s’en laisser conter par quiconque essaierait de leur expliquer qu’ils sont dans l’erreur. J’ai moi-même tenté de convaincre une de mes proches parentes que l’Homme avait réellement marché sur la Lune. Peine perdue. Pour elle c’est la Nasa qui a fabriqué les images, notamment ce drapeau américain qui n’aurait pas dû flotter, et puis c’est tout…

Michel de Montaigne

Pour terminer ce billet à mi-chemin de deux des catégories de ce blog, celle des Propos médicaux et celle des Notes de lecture, j’aimerais citer deux autres fragments pascaliens que relève Antoine Compagnon dans ce chapitre placé sous le haut patronage de Montaigne. Dans son ouvrage De l’art de persuader, qui préfigure L’art d’avoir toujours raison de Schopenhauer (il paraît que mon péché mignon est de vouloir avoir toujours raison ; ce n'est pas totalement faux !), Pascal soutenait en effet que « Les meilleurs livres sont ceux que ceux qui les lisent croient qu’ils auraient pu faire ».

Baruch Spinoza

La formulation, une fois n’est pas coutume chez ce styliste impeccable, est un peu pataude, mais me semble correspondre assez bien à cette idée de Spinoza (qu’André Comte-Sponville aime beaucoup citer) : « Nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne, mais nous la jugeons bonne parce que nous la désirons ». C’est en effet parce que nous croyons que nous aurions pu écrire nous-mêmes le livre que nous sommes en train de lire (à supposer que nous en ayons le talent) que nous le trouvons excellent. En règle générale nous n’aimons en définitive que ce que nous sommes préparés à aimer, que ce qui nous parle vraiment. Ce qui explique probablement pourquoi il est si difficile au commun des mortels d’aimer sincèrement l’art contemporain.


Marcel Proust

Deuxième « pensée » : « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois ». Pascal se connaît et se reconnaît en Montaigne, souligne Antoine Compagnon qui, pour clore cette chronique décidément bien riche, cite un auteur qu’il connaît parfaitement, Marcel Proust.

Ce dernier, à propos de l’expression « mon lecteur » que les écrivains emploient volontiers, de manière tout à fait insincère selon lui, dans leurs préfaces ou dédicaces, écrit : « En réalité chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même ».





Qu’en est-il pour vous (pour toi), cher lecteur, en train de me lire ?

J’aimerais bien le savoir…

Il existe un moyen simple pour cela, celui du commentaire à « poster »…

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© Christian Thomsen