La passion de l'incertitude

Tel est le titre de l’essai passionnant du philosophe et germaniste Dorian Astor, paru en septembre 2020 aux Éditions de l’Observatoire.


Dorian Astor

Avant toute chose, quelques mots s’imposent sur l’auteur, né en 1973, spécialiste de Nietzsche et traducteur de Freud. Normalien et agrégé d’allemand, il poursuit au Conservatoire d’Amsterdam des études de chant, dans sa tessiture de contre-ténor, auprès du baryton allemand Udo Reinemann, dont je possède quelques magnifiques enregistrements de Lieder désormais introuvables. Ce dernier a participé en 1978 à la création de Nietzsche, opéra d’Adrienne Clostre. Est-ce la raison qui a poussé Dorian Astor a le choisir comme professeur ? Je l’ignore. Toujours est-il que, jusqu’en 2005, il mène une carrière de chanteur de musique baroque dans les répertoires italien, français et anglais, se produisant dans différents pays d’Europe.

Il devient ensuite dramaturge. En 2013 il est nommé codirecteur artistique des Heures Romantiques entre Loir et Loire, académie internationale de Lied et de mélodie fondée en 1997 par Udo Reinemann, qui vient de mourir.

Il travaille également pour les Éditions Gallimard, où il s’occupe d’éditions pédagogiques de grands chefs-d’œuvre d’E.T.A. Hoffmann, Goethe, Kafka, Nietzsche, Rilke, mais aussi Corneille et j’en passe.

Bref, cet auteur me semble être un personnage tout à fait fascinant, que j’aimerais bien connaître. En attendant, je me contente d’avoir lu son essai sur l’incertitude, qui est une notion bien menacée par son contraire, la certitude, qu’elle émane des scientifiques ou des complotistes, certains étant à la fois et l’un et l’autre, comme le tristement célèbre Pr Christian Perronne.


Dans son Avant-propos l’auteur nous donne plusieurs définitions de l’incertitude, avant de décliner cette notion dans soixante-huit courts chapitres.

Je reproduis en caractères italiques les mots de l’auteur dans cet Avant-propos.


On ne joue pas son destin sur une certitude, et l’intime conviction n’est pas un gage de vérité. On n’est jamais sûr de son fait, mais de sa seule foi en sa propre certitude. Le sentiment d’avoir raison est un sentiment de puissance, et l’on prend beaucoup de risques pour ne pas cesser de l’éprouver. (…)

Je préfère la paix du compromis à la guerre des convictions. C’est que la certitude est impulsive et belliqueuse, qu’elle décide de la victoire et de la défaite ou qu’elle soit purement et simplement foulée aux pieds, elle ne fait trop souvent que renforcer notre brutalité. Si la science est l’assemblée constituante par laquelle nous nous donnons un régime légitime de vérité et des procédures de certification à peu près capables de maintenir la paix civile dans la république des croyances, nous sommes tous, en notre for intérieur, des despotes certains de notre fait.

On n’est certain que passionnément, et toute passion est despotique. (…) L’incertitude participe du même régime passionnel. En elles travaillent les mêmes pulsions (que dans la certitude), mais empêchées dans leurs réponses, frustrées dans l’exercice de leur puissance. La certitude est une incertitude surmontée, une victoire pulsionnelle. À moins que l’incertitude soit au contraire la mise à mal et en question d’une certitude. (…) On ne sait alors, de la certitude et de l’incertitude, laquelle déploie le plus de puissance, laquelle est action, passion ou réaction. (…)

En fin de compte, toute certitude est morale, ce qui ne veut pas dire subjective. L’objectivité est elle aussi une valeur. (…)

L’incertitude est une inquiétude inhérente à la vie, tissée de crainte et de courage, mais aussi de curiosité passionnée, et d’un certain goût du risque de vivre et de penser. (…)

Nous craignons la vérité tout autant que nous souffrons de l’incertitude. Il faut du courage : il n’est pas d’amour de la vérité, et d’ailleurs d’amour pour rien ni personne, sans une certaine passion de l’incertitude.


Après des propos aussi définitifs, oserai-je une réflexion personnelle ? Oui !

Pour certains d’entre nous, la connaissance de la vérité est la grande affaire de l’existence (« la quête sublime de connaissances pures », comme le dit joliment Dorian Astor). Tant que nous la recherchons, plus ou moins activement, parfois même fébrilement, nous sommes dans l’incertitude, autrement dit dans le doute, indispensable à tout scientifique. Celui qui ne doute plus, comme Didier Raoult, est-il encore un scientifique ? Beaucoup d’entre nous n’en doutent pas un seul instant.

Quand, au terme de cette recherche, nous croyons avoir trouvé la vérité, nous connaissons alors la certitude. Mais si nous pensons détenir la vérité sans l’avoir cherchée, cela s’appelle la foi dans le domaine religieux, et la croyance dans tout le reste. C’est en particulier le cas des partisans des thèses complotistes, aussi imperméables au doute que les adeptes d’une religion en ce qui concerne la vérité proclamée de cette dernière.

Mais il est des cas où celui qui cherche la vérité ne l’atteint jamais, ou, s’il pense l’avoir trouvée un jour, la remet sans cesse en question. Celui-là, souvent un scientifique du calibre d’un Albert Einstein, en accord avec le principe de réfutabilité de Karl Popper, restera pour toujours et passionnément dans la glorieuse incertitude.

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