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Depardieu et Saint Augustin : 1ère partie

Dernière mise à jour : 6 juil.


C’est une affaire entendue. Gérard Depardieu est devenu définitivement ce que beaucoup pressentaient depuis longtemps, à savoir un gros porc infréquentable. Emmanuel Macron, en voulant lui venir en aide sur le plateau de l’excellente émission C à vous, n’a fait en réalité que l’enfoncer. Il semblerait qu’à chaque fois que notre président prend la parole pour apaiser une situation, la tension enfle dans la foulée ! Et pourtant il a eu raison de rappeler que rien ne pourra retirer à Depardieu le fait qu’il est un immense acteur, et que, tant qu’il n’aura pas été jugé pour ce dont il est accusé, il est présumé innocent. Mais il aurait pu aussi s’indigner de tout ce qui est reproché à Depardieu en termes de misogynie et de harcèlement à caractère sexuel, pour quoi aucune plainte n’est en cours. C’est ce qui était attendu de lui. Et ce même président aurait probablement mieux fait de ne pas proclamer que Depardieu fait honneur à la France quand beaucoup de Français pensent qu’il est plutôt une honte pour leur pays.

Je rappelle en passant que Depardieu n’a pas reçu l’Oscar du meilleur acteur pour son interprétation du personnage de Cyrano, le chef-d’œuvre de Jean-Paul Rappeneau, parce que des journalistes américains avaient exhumé d’anciens propos inacceptables* (voir infra) de l’acteur français (en soulignant toutefois que l’Oscar n’est pratiquement jamais attribué à un acteur non anglophone.) J’ai vu un grand nombre de fois Cyrano et, à chaque occurrence, je ne peux pas m’empêcher de verser quelques larmes quand Roxane, à la toute fin du film, comprend que Cyrano est l’auteur de la lettre d’amour trouvée sur la dépouille de son cher Christian trente ans auparavant, lettre qu’elle porte en permanence sur sa poitrine. S’il est capable de la lire alors que la nuit est tombée, c’est nécessairement parce que c’est lui qui l’a écrite. La scène est sublime en elle-même, mais ce que Depardieu en fait est vraiment exceptionnel !

Alors, pourquoi donc évoquer ce géant brisé, et, surtout, pourquoi l’associer à Saint Augustin ? Grâce à Lucien Jerphagon. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, je signale qu’il est un merveilleux historien de la philosophie et de la Rome antiques, et l’éditeur, dans la Bibliothèque de la Pléiade, des œuvres de Saint Augustin. La lecture de ses livres, incroyablement érudits mais bourrés d’humour, écrits dans une langue élégante et très accessible, est un régal de tous les instants. On ne s’ennuie jamais avec Jerphagnon. Bien que j’aie lu pratiquement tous ces livres, l’un d’entre eux m’avait échappé. Il s’agit d’un opuscule de 2006 intitulé Augustin et la sagesse. Quelle ne fut pas ma surprise de lire, à la toute fin du bouquin, une citation de Gérard Depardieu rapportée par l’auteur ! Elle est tirée d’une interview publiée dans le Journal du Dimanche du 27 janvier 2002, dans laquelle Depardieu évoque la Cité de Dieu et les Confessions : « Cette prose résonne en moi, et après éventuellement je la comprends. Il faut s’habituer à son écho. Les interrogations qu’elle soulève sont notre quotidien. Il est question d’écoute, toujours, cette écoute qui nous fait aujourd’hui défaut. » Pas mal ! Il m’était cependant sorti de l’esprit que Depardieu avait fait des lectures publiques des Confessions, notamment  à Notre-Dame de Paris et au Temple protestant de l’Oratoire du Louvre en 2003, et à Notre-Dame de Montréal en 2005.

J’avais lu à leur sortie deux livres autobiographiques de Gérard Depardieu, pas encore déboulonné de son piédestal, l’un de 2014, Ça s’est fait comme ça, et l’autre de 2015, Innocent. Je me souviens avoir été surpris, à leur lecture, par la formidable culture littéraire de notre grand acteur, parfaitement inattendue pour quelqu’un comme moi ne connaissant pas la personne réelle cachée derrière le masque du comédien.

Après avoir lu cette surprenante citation de Depardieu par l’un des meilleurs connaisseurs d’Augustin, l’envie m’a pris de feuilleter Innocent. Un marque-page laissé en place au hasard me désignait la page 67, dans laquelle je découvris ceci : « C’est déjà ce que se demandait saint Augustin à propos de la comédie : qu’est-ce qu’il y a de si ravissant à montrer la souffrance de l’autre ? » Après une telle coïncidence, il ne me restait plus qu’à relire tout le livre, ce qui peut se faire pratiquement d’une traite. Et une conclusion s’impose : Depardieu est un sacré bonhomme, politiquement très incorrect, mais qui vaut beaucoup mieux que l’image très réductrice que l’on a actuellement de lui.

La photo de couverture est très étrange, m’évoquant Delicatessen, le film de Caro et Jeunet. Depardieu est photographié torse nu devant un meuble qui pourrait être un billot de boucher. Et il ressemble ainsi à l’inquiétant boucher du film, interprété par Jean-Claude Dreyfus, avec qui il partage une imposante carrure. Son écriture, faite de phrases très courtes à la syntaxe souvent approximative, donne l’impression d’être la retranscription littérale de ses paroles, sans aucune recherche littéraire. Depardieu parle de lui et de ses rapports aux autres, en particulier ceux qu’ils désignent comme ses amis. Et il a eu la chance, tout jeune, d’avoir des amis beaucoup plus âgés que lui, comme Marcel Dalio ou Jean Gabin, qu’il admirait à leur juste valeur. Son préféré était le fantasque Jean Carmet, inoubliable Maurice du Grand blond avec une chaussure noire. De Marcel Dalio, il dresse ce portrait sensible : « Dans le regard de Marcel Dalio, il y avait une tendresse et une douceur infinies. Il s’intéressait dix fois plus à la vie et aux autres que n’importe qui. »

Le chapitre suivant est consacré au cinéma. Parlant de la bienveillance de la profession mise en avant par Pierre Niney recevant le César du meilleur acteur pour son incarnation d’Yves Saint-Laurent, Depardieu écrit « Le cinéma n’est pas bienveillant, le cinéma ne doit surtout pas être bienveillant. (…) L’art, quel qu’il soit, le vrai, a toujours été le contraire de la bienveillance. Pour être utile, l’art doit être dangereux. » Il met en avant le goût du risque de certains grands producteurs cultivés d’autrefois, comme Jean-Pierre Rassam ou Daniel Toscan du Plantier, avec qui il a rencontré Satyajit Ray, dans les années quatre-vingts à Calcutta. Cette rencontre est l’occasion d’une rapide description de cette ville qui sent la pourriture, et d’un bref portrait du cinéaste et écrivain bengali : « un homme extrêmement distingué, élégant

et fin, d’une vivacité incroyable. »

Sans être un collectionneur, Depardieu aime acheter des œuvres d’art, selon ses coups de foudre successifs. Il n’accroche jamais ses tableaux au mur, « pour ne pas les enfermer dans un espace ». Parmi les écrivains contemporains, il y en a un qu’il met au-dessus du lot, Michel Houellebecq. Il aime ses romans « parce qu’ils sont le miroir exact de notre société. » Houellebecq est « un être à part », tout comme l’était Marguerite Duras, qui le fit tourner dans deux de ses films. « Marguerite était un poète. » Et, selon Depardieu, « un poète, c’est quelqu’un qui ose aller au bout de ce qu’il est, même si c’est difficile. (…) C’est pour ça qu’il est toujours monstrueux. »

Le chapitre suivant traite au vitriol du monde politique. « Les hommes de pouvoir n’ont peur de rien. Ou plutôt si. La seule chose qui leur fait peur, c’est l’honnêteté. » Et il affirme n’avoir jamais rencontré un homme de pouvoir honnête. « Le pouvoir, c’est ce qui tue l’innocence ». Depardieu rappelle les massacres commis par la France en Algérie ou en Indochine. Il rappelle aussi que son amitié avec Castro lui a beaucoup été reprochée. Mais quand Mandela a été libéré, son premier voyage a été pour Cuba, afin de remercier Castro d’avoir financé sa lutte, et de l’avoir aidé à combattre l’apartheid, dixit Depardieu.

Plus loin il dénonce « cette manie qui nous vient de l’Amérique, de publier en première page des photos de cadavres sans aucun respect pour celui qui est mort. » Cela lui inspire la citation de Saint Augustin, pas nécessairement exacte, que j’évoquais plus haut. Sa solution pour se reposer de tout ce tapage médiatique : « Aller me promener dans des pays où (sic) je ne comprends pas la langue. J’aime entendre la langue de Racine, celle de Corneille, d’Hugo, celle d’Audiard même, mais entendre cette cacophonie du pouvoir, des politiques et des médias, c’est au-dessus de mes forces. Changer de trottoir pour éviter les cons, j’ai toujours fait ça. La seule différence c’est qu’il y a de plus en plus de cons, alors je suis obligé d’aller de plus en plus loin. » Pour clore ce chapitre, Depardieu se décrit comme « un être qui respecte les autres et qui aime vivre et partager. » Mais croit-il avoir respecté toutes ces femmes qui se sont plaintes de lui ? Je crains que la réponse ne soit positive, puisqu’il ne semble pas comprendre ce qui lui est reproché.

 

*Retour sur les propos de Depardieu dans une interview de 1978 au média américain Film Comment. Parlant de son enfance chaotique à Châteauroux, il révélait avoir participé à plusieurs viols, en ajoutant qu’il n’y avait rien de mal à cela ! Et il aggravait son cas en prétendant que les victimes l’avaient bien cherché. « La violence n’est pas commise par ceux qui passent à l’acte, mais par les victimes, celles qui permettent que cela arrive. » On reconnaît là le discours habituel des adolescents violeurs, incapables de comprendre que le viol est un crime, et que les jeunes filles n’espèrent pas être violées.


Fin de la première partie

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