IVG et aide à mourir : peut-on les comparer ?
- Christian Thomsen

- il y a 1 jour
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La légalisation de l’aide (active) à mourir agite les esprits depuis plusieurs années. Une loi devrait bientôt être votée, qui autorisera probablement le suicide assisté (plutôt que l’euthanasie) pour les personnes en fin de vie qui souhaiteraient accélérer l’issue fatale.
Ce n’est pas tant de cette loi que le médecin en soins palliatifs que je suis devenu en fin de carrière voudrait parler, que du parallèle que je fais volontiers, sur le plan éthique, avec la légalisation de l’IVG grâce à la loi que Simone Veil a fait voter le 17 janvier 1975, parallèle dont la plupart des personnes à qui j’en ai parlé ne voient pas la pertinence, quand elles ne sont pas choquées par ce rapprochement. Beaucoup de personnes avec qui je l’expérimente me disent en effet qu’il n’y a rien de commun entre les deux situations. Mais il faut dire qu’il s’agit en général de soignantes trop jeunes pour avoir connu l’âpreté des débats de l’époque, dont je me souviens parfaitement plus de cinquante ans après. Privilège de l’âge…
En 1975 j’étais, depuis un an, Interne des Hôpitaux de Paris, et je me destinais à devenir chirurgien. Une des « questions d’internat » que nous devions travailler pour le Concours s’appelait « complications des avortements provoqués (sous-entendu clandestins) ». Celles des femmes qui, pour raisons financières, ne pouvaient pas traverser la Manche pour se faire avorter en Angleterre où la procédure était légale, devaient trouver une « faiseuse d’anges » pour pratiquer ce geste interdit en France ; certaines en mouraient, en général de septicémie. Une de ces « faiseuses d’anges », Marie-Louise Giraud, a été guillotinée pour ce type de faits criminels en 1943.
Il est clair que, sur le plan moral, tuer un embryon est interdit, même si le statut de personne humaine ne s’acquiert qu’avec le premier cri poussé à la naissance. L’IVG, même devenue légale depuis cinquante ans, ne tue certes pas une personne humaine, mais un être vivant, dont le cœur bat. Dans les années qui ont précédé le vote de la loi Veil, les complications nombreuses et graves des avortements clandestins ont posé de nombreux questionnements éthiques, qui ont abouti à l’idée que l’IVG pourrait être éthiquement justifiée, donc légitime. Et la loi a légalisé une pratique que le questionnement éthique avait jugée légitime. Les conditions initiales pour accéder à l’IVG étaient très restrictives. Mais après douze amendements de la loi avant son inscription dans la Constitution, le 8 mars 2024, l’accès à l’IVG est devenu très facile.
Le site officiel du Gouvernement le dit clairement : « Qu’elle soit majeure ou mineure, toute femme enceinte ne souhaitant pas poursuivre une grossesse peut demander à un médecin ou à une sage-femme l’interruption de celle-ci. La décision revient à chacune, il s’agit d’un choix personnel, qui doit être fait sans pression et sans justification. C’est le droit à disposer de son corps. »
J’ai récemment eu vent du cas d’une femme qui s’est vu refuser une onzième IVG pour la raison qu’à aucun moment depuis sa première IVG elle n’avait pris de contraception. Pour elle la contraception la plus simple était l’IVG.
Je dois dire que quand j’ai rapporté ce fait, certes très marginal, devant un auditoire de soignantes en formation j’ai eu droit à une levée de boucliers des intéressées, notamment les plus féministes d’entre elles.
Si je résume, un acte que la Morale continue de réprouver a été, à un moment de notre histoire, jugé éthiquement légitime ; et le Droit a rendu légal un acte jugé légitime. Or, si on veut bien voir la chose sans œillères idéologiques, c’est exactement ce qui se passe avec l’aide à mourir de nos jours, y compris dans le fait que pour y accéder il faut actuellement aller soit en Belgique, où l’euthanasie est légale, ou en Suisse, qui autorise la pratique du suicide assisté. Et ce n’est pas à la portée de toutes les bourses…
Un des arguments des opposants à l’aide à mourir est le risque de « dérive ». Or c’est bien ce qui s’est passé avec l’IVG, dont les conditions d’accès n’ont cessé d’être assouplies au fil des années, notamment en termes de délais. Mais, pour l’IVG on ne parle pas de dérive mais de simple évolution de la loi.
Pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, je précise que je n’ai rien contre la pratique de l’IVG telle qu’elle a « dérivé » depuis 1975.
Même si la loi autorise prochainement l’aide à mourir (ce qui, aujourd’hui, en mai 2026, n’est pas certain du tout), quelle qu’en soit la modalité (euthanasie ou suicide assisté), il s’agira de mettre volontairement fin à une vie, ce que la morale, religieuse ou pas, condamnera toujours. Mais, depuis quelques années de nombreuses réflexions éthiques sur la fin de vie, parfois jugée « indigne », ont amené certains à penser que l’aide à mourir pourrait être légitime. Ils sont même majoritaires dans la société. Ensuite la loi transformera (ou pas) un acte légitime en un acte légal, que la morale continuera de réprouver.
Et les débats actuels, avec leurs défenseurs et leurs opposants, ne sont pas plus virulents que ceux de 1975, que tout le monde a oubliés.
Les deux situations me semblent donc relever de la même problématique : un acte que la Morale interdit absolument ; une réflexion éthique qui rend cet acte possiblement légitime ; et le Droit qui rend cet acte légal.
Et je suis prêt à parier que dans cinquante ans l’aide à mourir fera autant partie du paysage sociétal que l’IVG de nos jours, même si certains y resteront résolument hostiles, comme d’autres continuent encore à s’opposer à l’IVG, raison pour laquelle le droit à l’IVG a été gravé dans le marbre de la Constitution.
Et les conditions d’accès seront probablement beaucoup plus larges que celles prévues par la loi de 2026, qui s’annoncent comme devant être les plus restrictives d’Europe. C’est la fameuse « dérive » tant redoutée par les opposants à l’aide à mourir, qui ne sera en réalité qu’une évolution prévisible de la loi.
Rendez-vous dans cinquante ans !





Heureux de vous relire, cher Christian, après ce long silence.
Votre parallèle, qu’on le suive jusqu’au bout ou qu’il inquiète, a le grand mérite de déplacer la discussion hors des réflexes immédiats : non pour confondre IVG et aide à mourir, mais pour interroger ce moment délicat où la morale interdit, où l’éthique hésite puis légitime, et où le droit finit par trancher – provisoirement, historiquement, humainement. Ce qui frappe dans votre texte et le conforte, c’est aussi la mémoire vécue du médecin : elle rappelle que les débats d’aujourd’hui, que nous croyons inédits, ont souvent leurs précédents, leurs violences, leurs oublis. Merci pour cette réflexion calme sur un sujet qui l’est si rarement.