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Alexandre Vialatte, encore…

Faire partie de la société (ou de l’association, rayer la mention inutile) des amis d’un écrivain mort depuis longtemps, immensément célèbre (Proust), ou tout de même un petit peu moins (Vialatte), mais tout aussi admiré, comporte quelques avantages, en contrepartie d’un inconvénient mineur, celui d’avoir à payer tous les ans une cotisation, en règle générale assez modeste. Un de ces avantages est de recevoir le bulletin, de périodicité variable (annuelle pour Proust, trimestrielle pour Vialatte), de la société (ou association) en question.

Année du centenaire de sa mort oblige, la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray a fait les choses en grand, avec un numéro spécial d’une centaine de pages sobrement intitulé « Novembre 1922 – Visiteurs et artistes au chevet de Marcel Proust ». Quant au bulletin annuel, numéroté 72, nettement plus volumineux, c’est une véritable somme d’érudition proustienne, qui témoigne que les proustiens de toutes obédiences (simples proustophiles, proustologues, proustomaniaques, proustolâtres, que sais-je encore...) auront toujours quelque chose de neuf à écrire sur leur cher grand auteur. Et ils ne semblent pas près de s’arrêter en si bon chemin.

Dans la rubrique « Nécrologie » de ce bulletin se trouvent réunis deux grands proustiens qui me sont chers, Michel Schneider et Pietro Citati, et, peut-être plus inattendu en leur compagnie, l’immense Jean-Jacques Sempé. Je me suis empressé d’acquérir « Sempé en Amérique » et « Sempé à New-York », lequel compile les cent-un somptueux dessins de couverture et de pages intérieures qu’il donnera au prestigieux magazine américain New Yorker de 1978 à 2018. Une pure merveille !

Sempé me semble peut-être plus à sa place dans le bulletin trimestriel des Amis d’Alexandre Vialatte, auteur dont il partageait la tendre fantaisie. Ce bulletin est beaucoup plus modeste que le précédent, puisqu’il tient sur une page au format A4, recto et verso tout de même.

Je n’hésite pas à reproduire ici ce que Vialatte publiait le 2 janvier 1962, il y a 61 ans, à l’occasion des traditionnelles agapes de fin d’année. Ce texte est cité par J. Trollet, le sympathique président des Amis d’Alexandre Vialatte. Je le reproduis à mon tour, sans vergogne aucune.

Le début de l’année a été marqué par la routine des indigestions habituelles. L’homme, en effet, au début du solstice, fête l’hiver en ruinant son foie. L’oie traîne le sien comme un fardeau. Le financier aisé le déguste avec des truffes dans une porcelaine de grand prix. Le financier moins aisé, comme le facteur rural, le marchand de singes ou le poète lyrique, le mange avec des « pommes salade » dans une assiette d’un moindre prix. Sous une forme atténuée, telle que le fromage de tête. Ces excès épaississent le sang et figent la bile dans le canal cholédoque. On prendra des bouillons légers et des pharmacies décapantes pour écouvillonner les coudes de l’intestin. Un jeûne léger, des musiques douces et des rêves optimistes chasseront petit à petit le plus gros du délire. Les urines deviendront plus claires. L’épouse se promènera dans tout l’appartement en agitant du papier d’Arménie. Les amis auront le droit d’apporter des oranges, des proverbes, des mandarines. Le médecin présentera sa note. On fêtera la convalescence en chantant des chansons à boire autour du homard Thermidor suivie d’une choucroute couronnée de saucissons de Morteau. Le gigot sera tendre et les fromages intéressants. On reprendra des boissons. De 23 heures à 5 heures on mettra une sourdine pour ne pas réveiller les voisins. Le lendemain on tirera les rois.


Et c’est ainsi qu’Alexandre Vialatte est admirable…

(Personnellement, j’adore la saucisse de Morteau, mais plutôt agrémentée de lentilles du Puy qu’en garniture d’une choucroute.)


J’espère que vous avez suivi les conseils du bon Dr Vialatte, et que votre organisme n’a pas trop souffert des excès que vous n’aurez pas manqué de faire. Et puis il vous reste les fameuses bonnes résolutions de début d’année pour améliorer l’état de votre foie et de votre vésicule, si vous l’avez conservée par devers vous, et pour « écouvillonner les coudes » de votre intestin. Sans compter les quelques kilos gagnés et qu’il va falloir perdre. Et sans oublier de faire des « rêves optimistes », excellents pour le moral en ces périodes troublées où les raisons de rester optimiste se font aussi rares que l’électricité et l’eau courante en Ukraine.

Ces problèmes d’approvisionnement n’ont, fort heureusement, pas empêché les Ukrainiens de fêter dignement la fin de l’année, comme nous l’ont montré des reportages tournés à Kiev. Il est vrai que 2022 a été une année horrible pour eux ! Espérons simplement que 2023 ne sera pas pire…


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