Connaissez-vous le terme « syndémie » ?

Dans un précédent propos intitulé « Liberticide ? », inspiré par les très vives réactions de rejet du pass(e) sanitaire et de l’obligation vaccinale pour certaines catégories professionnelles, dont les soignants, chez une partie non négligeable de la population, j’évoquais De la démocratie en Pandémie, le dernier livre de la philosophe Barbara Stiegler, publié dans la bien-nommée collection Tracts de Gallimard.

Son pamphlet commence par une citation d’un article scientifique paru dans la très prestigieuse revue médicale britannique The Lancet en septembre 2020, signé de son rédacteur en chef, Richard Horton. L’article, qui a fait grand bruit bien au-delà de la communauté scientifique, est intitulé, de manière assez provocatrice, « Covid-19 is not a pandemic » (Le Covid-19 n’est pas une pandémie). Selon l’auteur il s’agirait plutôt d’une « syndémie », autrement dit d’une « maladie causée par les inégalités sociales et par la crise écologique entendue au sens large ».

Barbara Stiegler écrit que cette crise écologique « ne dérègle pas seulement le climat. Elle provoque aussi une augmentation continue des maladies chroniques (...), fragilisant l’état de santé de la population face aux nouveaux risques sanitaires. Présentée ainsi, le Covid-19 apparaît comme l’énième épisode d’une longue série, amplifié par le démantèlement des systèmes de santé. La leçon qu’en tire The Lancet est sans appel. Si nous ne changeons pas de modèle économique, social et politique, si nous continuons à traiter le virus comme un événement biologique dont il faudrait se borner à « bloquer la circulation », les accidents sanitaires ne vont pas cesser de se multiplier. » Fin de citation.

Il me semble que ce dont parle Barbara Stiegler, c’est essentiellement de la prévention à long terme, certes absolument indispensable pour éviter la multiplication future des crises sanitaires mondiales d’origine virale, mais incapable de lutter contre la pandémie actuelle, l’épidémie de Covid-19 ayant été déclarée par l’OMS comme pandémie en mars 2020, est-il besoin de le rappeler.


C’est une excellente chose que cette prévention à long terme, si toutefois elle est réellement possible, mais elle ne dispense nullement de traiter la pandémie actuelle avec les moyens du bord et les connaissances scientifiques du moment. Et Barbara Stiegler est extrêmement critique, c’est le moins que l’on puisse dire, vis-à-vis de la façon dont l’exécutif, son chef en tête, s’y prend.

Quelques principes de base me semblent devoir être rappelés. Face à une pandémie virale d’une ampleur sans précédent par rapport à celles que provoque la grippe à intervalles réguliers, deux objectifs doivent être poursuivis en même temps : non seulement soigner les malades, c’est-à-dire les personnes contaminées symptomatiques, celles que l’on appelle les patients, mais aussi limiter la propagation de la maladie.

Pour soigner ces patients, nous disposons de traitements dont certains sont symptomatiques et d’autres spécifiques. Dans la première catégorie de médicaments se trouvent les traitements habituels de tout syndrome grippal, dont l’indispensable paracétamol. Quant aux patients en réanimation, leur pronostic vital a été largement amélioré par les corticoïdes, les anticoagulants et les nouvelles techniques d’oxygénation. C’est un fait indiscutable que les pays qui bénéficient de ces mesures coûteuses (ce qui est le cas du nôtre, mais pas de tous, loin de là), ont vu la létalité des patients les plus graves baisser de manière significative.

L’autre catégorie de molécules, ce sont les traitements spécifiques, comme les antiviraux ou les anticorps monoclonaux. Ce sont eux qui génèrent les espoirs les plus sérieux, mais pour l’instant aucun d’entre eux n’a montré son efficacité par le biais d’essais cliniques, dont plusieurs sont en cours. C’est l’occasion de rappeler que, si l’on ne dispose toujours d’aucun vaccin contre le VIH, il a fallu quinze ans d’efforts acharnés aux chercheurs du monde entier pour mettre au point la trithérapie, qui permet actuellement aux malades du SIDA de vivre normalement. Il nous faut donc garder espoir…

Entre ces deux types de traitements, symptomatiques et spécifiques, il faut, hélas, dire un mot des molécules « repositionnées », qui font preuve d’une certaine efficacité antivirale in vitro, mais dont aucune n’a passé le test des essais cliniques, donc de l’efficacité in vivo. Ce fut le cas, au début de l’épidémie, pas encore requalifiée en pandémie, de l’hydroxychloroquine prônée par le Pr Raoult, et dont plus personne ne parle, car le soufflet médiatique est retombé, et le célèbre professeur marseillais en voie d’extinction. En revanche le soufflet est au plus haut avec l’ivermectine, vieux médicament antiparasitaire très utilisé en médecine vétérinaire, et aussi contre la gale chez l’homme, à des doses bien moindres que chez le cheval ou la vache, ce que certains internautes, qui ont commandé le médicament en ligne, semblent avoir oublié, d’où de multiples intoxications aux États-Unis. De plus en plus de personnes, dont la plupart issues de la sphère complotiste, demandent haut et fort, contre tous les arguments scientifiques disponibles, que son usage soit autorisé dans cette indication. Ce sont les mêmes qui défendaient l’hydroxychloroquine, dont le pathétique Nicolas Dupont-Aignan, qui ne rate jamais une occasion de se taire, tant il a besoin d’exister médiatiquement, tout comme son homologue Florian Philippot.


Passons au second volet, la lutte contre la propagation du virus, même si cela semble assez dérisoire aux yeux de Mme Stiegler. Cette lutte passe par les mesures-barrières, relativement bien acceptées par les Français, y compris le port du masque, les mesures d’isolement des personnes testées positives, qu’elle soient symptomatiques ou pas, et enfin les différentes variantes de confinement, que plus personne n’a envie de subir de nouveau. Contrairement aux moyens précédents, qui relèvent à la fois de la recherche médicale et de l’industrie pharmaceutique (le fameux Big Pharma des complotistes), ces mesures, qui ne reposent à vrai dire sur aucune certitude scientifique, sont décidées, dans tous les pays, par le pouvoir politique, ce qui explique qu’elles diffèrent d’un pays à l’autre et qu’elles soient les plus critiquées, notamment en France.


Mais le véritable espoir d’endiguer une fois pour toute la propagation du virus, c’est, bien évidemment la vaccination. Avant que celle-ci ne soit disponible, fin 2020, une grande majorité de Français n’envisageaient pas de se faire vacciner. Et, en ce début du mois de septembre 2021, les deux tiers des Français sont vaccinés, spectaculaire revirement. Rappelons que la vaccination a aussi un énorme avantage, celui de limiter le risque, pour une personne contaminée, de développer une forme grave. Mais il y a un bémol : il semble pratiquement acquis que, même si la quasi-totalité de la population était vaccinée, enfants de moins de 12 ans compris, le virus ne disparaitrait pas grâce à l’immunité de groupe ainsi acquise. Il faudra vraisemblablement se faire à l’idée que le virus, sous sa forme du dernier variant en date (c’est toujours celui qui est le plus contagieux qui s’impose), deviendra endémique, comme le virus grippal (pour lequel on parle de mutant et non de variant, allez savoir pourquoi), qui se rappelle à notre bon souvenir tous les hivers. Les médecins ont d’ailleurs constaté l’absence d’épidémie de grippe en 2020, son virus ayant été supplanté par le coronavirus. Et le lavage des mains a eu raison, provisoirement, de l’habituelle épidémie de gastro-entérite.


Endémie, épidémie, pandémie, tous ces termes du vocabulaire de l’infectiologie ont été employés dans ce propos, auquel s’est invité le dernier-né, la syndémie.

Il m’a semblé que la définition du mot syndémie donnée par Barbara Stiegler était un peu partiale, prêtant à polémique. Je suis donc allé chercher une définition moins sociologique de ce néologisme, apparu dans les écrits de l’anthropologue de la médecine Merrill Singer au mitan des années 1990. Je l’ai trouvée sur Wikipédia : « Une syndémie caractérise un entrelacement de maladies, de facteurs biologiques et environnementaux qui, par leur synergie, aggravent les conséquences de ces maladies sur une population. » La fiche précise que le terme de syndémie est souvent employé dans la littérature médicale pour des affections liées au VIH et à la toxicomanie.

Philosophie magazine propose de l’appliquer à l’obésité, rappelant que l’OMS qualifie d’épidémie la vague mondiale actuelle d’obésité. Je note en passant que cet organisme aurait été mieux inspiré en parlant d’une pandémie d’obésité. Syndémie serait donc le terme le mieux adapté à la vague déferlante d’obésité, car celle-ci est multifactorielle, mettant en cause « des dysfonctionnements profonds et entremêlés de nos modes de vie – notamment de notre logique agroalimentaire mais également des injustices sociales et des inégalités d’accès aux soins ». L’article cite un papier du biostatisticien Boyd Swinburn paru lui aussi dans The Lancet : cette malnutrition sous toutes ses formes est (…) la cause principale de notre mauvaise santé globale. L’article du Lancet rappelle aussi que le système alimentaire (…) génère aussi 25% à 30% des émissions de gaz à effet de serre.

Conclusion du papier (malheureusement anonyme) de Philosophie magazine : Inégalité, obésité et réchauffement climatique sont à la racine d’une « syndémie globale » : un état de mauvaise santé chronique dont le Covid-19 a été, en un certain sens, le symptôme.

Pour terminer ces quelques réflexions autour du concept de syndémie, soulignons une analogie évidente entre Covid-19 et obésité : dans les deux cas, il s’agit « en même temps » de traiter les personnes atteintes et de s’attaquer aux causes, les deux objectifs, individuel et collectif, étant particulièrement ambitieux.


Conclusion : la Covid-19 est bien une épidémie d’origine virale qui s’est répandue dans le monde entier, ce qui en fait une pandémie. Mais elle n’est pas qu’une pandémie : c’est indiscutablement aussi une syndémie. Et les moyens nécessaires pour combattre une syndémie sont infiniment plus complexes que ceux déployés pour lutter contre une pandémie.

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