L'inconsolable

Mis à jour : janv. 18

Comment la philosophie peut aider à vivre. À propos du livre d’André Comte-Sponville, L’inconsolable et autres impromptus


La lecture des philosophes m’a souvent aidé à vivre. L’un d’eux en particulier, André Comte-Sponville, philosophe en activité (pour l’anecdote, il a juste un an de moins que moi) dont j’apprécie les idées et le style limpide et efficace, qui se décrit comme un grand mélancolique mais qui parle si bien de ce qu’il avoue ne pas vraiment connaître de première main, la joie de vivre. C’est le titre qu’il donne au deuxième de ses impromptus dans son dernier ouvrage, paru début 2018, L’inconsolable et autres impromptus, en référence revendiquée aux Impromptus de Schubert (qui n’est pas le seul compositeur à avoir écrit des impromptus, mais les siens sont tout simplement sublimes). Dans ce chapitre, La joie de vivre, il explique très bien les différences qu’il y a entre le bonheur, la gaîté, la joie, et ce qu’il appelle la joie de vivre, qui me rappelle la fin de la si belle chanson de Barbara, Le mal de vivre, dans laquelle la joie de vivre succède au mal de vivre (« Et sans prévenir ça arrive, ça vient de loin, ça s’est promené de rive en rive, le rire en coin… »). Il cite évidemment deux de ses auteurs de chevet, Montaigne et Spinoza, et également un très beau texte du philosophe Alain, paru en 1906, dont je vous livre quelques extraits choisis pour illustrer mon propos : « La vie est bonne par elle-même […] On n’est pas heureux par voyage, richesse, succès, plaisir. On est heureux parce qu’on est heureux. Le bonheur, c’est la saveur même de la vie. Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur […] Exister est bon […] Agir est une joie. Percevoir est une joie, et c’est la même […] Vivre, c’est vouloir vivre. Toute vie est un chant d’allégresse ».

Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur (Alain)


Le philosophe Alain

Et André Comte-Sponville d’ajouter « J’ai toujours envié Alain d’avoir écrit cela. Non seulement pour la beauté de sa prose, qui est en effet enviable, mais aussi et surtout pour ce qu’il y exprime de lui-même. Comme il faut être doué pour la vie, pour pouvoir écrire une telle page ! » Comte-Sponville le mélancolique peu doué pour le bonheur se déclare incapable, non pas d’écrire une aussi belle page (sa prose n’a rien à envier à celle d’Alain), mais de penser ainsi. Quant à moi, qui adhère totalement aux propos d’Alain, je serais bien entendu incapable d’écrire un aussi beau texte. Dans le chapitre suivant, consacré à « L’ennui à l’école », je trouve cette belle pensée : « Le bonheur n’est pas dans l’avoir, ni même dans l’être ; il est dans l’agir. » Et quand l’action devient difficile, voire impossible, par exemple du fait de l’âge, l’ennui s’installe. Mais le bonheur est-il encore possible sans l’action ? Saint Augustin a écrit une phrase souvent citée, notamment par Frédéric Lenoir (« spécialiste » du bonheur) qui me semble s’appliquer parfaitement au bonheur conjugal durable (eh oui, cela existe bel et bien, et j’ai la chance d’en savoir quelque chose et de l’expérimenter au quotidien !) : « Le bonheur, c’est de continuer à désirer ce que l’on possède déjà. ». Dans ces conditions, le bonheur conjugal reste-t-il possible quand l’un des membres d’un couple heureux disparaît, et que celui qui reste ne possède plus ce qui le rendait heureux à force de persévérer à le désirer ? Tout cela a été magnifiquement mis en paroles et en musique par Jacques Brel dans sa sublime Chanson des vieux amants : « Oh mon amour, mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour, de l’aube claire jusqu’à la fin du jour, je t’aime encore, tu sais, je t’aime… ». Le grand Jacques parlait tellement bien de ce qu’il n’a pas vraiment connu, lui qui est mort beaucoup trop jeune pour avoir été un « vieil amant ». J’invite ceux de mes lecteurs qui ne le connaissent pas à découvrir ce chef d’œuvre, ou à l’écouter de nouveau s’ils le connaissent déjà.


Le meilleur des mondes n’est pas un monde où l’on obtient ce que l’on désire, mais un monde où l’on désire quelque chose

(Clément Rosset)

Le philosophe Clément Rosset

Et, pour conclure, quelques mots sur un philosophe mort début 2018, Clément Rosset, dont deux des thèmes essentiels sont précisément le désir et la joie, par où il rejoint Alain mais aussi Spinoza. Un dossier lui est consacré par la revue Philosophie magazine (N°119 de mai 2018), dans lequel on peut lire les phrases suivantes : « L’extinction du désir (qui caractérise la dépression, selon Clément Rosset, qui parle d’expérience) n’est rien d’autre que le malheur absolu. Inversement, le fait de désirer est un symptôme de santé miraculeuse. Le meilleur des mondes n’est pas un monde où l’on obtient ce que l’on désire, mais un monde où l’on désire quelque chose. C’est pourquoi le réel (concept central de la philosophie de Clément Rosset) ne fait pas obstacle au désir. Le désir est plutôt l’attitude la plus saine qui soit par rapport au réel. »


Dr C. Thomsen, septembre 2019

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