Le livre de l’intranquillité (4)

Poursuivons notre exploration subjective du Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares, alias Fernando Pessõa

Fragments 46 à 65


46 : « Je relis passivement – et j’en tire comme une inspiration, comme une délivrance – ces phrases toutes simples de Caeiro, parlant tout naturellement des dimensions modestes de son village, et de ce qui en découle. »

Vertigineuse mise en abyme de l’hétéronyme citant un autre hétéronyme, procédé courant chez Pessõa.


47 : « Une tristesse crépusculaire, tissée de lassitudes, de faux renoncements, un ennui immédiat à la moindre sensation, une douleur comme un sanglot retenu, ou une vérité soudain révélée. Mon âme inattentive voit se dérouler ce paysage de mes abdications – longues allées de gestes interrompus, hauts massifs de rêves que je n’ai pas même bien rêvés, inconséquences, telles des clôtures de buis séparant des chemins déserts, suppositions pareilles aux jets d’eaux muets – tout s’emmêle et se visualise médiocrement dans ce triste fracas de mes sensations confuses. »

Atmosphère à la Verlaine. On pense à l’incipit célèbre de Clair de Lune, tiré des Fêtes galantes : Votre âme est un paysage choisi.


48 : «  La solitude me désespère ; la compagnie des autres me pèse. La présence d’autrui dévie de mes pensées ; je rêve cette présence avec une distraction d’un type spécial, que toute mon attention analytique ne parvient pas à définir. »


53 : « Lorsque, telle une nuit d’orage à laquelle succède le jour, le christianisme a cessé de peser sur les âmes, on a pu voir alors les ravages qu’il avait causés, de façon invisible ; le désastre qu’il avait entraîné n’a été perceptible que lorsque lui-même a disparu. Certains ont alors cru que le désastre était causé par cette disparition; mais celle-ci l’avait seulement révélé, et non pas provoqué.

Il ne resta plus alors, dans le monde des âmes, que le désastre bien visible, le malheur évident, que ne cachait plus une nuit faussement miséricordieuse. Les âmes se virent telle qu’elles étaient.

On vit poindre alors, dans les âmes toutes nouvelles, cette maladie que l’on a appelé le romantisme, ce christianisme sans illusions et sans mythes que reflète justement la sécheresse de son essence maladive.

Tout le mal du romantisme provient de la confusion entre ce qui nous est nécessaire et ce que nous désirons. Nous avons tous besoin des choses indispensables à la vie, à son maintien et à sa continuité ; et nous désirons tous une vie plus parfaite, un bonheur total, la réalisation de nos rêves.

Il est humain de vouloir ce qui nous est nécessaire, et il est humain aussi de désirer, non ce qui nous et nécessaire, mais ce que nous trouvons désirable. Ce qui est maladif, c’est de désirer avec la même intensité le nécessaire et le désirable, et de souffrir de notre manque de perfection comme on souffrirait du manque de pain. Le mal romantique, le voilà : c’est vouloir la lune tout comme s’il existait un moyen de l’obtenir. »

Pessõa disciple d’Epicure ?


54 : « Et les sables recouvrent tout – ma vie, mes écrits, mon éternité. J’emporte avec moi la conscience de ma défaite, comme l’étendard d’une victoire. »


55 : « J’ai beau appartenir, de cœur, à la lignée des romantiques, je ne trouve la paix que dans la lecture des classiques. Leur étroitesse même, par laquelle s’exprime leur clarté, m’apporte je ne sais quel réconfort. J’en retire une impression joyeuse de vie ample, qui contemple de vastes espaces sans les parcourir. Les dieux païens eux-mêmes s’y reposent du mystère.

Je lis, et me voici libre… Je lis comme si j’abdiquais… Je lis comme si je passais. »


60 : « Si vous me demandez, ô lecteurs, si je suis heureux, je vous répondrai que non. »

Fragment intitulé Intervalle douloureux. On fait, j’ai l’impression que la douleur est omniprésente chez Pessõa, sans intervalle entre deux moments qui seraient heureux.


61 : « Il est noble d’être timide, glorieux de ne point savoir agir, grand de n’être pas doué pour vivre.

La seule façon de s’accepter quand on a une telle personnalité, c’est de la valoriser à l’extrême. Sinon, le suicide n’est jamais loin. Mais l’alcoolisme de Pessõa est un lent suicide.


64 : « Je pleure sur ces pages imparfaites, mais les générations futures, si jamais elles les lisent, seront plus sensibles à mes larmes qu’elles ne le seraient à leur perfection – si je pouvais la réaliser -, car elle m’empêcherait de pleurer, et par conséquent m’empêcherait même d’écrire. Ce qui est parfait ne se manifeste pas. Le saint pleure, et il est humain. Dieu se tait. C’est pourquoi nous pouvons aimer le saint, mais pas Dieu.


65 : « Cette divine, cette illustre timidité qui est la gardienne des trésors et des regalia de l’âme.

En latin médiéval, les regalia sont des privilèges, ou des insignes, royaux, d’où l’adjectif régalien.


Etude en orange. Jacques-Lithgow Berger. Collection personnelle

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© Christian Thomsen