Je prendrais bien un bout de nuance … (2)

Dans le premier épisode de ce propos consacré à l’exercice difficile de la nuance il a été question d’Albert Camus, de Georges Bernanos et de Hannah Arendt. Passons aux deux intellectuels suivants, Raymond Aron et George Orwell.


Raymond Aron, modéré avec excès

Raymond Aron est le prototype du grand intellectuel français magnifiquement doué. Fils de bonne famille, sa vie a été marquée par des drames personnels : le déclassement de son père, bourgeois lettré ruiné par la crise de 1929, la déchéance intellectuelle de son frère, pourtant aussi doué que lui au départ (quelle famille !), et la pire des épreuves, la mort de sa fille de 6 ans en 1950. Et surtout il a été marqué à vie par son séjour en Allemagne, alors que, major de l’agrégation de philosophie, il effectuait une année d’étude à l’université de Cologne, dans cette Allemagne qui commençait à se nazifier. Il affiche alors un engagement socialiste et pacifiste qui était la règle parmi ses camarades de promotion. Mais, à la différence de son « petit camarade » Jean-Paul Sartre qui commente l’actualité planétaire depuis les cafés du Quartier latin, Raymond Aron va prendre l’histoire en pleine figure. (…) « L’Allemagne fut mon destin », écrira-t-il plus tard dans ses Mémoires. Découvrant « la puissance des forces irrationnelles », il rompt avec le pacifisme.

Celui qui a rencontré le visage du fanatisme sanglant écrira, dès 1933, dans sa Lettre ouverte d’un jeune Français à l’Allemagne, que la lucidité est la première loi de l’esprit.

Sa méthode tient en peu de mots : mentionner les faits avec loyauté, ne rien concéder à l’hypocrisie, se montrer « sans pitié pour les croyances faciles », ménager sa place au doute. Rien ne le rebute autant que de voir tant d’intellectuels se transformer en « délégués à la propagande » (Croire en la démocratie). Sa ligne de conduite sera toujours celle d’un « pluralisme obstiné », qu’il définit dans les dernières pages de ses Mémoires, publiés quelques semaines avant sa mort, en 1983.

Cet état d’esprit ne lui attirera pas que de la sympathie. Très tôt rallié à de Gaulle, il devient rédacteur en chef de La France libre, et y prône « le respect nuancé de toutes les croyances ». Il s’attire à nouveau des inimitiés, y compris chez les gaullistes, en dénonçant les crimes de Staline, qui savait pouvoir compter sur la complaisance de l’intelligentsia occidentale. Jamais il ne cèdera sur la nécessité de distinguer entre régimes libéraux et régimes totalitaires.

Cette façon de penser l’amènera, contre son camp, la droite, à plaider pour l’indépendance de l’Indochine puis de l’Algérie (La tragédie algérienne). Après avoir pesé le pour et le contre, et passer en revue les arguments des deux camps, il propose « la solution héroïque de l’abandon ». Ce faisant, il s’aliène la droite (celle qui le lit dans Le Figaro) sans recueillir l’indulgence de la gauche.

Dans un discours prononcé lors de la remise de son épée de membre de l’Institut, il décrit sa situation : « Me voici (…) un sans-parti, dont les opinions heurtent tour à tour les uns et les autres, d’autant plus insupportable qu’il se veut modéré avec excès. » Il célébrait « le suprême courage de la mesure », phrase qui est probablement à l’origine du titre de l’essai de Jean Birnbaum.

Dans ses Mémoires il fait l’éloge d’un de ses professeurs de lycée, Georges Aillet, qui l’avait beaucoup marqué : « Le professeur ne savait pas, il cherchait : pas de vérité à transmettre, mais un mode de réflexion à suggérer ». On peut se demander si ce type d’enseignant existe encore. Espérons que oui…

L’auteur du Dictionnaire amoureux de Jean d’Ormesson (un cadeau de ma fille), Jean Marie Rouart, évoque les rapports souvent tendus entre Raymond Aron et Jean d’Ormesson, qui se côtoyaient au Figaro, le premier comme éditorialiste, le second comme directeur. Aron était très conscient de son indéniable supériorité intellectuelle, qui le rendait très méprisant avec les autres journalistes. Il se montrait condescendant avec la supposée ignorance de son directeur (dont il se serait bien vu occuper le fauteuil), ignorance qu’il qualifiait volontiers d’ « encyclopédique ». Comme quoi avoir une pensée excessivement nuancée ne se traduit pas nécessairement dans le comportement quotidien d’un type indiscutablement bien intellectuellement .


Interlude : Vous avez dit « faire le jeu de » ?

Dans des circonstances dramatiques, dont la guerre d’Espagne, répétition du conflit mondial qui allait suivre, fut un des exemples les plus révélateurs au XXème siècle, la priorité est de serrer les rangs, et dire la vérité devient inopportun, voire criminel, si la proclamation de cette vérité sert « objectivement » les intérêts de la partie adverse. C’est le mécanisme bien connu de l’autocensure, que l’on a vu récemment à l’œuvre en France à propos des caricatures de Mahomet. Cela donnait, sous la plume de Camus dans Combat : « Vous devez vous taire sur le maintien de Franco par les Anglo-Saxons, parce que cela profiterait au communisme. » Et Orwell, qui avait vu les militants qui critiquaient la ligne officielle du gouvernement républicain espagnol se faire traiter d’agents à la solde des fascistes par les journaux de gauche aussi bien espagnols qu’anglais, expliquait le phénomène par ces mots parus dans À ma guise (titre de la chronique qu’Orwell tenait dans le journal de gauche Tribune) :

« Leur excuse était que la République se battait pour sa survie et que rapporter ses querelles intestines avec trop de franchise revenait à donner des armes à la presse pro-fasciste. »

L’expression bien connue « faire le jeu de » a gardé de nos jours toute sa puissance d’intimidation, car elle transforme toute opposition à son propre camp en trahison. Dans le même À ma guise il enfonçait le clou : « Quand on vous dit qu’en affirmant telle ou telle chose vous « faites le jeu » de quelque sinistre ennemi, vous comprenez qu’il est de votre devoir de la boucler immédiatement. » Aujourd’hui on dirait probablement que le moment est venu de « fermer sa gueule ». Et d’ailleurs le socialiste tendance libertaire Orwell sera qualifié par la Pravda d’« écrivain vénal à la solde de Wall Street ». On le sait, le mot russe « pravda » signifie « vérité », ce qui rappelle le sinistre Ministère de la Vérité de 1984.


Georges Orwell, la révolution du fair-play

George Orwell a les honneurs du dernier Hors-Série de Philosophie magazine.

Jean Birnbaum dit joliment de lui que son œuvre est moins celle d’un théoricien politique que d’un poète révolté. Il a inventé un style de la tendresse qui tente de maintenir l’espoir vivant, les rencontres possibles. Il a relaté son expérience de la guerre d’Espagne, vécue dans le camp opposé à celui de Bernanos, dans son magnifique Hommage à la Catalogne. Dans les premières pages de ce témoignage, il écrit que « des êtres humains essayaient de se comporter en humains ». La révolution, nous dit Birnbaum, se déploie au cœur des relations humaines, à partir de ce qu’Orwell nomme la « décence ordinaire » (common decency), concept clé de la pensée d’Orwell, qui est une certaine manière de se tenir dans le monde.

Pendant toute son existence Orwell s’en est tenu à une éthique du franc-parler. Et jamais il ne tiendra rigueur à quelqu’un de l’avoir critiqué loyalement. Toute l’œuvre d’Orwell peut être considérée comme un éloge de « la franchise simple et commune », selon la formule de Samuel Butler. Dans son travail de journaliste, il ne cherchait nullement à caresser le lecteur dans le sens du poil : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. » Cette attitude semble devenue totalement impensable…

Et il savait se montrer fair-play, qualité que l’on dit typiquement anglaise, par exemple en corrigeant tel ou tel de ses propos s’il s’apercevait qu’il était inexact ou mal venu. Il concluait ainsi son Hommage à la Catalogne : « Consciemment ou inconsciemment, chacun écrit en partisan. (…) Je vais le dire ici : méfiez-vous de ma partialité. » Sincèrement, connaissez-vous quelqu’un capable, de nos jours, de tenir de tels propos ?

Orwell pousse le bouchon encore plus loin : non seulement il arrive que nous ayons tort, mais il se peut que le camp opposé ait raison. Toujours dans À ma guise : « Admettre qu’un adversaire peut être à la fois honnête et intelligent est ressenti comme intolérable. »

Toute l’œuvre d’Orwell démontre que la possibilité même de la franchise repose sur deux conditions : disposer d’une mémoire longue et d’un langage libre.

Pour conclure, ce principe précieux entre tous : jamais un désaccord ne devrait être tu, jamais une vérité ne devrait être occultée sous prétexte qu’en nommant les choses on risquerait de se mettre à dos telle personne importante, ou de « faire le jeu » de telle idéologie funeste.


Interlude : « L’inconnu, c’est encore et toujours notre âme ».

Dans cet interlude Jean Birnbaum évoque la question du Mal et l’apport de la psychanalyse chez quatre de ses personnages, Roland Barthes, Georges Bernanos, George Orwell et Germaine Tillion.

De Bernanos Jean Birnbaum nous dit qu’il s’est imposé comme un immense clinicien des perversions, et d’abord de la médiocrité. Bernanos scrute magnifiquement la part honteuse de nous-mêmes, « les eaux dormantes et pourries de l’âme » (L’Imposture). Ailleurs il note « On ne se méfie jamais assez de soi-même », et aussi « L’inconnu, c’est encore et toujours notre âme » (Les Grands Cimetières sous la lune). En rédigeant ce pamphlet sur la guerre d’Espagne, il est à un moment pris d’une angoisse : et si, au lieu d’éveiller les consciences, comme il le souhaite, son récit venait flatter le goût morbide de certains lecteurs pour les horreurs de la guerre ? C’est ce voyeurisme ordinaire de la presse anglaise que dénonçait également Orwell : « Ils savent que beaucoup de gens prennent un plaisir sadique à imaginer la torture (…) et ils tirent profit de cette névrose très répandue. »

Cela me fait penser aux gens (j’en connais, malheureusement) qui, sous couvert de s’informer, regardent des vidéos de décapitation, et, si ça se trouve, y prennent plaisir.

Orwell soulignait que la tendance à voir partout des conspirations « répond sans doute à quelque besoin psychologique de notre époque ». Il se trompait sur un point : cette tendance n’est pas l’apanage de son époque. Il serait probablement horrifié par le complotisme régnant actuellement dans notre société.

Cette sensibilité à question du Mal, Germaine Tillion l’avait gardée (reste d’éducation chrétienne ?) jusqu’au bout. En 2007, à l’âge de 100 ans, elle écrivait dans Le Nouvel Observateur : « Notre devoir de vigilance doit être absolu. Le mal peut revenir à tout moment, il couve partout et nous devons agir au moment où il est encore temps d’empêcher le pire. »


Je reviens quelques instants à l’interview d’Étienne Klein. Au journaliste qui lui demande pourquoi il est si difficile, pour la plupart des gens, de dire « je ne sais pas », il répond malicieusement : « Eh bien… je ne sais pas ». C’est aussi ce qu’a répondu Bruno Le Maire, l’actuel ministre des Finances, lorsqu’une question lui a été posée, pendant l’émission Le Grand Jury, sur un fait de société, la prolongation envisagée de 12 à 14 semaines du délai légal de l’interruption volontaire de grossesse. Je me dis que cet honnête homme, au sens classique du terme, est la nuance incarnée en politique, et aussi en littérature, doté qu’il est d’une assez belle plume. J’ai adoré son dernier livre, L’ange et la bête, qui nous montre comment sont prises les décisions au plus haut niveau, y compris international.

Il n’est pas étonnant que ce champion de la nuance ait fait un score pitoyable à la primaire de la droite pour les dernières élections présidentielles ! Et, nous apprend-il dans son livre, c’est précisément ce mauvais score qui lui a fait refuser le poste de Premier ministre que lui proposait Emmanuel Macron.

La nuance, ce n’est hélas pas vraiment vendeur en politique…


Le dernier épisode de ce propos consacré au livre de Jean Birnbaum, Le courage de la nuance, traitera de Germaine Tillion et de Roland Barthes.

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