Savez-vous ce qu’est un IHU ?

L’énorme exposition médiatique du Pr Didier Raoult pendant une bonne partie de la crise de la Covid-19 a fait découvrir à la France entière le sigle IHU, dont bien peu de gens, moi le premier, avaient jusqu’alors entendu parler (il s’agit bien d’un sigle et non pas d’un acronyme, puisque sa prononciation n’est pas syllabique). Je vais donc tenter de répondre à cette question.

Selon la définition donnée par le site du gouvernement, un IHU, ou Institut hospitalo-universitaire, est un « lieu d’excellence scientifique et médicale basé sur la Recherche et le Développement ».

Le site gouvernemental précise que chaque IHU regroupe sur un site unique des équipes de recherche académique, des personnels soignants et des entreprises. Chaque institut est bâti sur les quatre piliers que sont la recherche, les soins, la formation et la valorisation industrielle. De sorte que chercheurs, cliniciens, enseignants et industriels travaillent ensemble pour répondre aux besoins des patients.


Les IHU ont été créés il y a 10 ans à la suite du plan pour les « investissements d’avenir » lancé par le président Sarkozy en 2009. Parmi les missions qui leur ont été attribuées, les IHU doivent permettre « le développement de produits de santé innovants », et « accroître l’attractivité de la France pour les industries de santé, améliorant ainsi l’efficacité des soins par la maîtrise des coûts ».


Sur le site ihu-france.org on trouve plusieurs slogans enthousiastes, comme ces deux-là : « Inventer la médecine de demain et améliorer le parcours de soin », ou encore : « L’innovation, l’excellence et l’attractivité sont au cœur de la mission des IHU soutenus par les investissements d’avenir ».

C’est dire que la barre a été placée particulièrement haut. Et la question à laquelle je vais tenter de répondre est la suivante : ces objectifs élevés ont-ils été atteints ?


Six IHU ont été créés, trois à Paris, trois en province.

Les sites parisiens sont nommés ICAN, ICM et Imagine

Les sites provinciaux sont Liryc à Bordeaux, Mix-SuRg à Strasbourg et Méditerranée infection à Marseille. Je vais les présenter en quelques mots.


L’IHU ICAN-Paris est l’Institute of Cardiometabolism And Nutrition, en français Institut de Cardiométabolisme et de Nutrition. Comme son nom l’indique, il traite des maladies métaboliques et de nutrition. Le projet a été porté par le Pr Karine Clément. Ses membres fondateurs sont l’INSERM, la Sorbonne-Université et l’AP-HP. Son conseil scientifique est résolument international.


L’IHU ICM-Paris est l’Institut du Cerveau et de la Moelle épinière, spécialisé en neurologie, et plus particulièrement dans les neurosciences. Il est implanté au sein de l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière, un des centres mondiaux de la neurologie depuis Charcot. Le projet en a été coordonné par le Pr. Bertrand Fontaine.


L’IHU Imagine est l’institut des maladies génétiques. Le projet a été porté par le Pr Alain Fisher, qui est devenu connu du grand public fin 2020 quand il a été nommé coordinateur de la campagne de vaccination contre la Covid-19. Son conseil scientifique international est présidé par le Pr Elizabeth Blakburn, lauréate du Prix Nobel de médecine en 2009.


L’IHU Liryc est L’Institut de RYthmologie et de modélisation Cardiaque. Il a été coordonné par le Pr Michel Haissaguerre et les équipes de cardiologie du CHU de Bordeaux.

Une partie de l'équipement de l'IHU du Pr Marescaux

L’IHU Mix-SuRg de Strasbourg est l’Institut de Chirurgie Mini Invasive Guidée par l’Image. Je serai un peu plus disert sur cette institution, car elle est dédiée à ma discipline, la chirurgie digestive cœlioscopique, et aussi à la gastro-entérologie et à la radiologie interventionnelles. Cet IHU est issu d’un partenariat entre l’université de Strasbourg, les hôpitaux universitaires de Strasbourg, l’INSERM et l’IRCAD (Institut de recherche contre les cancers digestifs), ce dernier dirigé par le Pr Jacques Marescaux depuis 1994. Pour tous les chirurgiens viscéralistes pratiquant la cœlioscopie, un stage de formation à l’IRCAD est un passage quasi obligé. Il y a ceux qui y sont passés, et ceux qui n’ont pas eu cette chance. Jacques Marescaux est une star dans sa discipline, depuis qu’il a réalisé, en 2001, une première mondiale qui a fait beaucoup de bruit, à savoir une cholécystectomie chez une patiente installée dans une salle d’opération robotisée à Strasbourg, le robot étant piloté depuis New York par le professeur strasbourgeois lui-même. Cette prouesse retentissante a été appelée « opération Lindbergh ». Le Pr Marescaux a par ailleurs été nommé par le président Sarkozy à la tête d’une commission chargée de statuer sur l’avenir des CHU. Cette commission Marescaux a rendu son rapport en 2009.

Une notion me semble évidente, c’est que cet IHU répond parfaitement à son cahier des charges, tant la valeur des travaux qui en émanent sont reconnus sur le plan international. Nous allons voir que l’on ne peut pas en dire autant de l’IHU dont il va être question ci-dessous, malgré les prétentions affichées de son directeur.

Le vaisseau amiral du Pr Didier Raoult

L’IHU Méditerranée infection de Marseille est également appelé IHU MI. Dirigé par le Pr Didier Raoult (mais présidé par le Dr Yolande Obadia), il s’occupe de maladies infectieuses. Il est issu d’un partenariat entre l’université d’Aix-Marseille, l’AP-HM (équivalent marseillais de l’AP-HP), l’IRD (Institut de recherche pour le développement), le Service de santé des Armées, la société BioMérieux et l’EFS (Établissement français du sang). Il a été inauguré en 2018. L’INSERM et le CNRS se sont désengagés du projet initial.

Parler de l’IHU MI revient en réalité, et c’est regrettable, à parler de son directeur, le désormais célébrissime Didier Raoult, professeur de microbiologie à l’université d’Aix-Marseille et chef de service du laboratoire de bactériologie et de virologie de l’hôpital marseillais de la Timone. Il me semble important de rapporter les termes exacts du rapport de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales, l’équivalent de l’IGPN pour la police), rendu en 2015 sur la gouvernance de l’IHU. L’IGAS note à regret que « le management de la fondation et de l’ensemble du projet est tout entier dominé par le professeur Didier Raoult qui l’exerce selon un mode vertical fondé sur l’autorité et non sur la coopération et l’inclusion et selon un mode très centralisé, sans délégation ou presque. Toutes les décisions, scientifiques et non-scientifiques, remontent en pratique au professeur Didier Raoult qui décide selon des critères qui ne sont pas transparents pour un bon nombre des interlocuteurs de la mission. »


Je ne souhaite pas revenir sur les polémiques suscitées par l’attitude et le discours de Didier Raoult, pour en avoir beaucoup parlé dans ce blog. Mais un excellent résumé de « l’apport » de Didier Raoult à la gestion de la crise de la Covid-19 a été fait ces jours-ci par le Pr Gilbert Deray, professeur parisien de néphrologie, régulièrement invité de l’émission C à vous. En substance, et sans jamais citer le nom du sulfureux professeur, il se déclare très attristé et en colère par le fait qu’aucune des missions d’excellence internationale de l’IHU MI n’ait été respectée : sous-estimation initiale de la gravité de la maladie et du risque pandémique (des interviews filmées, dont le professeur marseillais n’a jamais été avare, sont là pour en attester : cette « grippette » resterait cantonnée à la Chine !) ; considérable perte de temps due à la polémique stérile sur l’hydroxychloroquine ; absence de proposition thérapeutique innovante (où est passé « le développement de produits de santé innovants », objectif prioritaire des IHU ?) ; suspicion rendue publique vis-à-vis de la vaccination ; sans parler du soupçon de « bidouillage » de publications scientifiques, ni de la récente perquisition des locaux de l’IHU pour présomption de conflit d’intérêt (qui ne concerne peut-être pas directement Didier Raoult). En résumé, le Pr Didier Raoult commande un magnifique vaisseau amiral, et ne se prive pas de le faire savoir, mais se comporte comme un corsaire à la tête d’un bateau-pirate. Nous ne sommes pas passés loin du naufrage en pleine tempête de l’IHU MI…

Le Pr Raoult est mentionné en passant dans le livre passionnant du Pr Éric Caumes dont je viens de commencer la lecture, Maladie de Lyme. Réalité ou imposture. Il y est beaucoup question du pape des « Lyme docteurs », le Pr Christian Perronne, complètement discrédité par ses propos complotistes et délirants sur la Covid-19, qui lui ont coûté sa chefferie de service en infectiologie à l’hôpital de Garches.

Ce qui est très intéressant, c’est l’évolution des rapports entre les deux professeurs controversés. Didier Raoult avait accusé naguère Christian Perronne d’avoir pris la tête d’une croisade pour la reconnaissance de la maladie de Lyme chronique sans être aucunement un spécialiste de cette maladie. Quelques années plus tard il a complètement retourné sa veste à la suite du soutien apporté par Christian Perronne à sa chère hydroxychloroquine. Christian Perronne est devenu « un saint », selon les propres termes de Didier Raoult.

Le sociologue Gérald Bronner

Ces deux spécialistes me semblent assez bien représenter les dérives de certains médecins, qui peuvent virer au complotisme, grave danger qui guette tout un chacun, comme l’explique très bien le sociologue Gérald Bronner dans son passionnant bouquin intitulé L’Apocalypse cognitive. Il y soutient la thèse que le plus grand bien actuel de l’humanité, c’est l’énorme temps de cerveau disponible libéré par la très forte diminution du temps de travail au fil des années.

Ce trésor inestimable est grandement menacé de « cambriolage », selon l’expression de l’auteur, notamment par les thèses complotistes, car il est beaucoup plus facile de propager une erreur, surtout si elle est croustillante, que de la rectifier.


Connaissant la virulence des associations de malades atteints (selon eux) de la maladie de Lyme chronique, il est vraisemblable que le livre d’Éric Caumes va lui valoir de solides inimitiés, et probablement du harcèlement sur les réseaux sociaux. Cela a peut-être même déjà commencé avec la fausse nouvelle, diffusée par France Soir, de son hospitalisation urgente en psychiatrie. Soit le journaliste n’a pas pris le temps de vérifier son information, et c’est grave. Soit il a répandu cette fake news par malveillance, et c’est encore plus grave.


Décidemment la médecine nous offre souvent le meilleur (la mise au point de vaccins contre le Sars-Cov-2 en moins d’un an), mais parfois le pire, comme le naufrage intellectuel de la généticienne Alexandra Henrion-Caude, disciple d’Axel Kahn, et qui est devenue une des plus virulentes des covido-sceptiques, aux côtés des pointures en la matière que sont Jean-Marie Bigard et Francis Lalanne, comme nous le relate le Quotidien du Médecin, en général bien informé en matière médicale. Ce journal précise dans le titre de son article qu’elle est devenue la « caution scientifique des covido-sceptiques ». Elle intervient également dans le fameux documentaire résolument complotiste Hold-up, diffusé à la télévision fin 2020.

Voilà de quoi perturber la fin de vie de se son mentor, qui a annoncé publiquement qu’il était en phase terminale d’un cancer devenu incontrôlable.

Ces dérives expliquent en partie le discrédit dont souffre de plus en plus la parole médicale.


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