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© Christian Thomsen

Le serment d’Hippocrate

La chaîne de télévision France 3 diffuse régulièrement des épisodes de l’excellente série juridico-policière intitulée « La loi de … », dont le principe repose, comme dans les « films de procès » américains, sur la résolution de l’énigme criminelle pendant le procès, permettant d’innocenter un accusé dont la culpabilité semblait pourtant ne faire aucun doute. Cela ne correspond pas du tout au fonctionnement de la justice française, dans laquelle l’enquête de police est bouclée préalablement au procès, pendant l’instruction. Mais c’est beaucoup plus efficace sur le plan dramatique.

L’épisode dont je voudrais parler ici, « La loi de Damien », est sous-titré « L’égal des dieux », et, bien entendu, c’est un chirurgien qui se prend pour l’égal d’un dieu (on connaît la plaisanterie célèbre qui veut que Dieu, lui, ne se soit jamais pris pour un chirurgien !) En additionnant une enquête policière à rebondissements, un procès retentissant et un accusé appartenant au monde médical, les auteurs étaient sûrs du succès, tant ces trois domaines intéressent en général les amateurs de fictions télévisuelles. Dans cet épisode un brillant avocat (interprété par Richard Berry), fils d’un patron de neurochirurgie, défend, à la demande expresse de son père, un irréprochable neurochirurgien (François Berléand) qui se trouve être son successeur à la tête du service de neurochirurgie. Il est accusé d’avoir volontairement provoqué le décès d’un de ses patients, dont on apprendra assez vite qu’il était l’amant de sa femme. Pour corser l’intrigue, ce chirurgien est responsable de la mort de la fille de l’avocat, qui se rendait à moto à ses examens de médecine deux ans auparavant. Elle était programmée pour prendre un jour la succession de son grand-père. Contre toute attente elle n’a pas survécu à l’intervention banale destinée à évacuer son hématome extradural. L’avocat n’a jamais accepté ce décès, qu’il juge suspect. On apprendra ce qui s’est réellement passé à la fin de l’épisode, et l’avocat pourra enfin se réconcilier avec son client chirurgien. Pour sa plaidoirie, qui aboutira comme il se doit à l’acquittement de son client, l’avocat s’appuie en permanence sur le serment d’Hippocrate, que l’accusé aurait été incapable, selon lui, de trahir, pour la simple raison qu’il est médecin, ce qui est peut-être un peu trop beau pour être vrai. En effet, il y a aussi des salauds et des escrocs parmi les médecins, comme dans toutes les corporations, notamment celle des avocats. Le récit n’évite pas un certain nombre de poncifs sur l’omnipotence supposée des grands chirurgiens, mais se laisse néanmoins regarder avec un vif plaisir, tant l’intrigue est bien ficelée, et les comédiens excellents.


En suivant cette plaidoirie, je me suis fait la réflexion que je ne connaissais pas le texte de ce fameux serment d’Hippocrate, que je suis pourtant censé avoir prononcé lors de ma soutenance de thèse d’exercice. Je n’ai d’ailleurs gardé aucun souvenir de l’événement, ce qui ne laisse pas de me surprendre.


Voici donc le texte de ce serment d’Hippocrate, revu par l’Ordre des médecins en 2012, que je suis allé chercher sur le site du Conseil de l’Ordre des médecins.


“Au moment d’être admis(e) à exercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité. Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux.

Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. J’interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité. J’informerai les patients des décisions envisagées, de leurs raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences. Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me les demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire. Admis(e) dans l’intimité des personnes, je tairai les secrets qui me seront confiés. Reçu(e) à l’intérieur des maisons, je respecterai les secrets des foyers et ma conduite ne servira pas à corrompre les mœurs.

Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. Je préserverai l’indépendance nécessaire à l’accomplissement de ma mission. Je n’entreprendrai rien qui dépasse mes compétences. Je les entretiendrai et les perfectionnerai pour assurer au mieux les services  qui me seront demandés. J’apporterai mon aide à mes confrères ainsi qu’à leurs familles dans l’adversité. Que les hommes et mes confrères m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré(e) et méprisé(e) si j’y manque.”


Je ne suis pas certain que tous les médecins soient capables de respecter l’intégralité de ces promesses, notamment pour ce qui concerne « la soif du gain » ou « la recherche de la gloire », qui ne sont pas incompatibles avec un juste exercice de la médecine. Mais il convient bien entendu qu’ils en respectent au moins l’esprit, qui résume bien ce que doit être la déontologie médicale.


Ce serment d’Hippocrate peut être complété par la « Déclaration de Genève », également intitulée « Serment du médecin », qui figure en annexe du code de déontologie médicale. Cette déclaration a été adoptée par l'assemblée générale de l'Association médicale mondiale en 1948.

Elle a fait l'objet de plusieurs révisions, dont la dernière date d'octobre 2017.


Voici ce texte, moins connu que le précédent.


En qualité de membre de la profession médicale je prends l’engagement solennel de consacrer ma vie au service de l’humanité.

Je considèrerai la santé et le bien-être de mon patient comme ma priorité.

Je respecterai l’autonomie et la dignité de mon patient. Je veillerai au respect absolu de la vie humaine. Je ne permettrai pas que des considérations d’âge, de maladie ou d’infirmité, de croyance, d’origine ethnique, de genre, de nationalité, d’affiliation politique, de race, d’orientation  sexuelle, de statut social ou tout autre facteur s’interposent entre mon devoir et mon patient. Je respecterai les secrets qui me seront confiés, même après la mort de mon patient. J’exercerai ma profession avec conscience et dignité, dans le respect des bonnes pratiques médicales. Je perpétuerai l’honneur et les nobles traditions de la profession médicale. Je témoignerai à mes professeurs, à mes collègues et à mes étudiants le respect et la reconnaissance qui leur sont dus. Je partagerai mes connaissances médicales au bénéfice du patient et pour les progrès des soins de santé. Je veillerai à ma propre santé, à mon bien-être et au maintien de ma formation afin de prodiguer des soins irréprochables. Je n’utiliserai pas mes connaissances médicales pour enfreindre les droits humains et les libertés civiques, même sous la contrainte. Je fais ces promesses sur mon honneur, solennellement, librement.


Là encore, tout cela peut sembler quelque peu grandiloquent (« consacrer sa vie au service de l’humanité » ne laisse pas beaucoup de place aux loisirs auxquels les médecins aussi peuvent prétendre), et parfois suranné. Je note en passant que, pour qu’un médecin puisse pratiquer une IVG sans faillir à son serment, il est nécessaire qu’il puisse considérer que le fœtus en question n’est pas un être vivant. On sait toutes les oppositions suscitées par cette pétition de principe, et l’on comprend bien qu’un médecin puisse légitimement refuser de pratiquer lui-même une IVG.


Ici se pose une question délicate : à partir de combien de cellules un embryon devient-il vivant ? Qu’est-ce qui fait que, passé un certain délai, variable selon les législations des pays qui légalisent l’avortement, un embryon jusque-là considéré comme inerte devient un être vivant, que l’on n’a donc plus le droit d’éliminer par une IVG ? La réponse, forcément non fondée scientifiquement, ne peut être qu’aléatoire. Et nombreux sont ceux qui pensent qu’un embryon est vivant dès sa formation, c’est-à-dire dès qu’un spermatozoïde a fécondé un ovule.

Ce serment pose aussi le problème de l’euthanasie dans les pays où elle est autorisée par la loi, puisqu’il est écrit que le médecin « veillera au respect absolu de la vie humaine ».


Il serait intéressant de comparer ce serment à ceux que prêtent, avant leur imminente prise de fonction, les membres des autres professions soumises à un code de déontologie.


Etude en orange. Huile sur toile. Jacques-Lithgow Berger. Collection personnelle.

Dr C.Thomsen, janvier 2020