Le bruit et le silence

Mis à jour : janv. 18

L’écrivain Patrick Corneau, qui anime un magnifique blog littéraire en ligne à l’enseigne amusante et poétique du « Lorgnon mélancolique », m’a fait connaître un petit livre d’un auteur qu’il apprécie tout particulièrement et que je ne connaissais pas, Jean-Michel Delacomptée, par le biais de sa critique fort élogieuse du dernier essai de cet auteur discret sur La Bruyère, écrivain classique relativement peu fréquenté de nos jours. Patrick Corneau m’a conseillé d’aborder cet auteur par le Petit éloge des amoureux du silence, livre de 134 pages seulement. Eh oui, la concision est devenue aussi rare que le silence ! Qu’il en soit ici remercié.

Jean-Michel Delacomptée

Ce livre est constitué de brefs chapitres, sans titre ni numéro, organisés en sections non identifiées comme telles. S’il s’agissait de musique, on dirait que l’œuvre est en trois mouvements enchaînés. Le premier se termine à la page 57. Il s’agit de ce que l’on pourrait qualifier de variations sur un thème, celui-ci, fort simple, pouvant se décliner de la manière suivante : je hais le bruit et j’exècre ceux qui le produisent.

Le bruit est omniprésent dans notre civilisation actuelle, et il est d’autant plus difficile d’y échapper que ceux qui en sont responsables ne semblent pas avoir conscience des nuisances qu’ils provoquent avec une incivilité totalement assumée. Il en est même qui semblent prendre un malin plaisir à infliger des souffrances sonores non indispensables à leurs voisins.


Le contraire du bruit, c’est le silence, si difficile à trouver. Et je mesure parfaitement la chance qui est la mienne d’habiter en province, dans une petite ville paisible, qui plus est dans une impasse parfaitement silencieuse, où je peux entendre le chant des oiseaux à la belle saison. Mais j’ai conscience que ce bonheur est fragile. Il suffirait d’un changement de voisin pour que ma sérénité acoustique soit menacée.

De plus en plus de citadins, excédés par le bruit des grandes villes, se réfugient à la campagne, pour y découvrir avec étonnement que celle-ci génère ses propres bruits, souvent intolérables pour ces néo-ruraux, comme le chant du fameux coq Marcel qui vient de gagner son procès contre des voisins qui voulaient l’empêcher de chanter ! Cette anecdote absurde mais tout-à-fait authentique ne figure pas dans le livre de J-M. Delacomptée, paru en 2011. Il paraît même que certains mauvais coucheurs envisageraient d’interdire le chant des cigales ! Ceux qui, comme moi autrefois, ont eu la chance d’assister aux concerts nocturnes du Festival de Piano de La Roque d’Anthéron, qui commencent dès que les cigales s’arrêtent de chanter, ont probablement été surpris par l’intensité et la qualité du silence produit par cet arrêt soudain. Ce silence laisse rapidement la place à la musique la plus sublime.

Une deuxième partie, introduite par une citation de Georges Steiner, évoque le désintérêt croissant de la société actuelle pour les activités intellectuelles, qui ont besoin de silence pour s’exercer. Delacomptée note que cette dérive n’est pas tout-à-fait nouvelle, et cite un écrivain que j’aime bien, dont je dirai prochainement un mot dans ce blog car il était l’archétype des médecins-écrivains, Georges Duhamel, qui fit paraître en 1962 un essai intitulé Problèmes de civilisation. Il y annonçait les risques que le bruit faisait peser sur « l’activité intellectuelle d’un peuple hautement civilisé, mais que les débauches de la technique et de l’industrie pourraient faire retomber dans l’ignorance et la grossièreté ». Il me semble que l’on peut dire, sans grand risque d’être contredit, que sa prédiction est en cours de réalisation. En remontant un peu le temps, Aldous Huxley écrivait déjà, dès 1945, dans un livre intitulé La Philosophie éternelle, que « le XXème siècle est, entre autres choses, l’Âge du Bruit », en précisant « le bruit physique, le bruit mental et le bruit du désir ».


Dans cette seconde partie les chapitres gagnent en longueur (mais sans excéder quelques pages), et leur contenu en complexité. La première section du livre me fait penser aux Variations Goldberg de Bach : simplicité du thème, raffinement des variations, les unes très brèves, les autres plus longues. La deuxième partie m’évoquerait plutôt le Deuxième Livre du Clavier bien Tempéré du grand Jean-Sébastien. Les fugues y sont plus développées que dans le Premier Livre, et l’harmonie plus complexe. Le climax de ce mouvement est atteint quand l’auteur nous raconte le calvaire que lui a fait subir pendant plusieurs années un voisin récemment retraité, qui jardinait en faisant un maximum de bruit, probablement pour se donner l’illusion qu’il était encore en activité, et qui sifflotait en permanence. On a du mal à croire que cette manie en apparence anodine ait fait vivre à notre auteur un véritable enfer dont il ne s’est extrait que par la fuite, c’est-à-dire par un nouveau déménagement. Ce voisin semble être l’archétype du « bruyant » : il ne supporte pas le bruit des autres, mais refuse d’admettre que son propre bruit est insupportable pour son voisinage.

Pascal a écrit : Le silence de ces espaces infinis m’effraie. Sans aller jusqu’à de telles hauteurs métaphysiques, il semble qu’un certain niveau de bruit, un bruit de fond, soit nécessaire à tous ceux que le silence complet met mal à l’aise. C’est tellement vrai qu’il a fallu sonoriser artificiellement les voitures à moteur électrique, que leur silence rend dangereuses pour les piétons qui ne les entendent pas venir.

Jean-Michel Delacomptée poursuit, dans une dernière partie, par le constat affligeant que les victimes de nuisances sonores, souvent regroupées en associations, ont le triste privilège d’être à peu près les seules à ne jamais être entendues quand elles essaient de se plaindre aux autorités. La reconnaissance du « statut de victime » n’est pas pour elles, car elles ne font pas assez de bruit ! Il leur est conseillé soit de s’adapter, soit de déménager, mais surtout pas de porter plainte, car celle-ci n’aurait aucune chance d’aboutir. Aucune de ces victimes ne semble avoir eu l’idée de surenchérir dans le volume sonore pour ne plus entendre le bruit des autres, refusant de devenir à son tour un bourreau.


Le merveilleux Lucien Jerphagnon

Le livre s’achève par une coda, l’évocation de la cité grecque antique de Sybaris, à l’origine du mot peu fréquenté « sybarite », qui signifie amoureux du plaisir. Cette cité, détruite en 510 av J.-C par sa rivale, cultivait le raffinement et la douceur des mœurs, au point que les coqs y étaient interdits de séjour pour ne pas troubler le sommeil des habitants. Voilà qui nous rappelle quelque chose…

Le seul reproche au demeurant que je pourrais adresser à ce petit livre si nécessaire, c’est de tomber parfois dans le travers du fameux « c’était mieux avant », que dénonçait le très regretté Lucien Jerphagnon dans un de ses tout derniers livres, lui aussi très bref, Laudator temporis acti. Je conseille vivement à tous ceux qui ne connaîtraient pas cet extraordinaire auteur, historien de la philosophie avant tout, la lecture de son Histoire de la pensée de l’Antiquité et du Moyen-Âge, paru chez Taillandier et régulièrement réédité. C’est un concentré d’érudition, de clarté et d’humour, trois qualités qui font rarement bon ménage en littérature, et encore moins en philosophie.


Dr. Christian Thomsen, octobre 2019

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