Fictions médicales

Noël à l’hôpital


Une nuit de Noël à l’internat d’un hôpital parisien dans les années 80

En ce temps-là…
Non, je ne peux décemment pas commencer le récit de mon anecdote authentique de cette manière. Vous auriez l’impression que je vous raconte un épisode des Évangiles, et l’époque dont je vais vous parler n’est quand même pas si éloignée que cela. Et pourtant, que de choses ont changé en médecine depuis le début des années 80 ! Imaginez que l’échographie n’en était qu’à ses débuts. Certains jeunes médecins pensent peut-être que l’échographie existe depuis toujours, tout comme le téléphone portable. Eh bien non. Il fut un temps pas si lointain où les médecins se débrouillaient sans échographie et sans applications médicale pour smartphone. Le plus incroyable, c’est qu’ils y arrivaient parfaitement. Eh oui ! De plus, le SIDA n’avait pas encore fait son apparition, et le sexe était sûr ; pas besoin de « sortir couvert ». Cela n’allait pas durer longtemps…
Je risque fort de décevoir ceux d’entre vous qui attendent peut-être que je raconte comment, un soir de Noël, j’ai sauvé la vie d’une star de cinéma dont le foie avait explosé dans un accident de voiture. Je suis persuadé que cela n’aurait aucun intérêt. Qui plus est, cela ne m’est pas arrivé, ce qui est une excellente raison de ne pas le raconter.
Mon anecdote est beaucoup plus banale, mais elle est pour moi l’occasion de vous parler de ce qu’était la vie d’un interne en chirurgie au début des années 80. C’était le bon temps, comme disent les nostalgiques, ce que je ne suis pas.

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Beaucoup de choses ont changé en médecine depuis l’époque où j’étais interne des Hôpitaux de Paris, peaufinant ma formation de futur chirurgien digestif. Premier changement, de taille : le métier d’urgentiste n’existait pas. Là encore, cela semble incroyable, quand on voit l’encombrement actuel de n’importe quel service d’Urgences d’un hôpital de taille moyenne. L’habitude n’était pas encore prise d’aller aux Urgences pour le moindre bobo, ne serait-ce que parce que les médecins généralistes assuraient encore les urgences de leur patientèle (à l’époque, on n’avait pas peur de parler de clientèle). Et les médecins qui s’occupaient des patients arrivant aux Urgences, c’étaient tout bonnement les internes. Ceux qui se plaignent du réel surcroît de travail des internes actuels seraient effarés par la charge de travail des internes de cette époque. Et nous n’aurions pas eu l’idée de nous en plaindre. Ce mode de fonctionnement nous paraissait aller de soi, car c’était formateur. Et puis nous étions jeunes et larges d’épaules, comme le chante si bien Bernard Lavilliers (On the road again).
Deuxième changement, nettement moins visible pour le commun des mortels : l’Internat des Hôpitaux, de Paris ou de toute autre ville universitaire, était un concours particulièrement sélectif, et les étudiants qui le réussissaient formaient une élite enviée et reconnue, une vraie confrérie, dont les membres s’appelaient « collègues » entre eux, du moins à Paris. Certaines spécialités ne pouvaient être choisies, et donc exercées, que par les internes, notamment la chirurgie. La plupart des spécialistes, et la totalité des généralistes, ne passaient pas par la filière de l’internat. De nos jours, tous les étudiants en médecine sont internes, et les généralistes sont devenus des spécialistes en médecine générale. Quant à la chirurgie, elle n’est plus guère choisie que par les internes les moins bien classés, qui n’ont pas trouvé de poste en dermatologie ou en ophtalmologie. Cela dit, je n’ai rien contre ces belles spécialités. Mais force est de constater que les spécialités dites « à risque » comme la chirurgie, tellement prisées de mon temps (comme on dit à partir d’un certain âge) ne font pas recette dans l’internat pour tous d’aujourd’hui.
Ne voyez aucune nostalgie dans mes propos, façon « c’était mieux avant ». Mais pour que vous puissiez imaginer ce que je vais vous raconter, il faut que je plante le décor du début des années 80, qui n’a rien à voir avec celui de 2017.
Un autre changement est encore moins visible, puisqu’il ne peut être perçu que par les anciens internes, autrement dit les internes « ancienne manière » : la vie à l’internat avait ses rites, qui ont tous disparu, les uns après les autres. Certains le regrettent au nom de la préservation d’un patrimoine culturel, d’autres s’en réjouissent, au nom de l’antisexisme. Question de point de vue. Il faut que je vous décrive un peu ces traditions, non pas pour les valoriser, mais pour la compréhension de ce que je vais vous raconter. Les traditions dont je vais vous parler avaient cours à Paris ; pour les internats de province, je n’ai pas vraiment d’informations.
Une précision sémantique s’impose : le terme « internat » a deux significations bien précises en médecine. La première est statutaire : l’internat est la période pendant laquelle un étudiant hospitalier honore son statut d’interne ; il « fait son internat », lequel est constitué d’une succession de huit semestres. Cette définition reste d’actualité. La seconde est architecturale : l’internat, c’était le lieu de vie des internes à l’hôpital, et il leur était totalement et exclusivement réservé ; ce n’est plus le cas, bien que la dénomination du lieu persiste. L’internat actuel est devenu le lieu de vie des urgentistes et des médecins intérimaires, dans la plupart des hôpitaux. Dans ce bâtiment situé dans l’enceinte de l’hôpital, on trouvait les chambres de garde et la salle de garde. Les chambres de garde servaient aux rares heures de sommeil des internes pendant leur garde ; mais certains internes y vivaient pendant toute la durée de leur semestre d’internat ; après quoi, ils changeaient de crèmerie, pour un nouveau semestre. Quant à la salle de garde, c’était un lieu mythique, dans les arcanes duquel je vous ferai bientôt pénétrer.

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Mais avant cette plongée dans l’histoire de l’internat, il faut que je me présente en quelques mots. J’ai été nommé à l’Internat des Hôpitaux de Paris au premier concours (on avait le droit à trois essais) en 1974, à l’âge plutôt jeune de 23 ans. Je venais de ma province, mon Nord d’adoption, ayant fait mes études médicales à Lille. Ce CHU était réputé pour l’excellent niveau de préparation au concours de l’internat. Je me destinais depuis toujours à la chirurgie viscérale, probablement par admiration pour le chirurgien qui m’avait opéré de l’appendicite, grand ami de mes parents, et qui venait régulièrement à la maison. Il m’impressionnait beaucoup. Même maintenant je pense souvent à ce qu’il représentait pour moi. Habituellement les internes choisissaient leur future spécialité en fonction des stages qu’ils avaient effectués, et qui leur permettait, par exemple, de tomber amoureux de la cardiologie pour les internes en médecine, ou de l’urologie pour les internes en chirurgie. Mais, pour ce qui me concerne, mon choix était tout tracé dès le début : chirurgie digestive ou rien…
Le semestre d’hiver 79-80 était mon avant-dernier stage, avant que je ne prenne mes fonctions de chef de clinique au CHU Henri Mondor de Créteil, qui avait à cette époque moins de dix ans (sa création date de 1971). J’avais choisi le service de chirurgie digestive du Pr Malafosse, à l’Hôpital Rothschild, dans le XXIIème arrondissement. Cerise sur le gâteau, ce n’était pas très loin de mon domicile du XXIIIème arrondissement.
Le Pr Malafosse, spécialiste de chirurgie colorectale, aura été, de tous les « maîtres » qui m’ont appris la chirurgie, celui que j’ai préféré, pour sa rigueur et sa grande humanité. Il s’intéressait sincèrement à ses patients et aussi à ses internes, et savait s’ils étaient mariés et s’ils avaient des enfants. C’était mon cas : mes deux garçons étaient nés ; pour ma fille, ce serait au début de mon clinicat.

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Venons-en à ces fameuses traditions qui avaient cours dans toutes les salles de garde, et qu’il fallait respecter à la lettre sous peine d’être « taxé ».
La tablée commune était dans la plupart des cas en forme de fer à cheval disposé le long de trois des quatre murs de la salle ; le premier arrivé prenait la première place, le suivant s’asseyait à son côté, et ainsi de suite. Chaque nouvel arrivant faisait le tour de la table, en tapant en silence sur l’épaule de chaque convive, et allait s’assoir à la première place inoccupée. C’était la façon obligatoire et exclusive de dire bonjour à chacun des convives. La place du milieu était réservée de droit à l’économe. La salle de garde était en effet sous l’autorité indiscutable et indiscutée d’un « économe » élu pour six mois, assisté dans ses fonctions d’un « sous-économe » et, dans le meilleur des cas, d’accortes « économinettes ». L’économe était souverain dans ses décisions, comme celle d’accepter les « fossiles », c’est-à-dire les chefs de clinique, voire les « dinosaures » qu’étaient les agrégés ou les patrons. Certaines salles de garde étaient réputées pour la qualité des repas qui y étaient servis (je me souviens encore de celle de Beaujon). Comme son nom l’indique, l’économe tenait les cordons de la bourse, et s’assurait que chacun payait son écot mensuel. Gare au mauvais payeur.
Il n’y avait jamais ni tire-bouchon ni décapsuleur, qui auraient été systématiquement et immédiatement dérobés, de sorte qu’il fallait apprendre à ouvrir les bouteilles de vin en les sabrant avec un couteau après avoir pratiqué une petite entaille à la base du goulot, et les bouteilles de bière avec le manche de sa fourchette faisant levier sur l’index de la main opposée. Eh oui, l’alcool n’était pas encore prohibé, et il pouvait y avoir quelques abus.
Il était totalement interdit de parler de boulot tant que l’économe n’avait pas pris son café. Tous les internes devaient apprendre à taper sur la table avec leur couteau les « battues » lancées par l’économe, aux noms folkloriques (on « battait » la Périphérique, la Royale, la Vaginale…) sans se tromper de rythme, ou chanter en chœur et par cœur les fameuses « chansons de salle de garde », colligées dans le « Bréviaire du carabin », le carabin désignant l’étudiant en médecine. Les internes en pharmacie étaient nécessairement des « potards », souvent en fait des potardes. Potards et potardes faisaient partie de droit de la confrérie.
Il existait des moments privilégiés dans la vie de salle de garde, comme les « améliorés » (déjeuners de gala organisés par l’économe, en général une fois par semaine si les finances le permettaient), les « tonus », sortes de grandes fêtes nocturnes, les « enterrements » (fictifs, bien sûr) de collègue notoire, ou encore les « descentes » nocturnes dans une autre salle de garde, pour leur piquer leur babyfoot ou tout autre trophée. Les « dîners de patron » étaient des fêtes exceptionnelles organisées par les internes ; ils leur permettaient de jouer aux patrons, lesquels devaient se soumettre à leurs caprices, le temps de ce dîner.
Reste une tradition dont vous avez peut-être entendu parler, celle des fresques murales qui décoraient la plupart des salles de garde. Elles étaient en général l’œuvre d’un étudiant des Beaux-arts, copain d’un des internes. Le grand dessinateur humoristique Reiser, alors totalement inconnu, en avait ainsi créé une, dont les amateurs de son œuvre peuvent imaginer facilement ce qu’elle pouvait donner. Comme elles étaient destinées à être éphémères, sa fresque n’a malheureusement pas été conservée, si ce n’est en photo. Le principe était de caricaturer des figures marquantes de l’hôpital dans des situations lestes assez grivoises, voire à la limite de la pornographie. Je me souviens ainsi d’un personnage féminin utilisant une cigarette comme godemiché (c’est le nom français du sex toy, pour ceux qui l’ignoreraient), et disant dans un soupir d’extase « c’est si bon que c’est presque un pêché », qui était alors le slogan publicitaire d’une marque américaine de cigarettes (c’était bien avant la loi Evin).
Le décor est planté. L’histoire peut commencer.

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Les internes de ce semestre d’hiver avaient choisi leur économe, Jean-Michel Molkhou, un jeune interne en chirurgie, en poste à la maternité (il était rare de pouvoir obtenir un poste dans un service de chirurgie en début d’internat). Ce choix s’avéra particulièrement judicieux, car celui qui allait devenir mon ami Jean-Michel, et dont j’ai fait la connaissance pendant ce semestre, avait pris son rôle très à cœur. Il souhaitait probablement laisser une trace de son passage dans cette fonction difficile, notamment en commandant à un étudiant des Beaux-arts une très belle fresque inspirée de la Cène de Léonard de Vinci. Il y figurait en Judas ! Jean-Michel avait une particularité qui aura une grande importance dans mon anecdote : il jouait du violon à un niveau qui lui aurait permis d’être musicien professionnel si son ambition n’avait pas été d’être chirurgien. Pour ma part, j’étais un fervent mélomane, mais pas un musicien pratiquant. Nous avions découvert notre goût commun pour la musique classique de manière amusante : il sifflotait une mélodie de Brahms, que j’avais reconnue immédiatement, suscitant son étonnement ravi. Nous étions tous deux mélomanes.
Sous son « royal économat », les améliorés avaient vraiment de l’allure, et la chair y était toujours excellente. Aussi, pour Noël, il avait voulu frapper un grand coup. Il s’était mis dans la tête que le réveillon de Noël en salle de garde devait rester un souvenir impérissable pour tous ceux qui étaient de garde cette nuit-là, et même pour ceux qui ne l’étaient pas, s’ils avaient envie de passer un moment inoubliable entre collègues.
Il avait annoncé le programme et le menu. Pour celui-ci, rien d’autre que le meilleur sur le marché. Il faut savoir qu’à cette époque le saumon fumé était encore un plat de luxe. Celui qui allait nous être servi en entrée, et qui fondait dans la bouche, venait de chez Pétrossian, la meilleure adresse parisienne pour le caviar (mais le caviar n’entrait pas dans son budget). Pour le programme, il avait prévu un concert privé de musique de chambre qu’il assurerait avec son partenaire pianiste habituel, non médecin (nobody’s perfect !). Entre chaque plat, les convives auraient droit à une sonate pour violon et piano de Mozart d’abord, une sonatine de Schubert ensuite. On était prié d’écouter la musique en silence, comme dans une vraie salle de concert. Pour rendre la soirée plus spéciale, tous les participants, y compris ceux qui étaient de garde, devaient être en tenue de soirée, robe longue pour les filles, smoking pour les garçons.
Tout le monde avait joué le jeu, et c’était magnifique à voir. Pour ma part, j’étais allé louer un smoking au Cor de chasse, près du Panthéon, adresse encore connue de tous les Parisiens en quête d’une tenue de cérémonie. J’étais de garde ce soir-là, et j’espérais ardemment que le téléphone de la salle de garde ne sonnerait pas, avec au bout du fil le service des Urgences réclamant l’interne de garde en chirurgie. L’économe avait accepté que les internes de garde puissent enfiler leur blouse blanche par-dessus leur tenue de soirée, s’ils étaient appelés pour aller voir un patient.

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Amaury est un adolescent de 14 ans sans problème, même pas en rébellion contre ses parents. Ce sera peut-être pour plus tard. Il est particulièrement heureux ce 24 décembre, car il connaît déjà le cadeau que ses parents vont lui offrir pour Noël, et il en rêve depuis des mois. Plus que quelques heures à patienter avant le déballage des cadeaux entassés au pied du sapin.
Le matin, il s’est réveillé un peu barbouillé, nauséeux, pas vraiment en forme. Il a un peu mal au ventre, mais rien de bien méchant. Il en a parlé à ses parents, qui n’ont pas semblé inquiets. Son père lui a dit en rigolant que, s’il n’allait pas mieux d’ici le soir, il ne pourrait pas faire honneur au bon repas de réveillon que sa mère allait préparer. Et elle s’y entend question cuisine. Alors, qu’Amaury fasse un petit effort et prenne sur lui !
La journée se passe, et Amaury ne va pas vraiment mieux ; pas vraiment plus mal non plus, d’ailleurs. Ses parents n’envisagent pas d’appeler le médecin pour si peu. Et puis, soudain, un peu avant 22 heures, il est pris d’une violente douleur abdominale, à droite ; la douleur le plie en deux. Ses parents n’ont aucune notion médicale, mais ils se doutent que tout cela n’est pas normal. Ils ont été opérés tous les deux de l’appendicite dans l’enfance, et ils se disent que c’est peut-être ce qui est en train d’arriver à leur fils. Alors, tant pis pour le repas de fête et les cadeaux, et en route pour l’hôpital le plus proche, l’hôpital Rothschild. Ils appellent un taxi, qui ne tarde pas à arriver.

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Pendant ce temps, le réveillon des internes se déroule comme prévu, sans aucune fausse note, ni au propre, ni au figuré. Tout le monde est parfaitement heureux. Une vraie réussite. Bravo Jean-Michel ! Le téléphone n’a sonné qu’une fois, pour l’interne en médecine qui a dû s’absenter quelques instants. Pourvu qu’il ne sonne pas pour moi ! À 23 heures, la sonnerie du téléphone retentit, stridente. Le convive assis le plus près du combiné décroche, et, quelques secondes plus tard, prononce la phrase que je redoutais d’entendre : « on demande l’interne de garde digestive en chirurgie aux Urgences ».
Ceux d’entre vous qui se sont habitués, mais pas nécessairement résignés, aux longues heures d’attente aux Urgences d’un hôpital seront probablement surpris d’apprendre que moins d’une heure après son arrivée à l’hôpital, Amaury allait être vu par l’interne de garde. C’était la règle à cette époque. Comme je l’ai déjà dit, on se passait d’échographie pour faire un diagnostic d’appendicite, d’autant que la règle était alors « dans le doute, ne pas s’abstenir ». La règle s’est inversée, et l’on n’opère plus que lorsque l’on est quasi certain qu’il s’agit bien d’une appendicite aiguë. Du coup, le nombre d’appendicectomies a considérablement chuté. Tout cela pour dire que les examens complémentaires ont quand même du bon ; il faut juste qu’ils ne dispensent pas d’examiner les patients, comme cela a tendance à devenir la règle pour les jeunes médecins.
J’examine donc Amaury, et la sanction tombe : contracture (« ventre de bois ») : c’est une péritonite. J’explique aux parents qu’il va falloir opérer leurs fils d’urgence. Un coup de fil à l’anesthésiste, un autre à mon chef de clinique, un troisième à l’équipe de garde au bloc opératoire, et le tour est joué.
Quand résonneront les douze coups de minuit, Amaury et moi serons au bloc opératoire, lui sous l’effet de l’anesthésie générale, allongé « sur le billard », et moi en train d’opérer sa péritonite appendiculaire, sous le regard attentif et bienveillant de mon chef de clinique.
Je vous avais prévenu, mon histoire n’a en soi rien d’extraordinaire, si ce n’est que ce réveillon de Noël à l’internat avait une sacrée allure. On savait vivre, à cette époque ! Et je m’aperçois que je n’échappe pas à la nostalgie qui me tend les bras depuis que j’ai entrepris de vous raconter un épisode de ma vie d’interne au début des années 80.

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Vous vous demandez peut-être ce qu’est devenu Jean-Michel Molkhou, cet économe de salle de garde sortant à ce point de l’ordinaire ?
Comme prévu, il a fini son internat, puis a été nommé chef de clinique. Après quoi, il s’est installé en libéral, tout en gardant un pied à l’hôpital Saint-Joseph. Il est donc venu grossir les rangs des chirurgiens digestifs travaillant en clinique en région parisienne. Rien que de très banal en somme : un bon chirurgien de plus sur la place de Paris. Nous ne nous sommes revus qu’à l’occasion de concerts.
Ce qui est beaucoup moins banal, c’est sa deuxième activité dans le domaine de la musique classique. En effet, Jean-Michel est quelqu’un qui fait autorité pour tout ce qui concerne le violon et le quatuor à cordes. Il a notamment écrit des livres sur les grands violonistes du passé. C’est un très grand collectionneur, et il possède probablement la plus belle collection qui soit de disques de musique écrite pour les cordes. Quand un spécialiste cherche une interprétation rare, il est vraisemblable qu’il la trouvera au domicile parisien de Jean-Michel.
C’est un critique musical très respecté, et c’est par ce biais que j’ai renoué le contact avec lui, puisque nous nous étions perdus de vie après ce semestre d’hiver mémorable. Je lis tous les mois le magazine Diapason, et c’est de cette manière que j’ai découvert ses critiques de disques consacrées à son sujet de prédilection. Je n’ai jamais lu de critiques aussi bien écrites ; il a su en faire un genre littéraire à part entière. J’avoue sans honte être quelque peu jaloux de sa si belle plume.
Quand le grand luthier Étienne Vatelot est mort, c’est lui qui a rédigé sa nécrologie, bouleversante. Lorsque je l’ai contacté pour lui dire combien son hommage m’avait ému, il m’a fait une confidence : il avait une relation quasi filiale avec ce grand personnage ; les mots lui étaient venus sans aucun effort.
Voilà qui est mon ami Jean-Michel : un sacré personnage, tout simplement.
Mais Jean-Michel M. n’est pas le seul exemple d’un chirurgien pratiquant la musique à un haut niveau. Le grand chirurgien allemand (mais exerçant à Vienne) Theodor Billroth (1829 – 1894) est considéré comme un des pères fondateurs de la chirurgie digestive, et notamment le promoteur de la gastrectomie. Bref, un des plus grands noms dans ma spécialité. Mais il était également un pianiste de haut vol, grand ami de Brahms. C’est à ce titre qu’il donna la première exécution privée de la Première Sonate pour violoncelle et piano, Op 38, de Johannes Brahms. Cette anecdote permet d’imaginer quel pianiste amateur il était. Détail amusant, certaines photos que l’on connaît de lui mettent en évidence une grande ressemblance avec son ami Brahms ; tous deux portent la même barbe !




Une bien curieuse patiente


Treize heures. Le Dr Richard Tiercelin vient de terminer son programme opératoire. Un repas pris sur place et sur le pouce, au self de la clinique, et il va pouvoir embrayer sur sa consultation de l’après-midi, sans aucun retard. Il faut dire qu’il déteste être en retard. Déjà qu’en terminant à l’heure, il n’aura pas fini sa journée avant vingt heures, au mieux ; alors, avec du retard, cela devient vite la galère. Le Dr Tiercelin vient d’avoir quarante ans. Il est gynécologue dans une grosse clinique privée qui jouit d’une excellente réputation, ce qui fait qu’elle ne désemplit pas. Jusqu’à une date récente, il faisait aussi de l’obstétrique, mais plus par obligation que par vocation. Sa vraie passion, c’est la chirurgie gynécologique. Aussi quand la maternité a dû fermer, faute de pédiatre, et qu’elle a été transférée à l’hôpital voisin, il n’en a pas été mécontent. Finies ces gardes harassantes, où l’on peut être dérangé à tout moment pour un accouchement. Il a une conception assez personnelle de l’obstétrique ; selon lui, c’est 95% de routine et 5% d’emmerdes, parfois dramatiques. Il ne se voyait vraiment pas faire des accouchements et des césariennes nocturnes jusqu’à la retraite. Il admire sincèrement ceux qui le font. La chirurgie ne le stresse pas, contrairement à l’obstétrique. Il a donc recentré son activité sur la chirurgie gynécologique, laissant à ses confrères libéraux la gynécologie médicale, et aux hospitaliers les accouchements. Il ne le regrette vraiment pas, car il croule sous le travail. C’est bien connu, avoir beaucoup de travail est très valorisant pour l’égo des médecins, et aussi, il faut bien le dire, pour leur portefeuille. C’est très probablement le cas pour la plupart des professions libérales… Il fait le point sur sa matinée opératoire, qui s’est passée comme dans un rêve. Tout était fluide, tout le monde était performant et de bonne humeur, lui le premier. Pourquoi diable n’est-ce pas toujours le cas, se demande-t-il ? Probablement parce que nous ne sommes pas des robots, et que chacun vient au boulot avec son vécu. Et même s’il est fortement conseillé de laisser ses problèmes personnels à l’entrée du bloc opératoire, il y a de jours où c’est plus difficile que d’autres. Et d’ailleurs, il sait bien que, lui aussi, il lui arrive d’être de mauvaise humeur, et que, ces jours-là, il en fait baver à ceux qui bossent avec lui. Mais assez de psychologie de comptoir, aujourd’hui c’était vraiment bien, et cel suffit à son bonheur du moment. La dernière de ses opérées de la matinée, Mme R., est une femme de soixante-dix ans, plutôt bien conservée pour son âge ; elle est très brune, mais sans un cheveu blanc, ce qui lui laisse penser qu’elle est en fait au minimum grisonnante, et qu’elle doit se teindre régulièrement les cheveux. Elle est toujours habillée et maquillée avec soin. On voit qu’elle est soucieuse de son apparence, et, que, selon toute vraisemblance, elle n’est pas mécontente du résultat. Elle est veuve depuis dix ans. Il ignore si elle a exercé une profession quand elle était plus jeune. Elle semble en tout cas ne pas être dans le besoin, loin de là. Il est vrai que c’est rarement le cas dans sa patientèle plutôt huppée, qui accepte sans broncher ses honoraires assez élevés. En définitive, il ne sait pas grand-chose d’elle, comme d’ailleurs de la majorité des femmes qu’il opère. Sur le plan médical, elle était gênée par un prolapsus génital, en clair une « descente d’organes », comme disent les patientes, et comme il a appris à le dire pour se faire comprendre ; prolapsus, la plupart de ses patientes n’ont jamais entendu parler de cela. Il lui avait proposé une « cure de prolapsus par voie basse », c’est-à-dire le traitement chirurgical de son problème par les voies naturelles. Pour les besoins de sa technique opératoire, il avait été contraint de lui demander si elle avait encore des rapports sexuels. Elle lui avait répondu très naturellement que sa descente d’organes ne lui permettait pas d’envisager la chose pour le moment, mais qu’elle n’y avait pas renoncé ; elle attendait pour cela d’avoir retrouvé une anatomie normale. Le Dr Tiercelin avait appris, fort d’une expérience suffisante malgré son relatif jeune âge, que certaines personnes âgées ont une vie sexuelle qui ferait pâlir d’envie bien des quinquagénaires ! L’intervention de Mme R. s’était fort bien déroulée, exactement comme il l’avait prévu. Le soir, à la contre-visite, il lui avait expliqué qu’il avait réalisé le programme annoncé lors de la consultation, que tout s’était bien passé, et qu’elle pourrait sortir le lendemain. *** La journée de travail du Dr Tiercelin commence toujours par la visite de ses opérées, qu’il effectue ponctuellement à huit heures. La ponctualité est une de ses qualités, et il est très (trop ?) à cheval sur ce point. Arrivé à la chambre de Mme R., il s’assure que tout va bien, qu’elle ne saigne pas, qu’elle a uriné correctement, bref, qu’elle est en état de sortir en début d’après-midi. Sa secrétaire a préparé les ordonnances, qu’il n’a plus qu’à signer, et a fixé le rendez-vous de consultation pour le mois prochain. Il attache beaucoup d’importance à cette consultation de contrôle, qui lui permet d’évaluer le résultat de son travail, et à la patiente de pouvoir poser des questions qui seraient restées en suspens. Il le sait, il lui faut souvent expliquer de nouveau l’intervention qu’il a réalisée, malgré les informations détaillées qu’il a déjà données lors de consultation. Il a en effet l’impression de passer pas mal de temps à informer du mieux possible ses patientes, et pourtant il lui faut souvent remettre ses explications sur le métier. Serait-il mauvais pédagogue ? Il ne le pense pas. Et, comme il le fait toujours, il n’oublie pas de prévenir son opérée qu’il est disponible pour la revoir en urgence au cas où il y aurait le moindre problème en rapport avec son intervention. Il suffit pour cela de passer un petit coup de téléphone à sa secrétaire. La routine, en somme. * Huit jours plus tard, en arrivant à son cabinet de consultation, il découvre Mme R. assise en salle d’attente. Il est surpris et vaguement inquiet, d’autant que la secrétaire, auprès de qui elle n’a pas pris rendez-vous, lui signale qu’elle a beaucoup insisté pour le voir dans les meilleurs délais. Craignant quelque problème postopératoire, il la fait rentrer la première dans son cabinet, et lui demande ce qui l’amène à le revoir en consultation si rapidement après l’intervention. -Rien de grave, Docteur, bien au contraire. Je suis très contente de vos services, et je voulais vous remettre un petit cadeau. -C’est très gentil à vous, mais vous auriez dû le remettre à la secrétaire, qui me l’aurait donné. J’ai cru que vous aviez un problème grave, et du coup, je vous ai fait passer en priorité. On se revoit comme prévu dans trois semaines. Au revoir Madame. -Au revoir Docteur, et acceptez mes excuses pour avoir quelque peu forcé le passage, sans aucun sous-entendu grivois… -Excuses acceptées. Ce n’est pas grave, mais ne recommencez pas ; je serai moins indulgent s’il devait y avoir une autre fois. Tout cela a pas mal agacé le Dr Tiercelin. Il a accepté le cadeau sans l’ouvrir, un peu surpris car il n’a pas vraiment l’habitude d’en recevoir de la part de ses patientes. Il l’ouvrira en rentrant chez lui. * Il est maintenant vingt heures trente, et il de retour chez lui. Sa femme, Marie, l’accueille chaleureusement, comme toujours. Le dîner sera bientôt prêt. -Tiens, une de mes patientes que j’ai opérée la semaine dernière est venue m’apporter un cadeau. Je l’ai un peu engueulée, parce qu’elle s’est imposée en salle d’attente, mais c’est gentil quand même. Je l’ouvre devant toi. -Dis-donc, elle ne s’est pas foutue de toi ; il est magnifique, ce portefeuille. Tu la remercieras bien quand tu la reverras. Mais attention qu’elle ne tombe pas amoureuse de toi ! -Tu charries, elle a soixante-dix ans ; je sais bien que tu dis toujours que je plais aux vieilles dames, mais elle a trente ans de plus que moi ; tu n’as rien à craindre, d’autant que tu sais pertinemment qu’il n’y a que toi dans ma vie. Je t’aime, et j’ai faim. -Et bien, à table. Et je t’aime aussi. *** Trois semaines ont passé, et c’est le moment de revoir Mme R. en consultation de contrôle. -Bonjour Madame. Comment-allez-vous depuis cette intervention ? -Parfaitement bien. Je revis. Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pas l’avoir fait plus tôt. Il entend souvent cette phrase. Beaucoup de ses patientes ont beau être convaincues qu’il faudrait qu’elles se fassent opérer, elles remettent à plus tard en raison de la peur de se faire opérer, et surtout de se faire endormir. Il se souvient même d’une patiente qui avait pris rendez-vous pour une hystérectomie (une ablation de l’utérus), et qui avait annulé trois fois au dernier moment. Mais, dans son cas, ce n’était pas la peur de l’opération, mais l’impossibilité de s’imaginer sans utérus. Elle craignait de perdre une partie de sa féminité si elle sacrifiait son utérus. Et elle avait beau savoir que son attitude était totalement irrationnelle, elle n’avait jamais pu surmonter cet obstacle psychologique. La consultation se poursuit par l’examen de la patiente, installée en position gynécologique. Le chirurgien est satisfait du résultat anatomique, et la patiente du résultat fonctionnel. Bref, tout le monde est content. -Au fait, je ne vous ai pas remercié pour votre cadeau. Il est magnifique, ce portefeuille. Vous n’auriez pas dû. -Je suis contente qu’il vous ait plu. Si vous me le permettez, j’ai une question qui me brûle les lèvres ; il faut absolument que je vous la pose. Il sourit, car il pense à une réplique de Valérie Lemercier lors d’une interview, parlant de chirurgie esthétique des lèvres, et précisant, imperturbable : « mes lèvres, celles du haut, bien sûr ». Il avait trouvé cette répartie vraiment très drôle. -Allez-y, posez votre question. Je verrai si je peux y répondre. -Alors, je me lance. J’aimerais savoir dans quelle position vous étiez par rapport à moi pendant mon opération. -Elle est bizarre, votre question. C’est la première fois qu’on me la pose. La réponse est toute simple : j’étais un peu comme aujourd’hui, installé entre vos cuisses, qui étaient plus fléchies que maintenant. J’étais assis sur un tabouret à roulette, pour être à la bonne hauteur. -Merci. C’est tout ce que je voulais savoir. -Et bien, puisque vous n’avez pas d’autre question, on se quitte là-dessus. Nous n’aurons pas l’occasion de nous revoir, sauf en cas de problème ultérieur lié à votre opération. Votre bon résultat devrait durer longtemps, mais on ne sait jamais. Au revoir, Madame. -Au revoir, Docteur, et encore merci pour tout. Mais, avant de se séparer, j’ai encore un petit cadeau pour vous. -Je suis désolé, mais je ne peux vraiment pas accepter. Vous le donnerez à quelqu’un d’autre. Au revoir, Madame. Elle quitte effectivement son cabinet, assez désappointée par ce refus. Fin de l’histoire. Du moins en apparence… *** Quinze jours plus tard, le Dr Tiercelin retrouve Mme R. assise en salle d’attente. Mais, cette fois-ci, elle a compris la leçon, et a pris rendez-vous. Mais elle a dû insister pour obtenir un rendez-vous rapide. D’habitude, il faut patienter au minimum six semaines pour qu’un créneau soit disponible. Il la reçoit à son tour, sans la faire passer en priorité comme la dernière fois. Il est vaguement inquiet ; si elle revient, c’est que quelque chose ne va pas ; mais quoi ? Il faut qu’il le lui demande. -Bonjour Madame. Qu’est-ce qui ne va pas ? -Mais rien, tout va bien. - !!! -J’ai souhaité vous revoir parce que j’ai en permanence envie de vous voir. Vous m’obsédez littéralement. -Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Vous vous fichez de moi ? -Pas du tout. Depuis que vous m’avez dit que vous étiez entre mes cuisses pendant l’opération, je fais des rêves érotiques dont vous êtes le personnage principal. Depuis le décès de mon mari, je n’ai plus fait l’amour, et je crève d’envie de le faire avec vous depuis que vous m’avez rétabli une anatomie qui me permet d’envisager la chose. Ne me dîtes pas que vous n’y avez pas pensé. Je sais que je suis encore désirable, et je suis certaine de vous faire de l’effet. -Mais vous êtes folle ! J’ai trente ans de moins que vous, et je suis marié avec une femme sublime qui me comble sur tous les plans, y compris sexuel. Je trouve cette conversation parfaitement ridicule. -Vous mentez. Je me suis renseignée, et je sais que vous n’êtes pas marié. -C’est la meilleure de l’année. J’ai toujours la photo de ma femme dans mon portefeuille ; tenez, je vous la montre. -J’ai déjà vu cette femme ; vous n’êtes pas marié avec elle ; je le sais. C’est probablement votre maîtresse. -Cette conversation n’a que trop duré. Je vous demande de bien vouloir quitter mon cabinet sans faire d’esclandre, et de ne plus m’importuner avec cette histoire délirante. *** Rentré chez lui, Richard Tiercelin, assez intrigué et passablement agacé par cette mésaventure, décide de la raconter à sa femme pendant le dîner, histoire de crever l’abcès pour passer à autre chose. Mais il attendra que les enfants soient sortis de table : ce qu’il a à dire à Marie pourrait les choquer. -Tu sais, chérie, il m’est arrivé une chose étrange à la consultation d’aujourd’hui. -Je suppose que ce doit être vraiment très inhabituel, car tu me parles rarement de ton travail ; et pourtant, j’aimerais bien que tu le fasses de temps en temps, tu le sais bien. -Oui, je sais, chérie. Mais je t’ai déjà dit que, pour moi, il doit y avoir une cloison étanche entre la vie professionnelle et la vie privée. Quand je rentre du boulot, je n’ai qu’une idée en tête, laisser le travail là où il est, et être disponible pour toi et les enfants. Mais tu m’as coupé dans mon élan ; je reprends mon histoire. Tu te souviens de cette patiente qui m’avait offert ce beau portefeuille ? Eh bien, elle a pris rendez-vous avec moi pour me faire une déclaration d’amour ! Je suis dans ses rêves érotiques, et elle m’a dit très explicitement qu’elle voulait faire l’amour avec moi ! Tu te rends compte ? Et le pire, c’est qu’elle s’imagine que ce fantasme est partagé ! Je lui ai dit que j’étais marié et bien marié, tout-à-fait épanoui dans ma vie privée, y compris sexuelle. Je lui ai même montré ta photo, parce qu’elle ne me croyait pas. Eh bien, tu ne vas pas en revenir, elle m’a dit que je n’étais pas marié, et que ta photo était celle de ma maîtresse ! -Je te connais, tu as dû avoir des propos équivoques pour qu’elle se soit mis des idées pareilles en tête. Pour la photo, je sais laquelle tu lui as montrée, celle qui ne quitte pas ton portefeuille. Là-dessus, je n’ai aucun doute. Mais, pour le reste… -Elle m’avait demandé dans quelle position j’étais pendant que je l’opérais ; je lui ai répondu que j’étais entre ses cuisses ; que pouvais-je lui dire d’autre ? Je n’aurais jamais pensé qu’il y avait une telle charge érotique dans ma réponse. -Tu dis à une femme que tu étais entre ses cuisses, et tu t’étonnes qu’elle fantasme. C’est de ta faute ; tu aurais dû être plus prudent dans tes propos. -Mais enfin, chérie ; je ne lui ai dit que la vérité. Je lui ai surtout dit qu’elle se fourrait le doigt dans l’œil si elle s’imaginait qu’il allait se passer quelque chose entre nous. Et je lui ai demandé de me foutre la paix. -Eh bien, nous verrons… S’ensuit une longue bouderie, dont les enfants ne comprennent pas vraiment la raison. Il arrive à leurs parents de se faire la gueule, mais là, ils se demandent ce qui peut bien se passer entre eux. Ils sont vaguement inquiets, mais ils savent que ça ne dure jamais très longtemps. Alors, patience… *** Quinze jours se passent, et Mme R. ne s’est pas montrée à la consultation du Dr Tiercelin. Elle a probablement compris la leçon. Dans son courrier du jour, Richard remarque une lettre que sa secrétaire n’a pas ouverte, car elle porte la mention « personnel » écrite en grand, à la main. Intrigué, il l’ouvre, et manque de la laisser tomber tellement il est surpris par son contenu. « Cher Docteur, Vous n’avez vraiment pas été gentil la dernière fois que je vous ai vu. Vous m’avez déçue, et je pense que vous le savez. Je suis persuadée que vous partagez mes sentiments, mais que cette femme blonde dont vous m’avez montré la photo fait obstacle à notre amour, parce que vous n’osez pas lui dire la vérité. Vous m’avez dit que c’était votre épouse, mais je n’en crois rien. Qu’elle soit votre femme ou votre maîtresse, d’ailleurs peu importe ; elle ne veut pas entendre parler de notre histoire, et vous avez peur de sa réaction. Eh bien, elle va voir ce dont je suis capable, car moi, je n’ai pas peur d’elle. Je sais où vous habitez, et j’ai décidé de déménager pour venir vivre près de chez vous. On pourra se voir facilement, en cachette d’abord, puis au grand jour quand elle aura compris. Amoureusement, Geneviève R. » Quelle catastrophe, se dit Richard. Dans quel merdier je suis ! Ça prend des proportions que je n’aurais jamais imaginées. Il ne faut surtout pas que j’en parle à Marie, car elle va péter un plomb, telle que je la connais. Mais il faut que je demande conseil à quelqu’un sur la parade à adopter. Je ne peux pas me laisser harceler par cette furie qui va détruire ma famille si je ne réagis pas. Mais à qui en parler ? Complètement paniqué, Richard retourne sans fin le problème dans sa tête, jusqu’à ce qu’une idée surgisse. Il a un copain psychiatre, Christophe, qui a probablement entendu parler de ce genre de comportement. Ils ne se sont pas parlé depuis longtemps, mais il va l’appeler tout de suite. -Salut Christophe, c’est Richard. Je peux te parler ? Je ne te dérange pas ? -Non, c’est bon, je t’écoute. Et puis ça fait longtemps que je n’ai pas eu l’occasion de t’entendre. Va-s-y, accouche, obstétricien de mes deux… Richard raconte alors par le menu sa mésaventure avec sa patiente harceleuse. -Tu as bien fait de m’appeler, car je sais exactement de quoi souffre ta patiente, dont le comportement relève de la psychiatrie pure et dure. C’est tout simplement une érotomane. -Une érotomane ! Je n’ai jamais entendu parler de ça. Qu’est-ce que c’est que ce truc de psychiatre ? -Justement un trouble psychiatrique délirant sévère, qui consiste, pour celui ou celle qui en est atteint, dans la certitude que l’amour ressenti est partagé par la personne qui en est l’objet, laquelle serait empêchée par la société de vivre cet amour. Tu me suis ? Dans les cas les plus graves, il peut y avoir passage à l’acte, et meurtre sur la personne qui lui met des bâtons dans les roues et l’empêche de vivre son histoire d’amour. C’est ta femme qui est menacée, mon vieux. C’est grave. -Tu me fais marcher ! J’ai du mal à croire que cela puisse aller aussi loin. -Pour te convaincre, puisque tu ne crois pas ton vieux copain psy, je vais te donner une liste de films que tu pourrais regarder pour te faire une idée. Deux films français et deux films américains. En français, L’histoire d’Adèle H. de François Truffaut, qui est un grand classique, et À la folie… pas du tout, de Laetitia Colombani, nettement moins connu, mais beaucoup plus instructif. Pour le cinéma américain, le premier film de Clint Eastwood en tant que réalisateur, Un frisson dans la nuit et Liaison fatale, d’Adrian Lyne, très connu, avec Michaël Douglas. Tu les regardes, et tu me rappelles. Tu verras qu’il ne faut pas plaisanter avec l’érotomanie. Tu constateras que, dans ces quatre films, l’érotomane est une femme, comme dans ton cas. Mais ce trouble peut aussi affecter un homme, quoi que ce soit plus rare. Et, au cinéma, ce serait probablement moins crédible, ou moins intéressant. En attendant, je te donne un conseil que tu as intérêt à suivre. Tu réponds à ta patiente par un courrier recommandé dans lequel tu accuses réception de sa lettre, et où tu la menaces très clairement de porter plainte si elle n’arrête pas de te harceler. C’est la seule solution. Être ferme, pour qu’elle comprenne. -Merci, mon vieux. Je vais suivre ton conseil pour la lettre, et télécharger les films en question. Je te rappellerai ensuite. -OK. On fait comme ça. Salut mon vieux. -Salut, et merci beaucoup. *** Sitôt dit, sitôt fait. Richard commence par l’Histoire d’Adèle H., film qu’il n’avait jamais vu bien qu’il soit un grand fan de Truffaut. Ce film de 1975 raconte l’histoire de la deuxième fille de Victor Hugo, Adèle, reconstituée et romancée d’après son Journal intime, publié seulement quelques années avant que le film ne voie le jour. Adèle Hugo est interprétée par une Isabelle Adjani rayonnante du haut de ses dix-neuf ans. Adèle se sent délaissée par son père, accablé par la mort accidentelle de sa fille aînée Léopoldine, morte noyée âgée seulement de dix-neuf ans, et accompagné volontairement dans la mort par son mari. Elle tombe éperdument amoureuse d’un officier anglais, le lieutenant Pinson, qui ne répond pas à son amour malgré le harcèlement qu’il subit de la part de la pauvre Adèle, ce qu’elle refuse de comprendre. Adèle n’a malheureusement pas connu, contrairement à sa sœur Léopoldine, le bonheur d’un amour partagé. Richard se remémore le magnifique poème écrit par Hugo à la mémoire de sa chère Léopoldine, qu’il avait appris dans sa jeunesse. Il commence par « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, / Je partirai. », et se termine par « Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe / Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. » Difficile de faire mieux dans le genre sentimentalo-funéraire. La beauté de ce poème justifie la réponse que fit un jour André Gide à qui l’on demandait qui était le plus grand poète français : « Victor Hugo, hélas ! ». En regardant ce très beau film, Richard se fait deux réflexions : la première, c’est qu’Adèle, fragile mentalement, s’est montée le bourrichon toute seule, et que le malheureux officier anglais ne peut en aucun cas être accusé d’avoir favorisé le délire d’Adèle. C’est exactement le cas, selon lui, de sa patiente, Mme R. La seconde réflexion, c’est que la seule victime de cette bien triste affaire, c’est Adèle, la seule des cinq enfants du poète national à lui avoir survécu, mais dans la déchéance et la folie. Les deux sœurs sont enterrées dans le même cimetière normand, à Villequier. *** Le second film français traitant de l’érotomanie que lui a conseillé son ami Christophe est À la folie… pas du tout, de Laetitia Colombani, date de 2002. Le scénario est diaboliquement bien ficelé, et montre parfaitement toute la complexité de la personnalité de l’héroïne, Angélique, interprétée par Audrey Tautou, qu’on a du mal à imaginer aussi démoniaque. Un des intérêts du film, c’est qu’il raconte l’histoire selon deux points de vue : celui d’Angélique, l’érotomane, et celui de l’objet de son amour, Loïc, cardiologue réputé, marié à Rachel, qui attend un enfant de lui. Loïc, c’est Samuel Le Bihan, et Rachel la délicieuse Isabelle Carré. Angélique aime à la folie (pour une fois, c’est bien le cas de le dire !) son voisin Loïc, et ne comprend pas qu’il ne réponde pas à ses cadeaux, envoyés anonymement parce qu’elle est persuadée qu’il sait de qui ils viennent. Quant à Loïc, il se perd en conjectures pour savoir qui lui envoie ces cadeaux, que sa femme prend très mal quand elle découvre une peinture portant, au verso, ces simples mots : « Bon anniversaire, mon amour ». Elle le quitte, mais reviendra vers lui quand son mari sera accusé à tort d’avoir tué une de ses patientes, que Loïc croyait être sa mystérieuse harceleuse. Désespérée, Angélique tente de se suicider au gaz, mais sera sauvée par Loïc, qui pratique massage cardiaque et bouche à bouche, geste qu’Angélique interprète comme un baiser d’amour. Quand Loïc découvre qu’Angélique est la mystérieuse personne qui lui envoie tous ces cadeaux qui ont causé tant de malheurs, il lui explique qu’il n’a jamais été amoureux d’elle, et qu’il ne le sera jamais. Elle le frappe alors avec un objet lourd. Loïc chute lourdement, et va rester plusieurs jours dans le coma. Un véritable mélodrame ! Quant à Angélique, elle sera internée en hôpital psychiatrique. Après des mois de traitement, elle annonce à son psychiatre qu’elle va mieux, et qu’elle a compris que son amour pour Loïc n’était pas partagé. Le psychiatre autorise sa sortie en lui recommandant de bien continuer à prendre ses médicaments. Au moment où on la voit quitter l’hôpital, on découvre, derrière l’armoire de sa chambre, une grande mosaïque représentant Loïc. Elle l’a faite avec toutes les gélules et tous les comprimés qu’elle n’a jamais pris ! Le spectateur peut imaginer avec effroi ce qui va probablement se passer… Là encore, Richard se dit que Loïc n’a vraiment rien à se reprocher dans l’érotomanie développée jusqu’à la folie par Angélique, comme dans le cas d’Adèle Hugo. En revanche, l’histoire a fait plusieurs victimes, et en fera peut-être d’autres, puisque la fin est ouverte. Richard commence à avoir peur des conséquences possibles de l’érotomanie de sa patiente, qu’il avait tendance jusque-là à prendre à la légère. Il se souvient même qu’au début, il trouvait son histoire plutôt cocasse. Rétrospectivement, elle lui fait froid dans le dos. *** Richard passe maintenant au premier des deux films américains que lui a conseillés Christophe. C’est Un frisson dans la nuit (titre original Play Misty for me), première réalisation de Clint Eastwood, dans laquelle il tient également le premier rôle. L’histoire est beaucoup plus prosaïque que la précédente. Dave, le personnage interprété par le grand Clint, anime une émission de radio nocturne, pendant laquelle il dialogue avec ses auditeurs. Evelyn, une mystérieuse inconnue, lui réclame toujours la même chanson, Misty, d’Errol Garner. Ils finissent par sympathiser, puis par passer une nuit ensemble. Cette unique nuit n’est qu’une passade dans l’esprit de Dave, qui cherche à reconquérir sa compagne, mais pas pour Evelyn, qui la prend pour le début d’une grande histoire d’amour. On imagine la suite, à savoir qu’Evelyn va se montrer possessive jusqu’à la violence. Le second film, Liaison fatale (titre original Fatal attraction), d’Adrian Lyne, est le remake du film précédent, mais plus connu, notamment en raison des deux stars qui l’interprètent, Michaël Douglas et Glenn Close. Là encore l’aventure d’un soir va se transformer en véritable cauchemar pour le pauvre Michaël Douglas et sa famille, du fait de la folie meurtrière de Glenn Close. Le réalisateur n’hésite pas dans le genre Grand Guignol ! Malgré les indéniables qualités de ces deux films, ils reflètent moins bien que À la folie… pas du tout ce qu’est vraiment l’érotomanie, à savoir un délire construit de toutes pièces par l’érotomane. Les moralisateurs penseront que les personnages joués par Clint Eastwood puis Michaël Douglas n’ont eu que ce qu’ils méritaient, pour avoir été à l’origine du malentendu dramatique qui a pourri leur petite vie tranquille à cause d’un banal adultère d’un soir. Mais ils passeront à côté de la réalité de l’érotomanie. *** Il ne reste que deux choses à faire à Richard Tiercelin. La première, rappeler son copain Christophe, pour le remercier de l’avoir éclairé sur l’érotomanie. La seconde, écrire à sa patiente cette fichue lettre de menace. Il en pèse tous les termes au trébuchet, et l’envoie en recommandé une fois que sa rédaction lui semble la meilleure qu’il soit capable de produire. Ça n’aura pas été sans mal. Jusqu’à présent, il est sans nouvelles de Mme R. Sa femme Marie non plus. A-t-elle sombré dans la folie, comme ces quatre héroïnes ? Ils n’en savent rien, mais peuvent maintenant sourire de cette mésaventure. Ce ne fut pas toujours le cas…





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© Christian Thomsen