Une patiente érotomane

L’actualité de l’épidémie de Covid-19 commence à être un peu pesante pour tout le monde. C’est en tout cas ce que m’a fait comprendre une lectrice fidèle de ce blog, qui aimerait bien que je parle un peu d’autre chose. J’ai donc pensé nécessaire de faire une petite pause dans la recension de l’indispensable livre de Didier Pittet, Vaincre les épidémies. Problème : de quoi d’autre allais-je bien pouvoir parler (s’il faut vraiment parler de quelque chose) ?

Une idée m’est soudainement venue : j’ai écrit il y a quelques années une petite fiction relatant une mésaventure qui m’est arrivée autrefois avec une patiente érotomane. Il s’agissait donc d’une autofiction que j’avais intitulée Une bien curieuse patiente, et publiée sur mon blog. En sélectionnant des textes en vue de la publication de mon livre, Le patient de la chambre 21, j’avais souhaité y insérer cette nouvelle, ce que m’a déconseillé mon éditeur, trouvant cette fiction un peu faible. Un peu vexé, je me suis exécuté, en auteur obéissant, mais avec un léger regret. En effet je ne suis pas certain que tout le monde connaisse vraiment l’érotomanie, véritable trouble psychiatrique aux conséquences parfois dramatiques, et souvent confondue chez la femme avec la nymphomanie, laquelle n’est jamais qu’une appétence sexuelle compulsive (eh oui, cela n’arrive pas qu’aux hommes !). Et chez le mâle, un pornographe, pour le dire comme Brassens, ou un obsédé sexuel, pour parler comme tout le monde, seront parfois considérés à tort comme des érotomanes.

Or j’ai découvert un tel mésusage de ce terme d’érotomane dans le beau roman de l’académicienne Dominique Bona, La Ville d’hiver. Elle y fait le portrait d’un pharmacien d’Arcachon, la « ville d’hiver », inquiétant amateur de clichés érotiques anciens et rares qui cherche à séduire la narratrice, laquelle prend peur et s’enfuit. Plus tard, dans son magnifique roman autobiographique Mes vies secrètes, dans lequel elle raconte les coulisses de ses différentes biographies, elle regrettera d’avoir été injuste avec ce personnage qui existe vraiment et dont elle a fait abusivement un véritable pervers, alors qu’il n’est qu’un amateur un peu sophistiqué mais bien inoffensif de clichés libertins, et en aucun cas un « érotomane ». Cette erreur vénielle, qui témoigne de la méconnaissance de ce qu’est vraiment l’érotomanie, même chez une académicienne, me semble justifier de donner une seconde chance à ce texte, en le condensant drastiquement, et sans recourir au truchement du personnage fictif de chirurgien gynécologue parisien huppé censé me représenter. Peut-être cette anecdote autobiographique gagnera-t-elle une petite place dans une bien improbable réédition de mon livre !


Au début de ma carrière chirurgicale, alors que j’exerçais en clinique privée à Paris, j’avais eu l’occasion de voir en consultation une septuagénaire plutôt «bien conservée», qui m’avait été adressée pour un prolapsus génital, affection connue du grand public sous l’appellation de « descente d’organe ». J’avais été obligé de lui demander, comme il se doit, si elle avait encore des rapports sexuels, car la réponse a une influence indéniable sur le choix de la technique opératoire. Elle m’avait répondu qu’elle était veuve, et que, quand bien même elle ne l’aurait pas été, son état anatomique actuel aurait empêché le passage à l’acte. Mais elle n’y avait pas renoncé, avait-elle ajouté. Je n’aurais jamais imaginé que ce serait avec moi qu’elle envisagerait bientôt de « conclure » !

Je l’avais opérée par voie vaginale, « par les voies naturelles » en langage profane, et tout s’était fort bien passé. Lorsque je l’avais revue en consultation de contrôle un mois plus tard, elle s’était déclarée très satisfaite du résultat de son intervention. Elle m’avait juste posé une question assez inhabituelle : elle souhaitait savoir dans quelle position j’étais par rapport à elle pendant l’intervention. Sans me rendre compte un seul instant des conséquences de ma réponse, je lui avais expliqué que j’étais assis entre ses cuisses, comme un obstétricien entre celles d’une femme en train d’accoucher, ou encore comme quelques instants plus tôt, quand je faisais mon examen gynécologique afin de vérifier le bon résultat de mon intervention. Grave erreur de ma part de ne pas m’être rendu compte de la charge érotique potentielle de mon anodine réponse !

À la fin de la consultation elle me remit un cadeau, un superbe portefeuille, ce qui me surprit un peu, n’étant pas habitué à recevoir ce genre de cadeau de la part de mes patientes. Le soir je montrais ce cadeau à ma femme, qui me fit remarquer que ma patiente ne s’était pas moquée de moi. Mais les cadeaux suivants, elle me demandera de les rendre, ou, mieux, de ne pas les accepter.

Je pensais que les choses en resteraient là. Mais ma patiente a commencé à me harceler, en venant à mon cabinet de consultation à plusieurs reprises, et pour me dire très explicitement qu’elle voulait faire l’amour avec moi ! J’ai eu beau lui expliquer qu’il n’en était pas question, d’abord parce que je n’en avais nulle envie, et surtout parce que j’étais marié et très heureux dans mon couple. Comme elle refusait de me croire, j’avais sorti de mon portefeuille la photo de ma femme, qui ne me quitte jamais, pour lui prouver mes dires. Mais elle m’avait alors affirmé qu’elle savait qui était cette femme, et que je n’avais jamais été marié avec elle ! Ma patiente était en plein délire, surtout après m’avoir dit qu’elle savait où j’habitais (elle me donna effectivement mon adresse), et qu’elle envisageait de déménager pour venir vivre près de chez moi.

J’ai bien entendu raconté tout cela à ma femme, qui m’a surtout dit que si cette patiente s’était à tel point entichée de moi, c’est que j’avais dû lui laisser espérer, par mes propos ou par mon attitude, qu’il pourrait se passer quelque chose entre elle et moi. Quelle idée j’avais eu de lui dire que j’étais « entre ses cuisses » pendant son intervention ! Une véritable provocation, selon elle ! Bref, la situation commençait à devenir tendue au sein de mon couple, et ma femme me rendait clairement responsable de cette situation scabreuse.


Je m’étais alors un peu renseigné sur ce qui venait de m’arriver, pour finir par comprendre que ma patiente était atteinte d’un trouble psychiatrique grave, l’érotomanie, que je ne connaissais pas. J’appris aussi que la seule manière de mettre fin à cette situation était de la menacer de porter plainte pour harcèlement. Cette menace a effectivement suffi, et le harcèlement a cessé. Ma femme et moi avons pu tourner la page, et retrouver le cours normal de notre vie. Et quand il nous arrive d’en reparler, près de trente ans plus tard, cet épisode nous fait sourire. Mon anecdote n’a en soi rien de bien palpitant, dans la mesure où elle s’est bien terminée. Mais il aurait pu en aller tout autrement.


Quand j’ai eu l’idée, il y a quelques années, de raconter cette histoire, en créant un double de fiction, je m’étais renseigné sur l’érotomanie, ainsi que sur les films construits autour d’elle, car cette psychose délirante est une grande source d’inspiration pour les cinéastes. J’avais donc choisi deux films français et deux films américains qui ont l’érotomanie comme sujet.


Côté américain, mon choix s’était porté sur la première réalisation de Clint Eastwood, Un frisson dans la nuit (en américain Play Misty for me), dans laquelle le grand Clint tient le rôle principal, et sur son remake par Adrian Lyne, Liaison fatale (titre original Fatal attraction), plus connu que l’original du fait de la présence de deux immenses stars, Glenn Close et Michaël Douglas. La trame est simple : une banale coucherie d’un soir, sans importance pour l’homme marié, est vécue par sa partenaire comme le début d’une grande histoire d’amour. Cette passion à sens unique va devenir dévastatrice, surtout dans le remake, puisque la folie meurtrière de Glenn Close va faire vivre un véritable cauchemar à Michaël Douglas. Les esprits moralisateurs diront que les hommes en question (Clint Eastwood puis Mickaël Douglas) n’ont eu que ce qu’ils méritaient, le juste retour de bâton de l’adultère. C’est un peu court…


Les deux films français sont beaucoup plus instructifs, car ils montrent que leur héroïne a construit son délire toute seule, sans que la « victime » masculine n’ait fait quoi que ce soit de conscient pour l’alimenter. Et c’est bien ce qui m’était arrivé.

Le premier film est très connu, c’est L’Histoire d’Adèle H. de François Truffaut, qui raconte un épisode funeste et véridique de la vie d’Adèle Hugo, une des filles de Victor Hugo, magnifiquement interprétée par la toute jeune Isabelle Adjani. Je n’en dirai pas plus, si ce n’est que le film est superbe, comme à peu près tout ceux de Truffaut, notamment L’homme qui aimait les femmes que j’ai eu l’occasion de revoir récemment (qui passerait pour un film abominablement sexiste s’il était tourné de nos jours).


Le second film français traitant de l’érotomanie est À la folie… pas du tout, de Laetitia Colombani, date de 2002. Ce film n’est pas très connu, à tort selon moi, car son scénario, diaboliquement bien ficelé, montre parfaitement toute la complexité de la personnalité de l’héroïne, Angélique, interprétée par Audrey Tautou, que l’on imagine plutôt ange que démon. Je vais m’étendre un peu sur ce film, dont l’un des intérêts est de raconter l’histoire selon deux points de vue : celui d’Angélique, l’érotomane, et celui de l’objet de son amour, Loïc, cardiologue réputé, marié à Rachel, qui attend un enfant de lui. Loïc, c’est Samuel Le Bihan, et Rachel la délicieuse Isabelle Carré.

Angélique aime à la folie (pour une fois, c’est bien le cas de le dire !) son voisin Loïc, et ne comprend pas qu’il ne réponde pas à ses cadeaux, envoyés anonymement parce qu’elle est persuadée qu’il sait de qui ils viennent. Quant à Loïc, il se perd en conjectures pour savoir qui lui envoie ces cadeaux, que sa femme tolère de plus en plus mal, surtout quand elle découvre une peinture portant, au verso, ces simples mots : « Bon anniversaire, mon amour ». Furieuse mais surtout meurtrie, Rachel quitte Loïc, mais reviendra vers lui quand son mari sera accusé à tort d’avoir tué une de ses patientes, que Loïc croyait être sa mystérieuse harceleuse. Désespérée, Angélique tente de se suicider au gaz, mais sera sauvée par Loïc, qui pratique massage cardiaque et bouche à bouche, gestes qu’Angélique interprète comme un baiser d’amour. Quand Loïc découvre par hasard qu’Angélique est la mystérieuse personne qui lui envoie tous ces cadeaux qui ont causé tant de malheurs, il lui explique qu’il n’a jamais été amoureux d’elle, et qu’il ne le sera jamais. Elle le frappe alors avec un objet lourd. Loïc tombe à la renverse et va rester plusieurs jours dans le coma. Un véritable mélodrame ! Quant à Angélique, elle sera internée en hôpital psychiatrique. Après des mois de traitement, elle annonce à son psychiatre qu’elle va mieux, et qu’elle a compris que son amour pour Loïc n’étant pas partagé, elle doit y renoncer. Le psychiatre autorise sa sortie en lui recommandant de bien continuer à prendre ses médicaments. Au moment où on la voit quitter l’hôpital, on découvre, derrière l’armoire de sa chambre, une grande mosaïque murale représentant Loïc. Elle l’a réalisée en collant toutes les gélules et tous les comprimés qu’elle n’a jamais pris !

Le spectateur peut imaginer avec effroi ce qui va probablement se passer. L’histoire, qui a déjà fait plusieurs victimes, en fera probablement d’autres, puisque la fin est ouverte.



Il me semble que ce film dit on ne peut mieux ce qu’est l’érotomanie, délire entièrement construit par la personne qui en est atteinte (le plus souvent une femme, mais pas nécessairement), laquelle est persuadée que son amour est partagé, mais empêché par la société, et souvent par le conjoint de la personne qu’elle aime, dont elle peut menacer la vie pour supprimer l’obstacle. Aucune dénégation de la personne aimée ne peut convaincre l’érotomane, un peu comme cela se passe pour les patients atteints de paranoïa (ils sont persuadés d’avoir raison contre tous ceux qui ne pensent pas comme eux, un peu comme Donald Trump, toujours persuadé d’avoir gagné l’élection présidentielle), ou encore pour les complotistes, qui considèrent l’absence de preuve du complot comme la preuve ultime qu’il y a bien un complot !

C’est ce que nous a montré récemment un reportage absolument terrifiant sur la secte américaine des « Qanon », dont les adeptes croient dur comme fer à l’existence d’une société secrète pédophile dirigée par des responsables démocrates suceurs de sang d’enfants dans un but de régénération ! Les Qanon menacent même la vie de certains dirigeants démocrates, comme Hilary Clinton, pour l’instant uniquement verbalement ou par voie d’affiches. Mais il n’est pas exclu que ces menaces soient mises à exécution quand Joe Biden intègrera la Maison Blanche, ce qui devrait arriver le 20 janvier prochain, si Donald Trump ne l’en empêche pas. Pauvre Amérique…


Fort heureusement dans mon cas il n’y a eu aucune menace, si ce n’est la perspective assez terrifiante de voir s’installer près de chez moi mon érotomane !

Et, pour me convaincre que tous les Américains ne ressemblent pas à leur actuel président, je vais me plonger illico dans les Mémoires de Barack Obama, qui viennent de sortir en France.


Mon portrait réalisé par mon ami Christophe Delvallé.

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